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Néolibéralisme(s)

Numéro 2 - 2017 par Renaud Maes

mars 2017

En mars 1984, La Revue nou­velle pro­po­sait un numé­ro spé­cial tout entier consa­cré aux néo­li­bé­ra­lismes. Le plu­riel était déjà de rigueur et les conte­nus visaient à mon­trer toute l’étendue du spectre de ce qui était décrit comme un « cou­rant d’idées domi­nant et pour beau­coup rela­ti­ve­ment sédui­sant, notam­ment à par­tir de l’analyse glo­bale qu’il pro­pose de la société ». […]

Dossier

En mars 1984, La Revue nou­velle pro­po­sait un numé­ro spé­cial tout entier consa­cré aux néo­li­bé­ra­lismes. Le plu­riel était déjà de rigueur et les conte­nus visaient à mon­trer toute l’étendue du spectre de ce qui était décrit comme un « cou­rant d’idées domi­nant et pour beau­coup rela­ti­ve­ment sédui­sant, notam­ment à par­tir de l’analyse glo­bale qu’il pro­pose de la socié­té »1. Trente-trois ans plus tard, on ne peut plus réduire le néo­li­bé­ra­lisme à un « amal­game d’idées » par­ti­ci­pant d’un même cou­rant : au-delà d’un cor­pus doc­tri­naire, c’est à une réa­li­té pra­tique que nous sommes désor­mais confrontés.

Les cri­tiques des années 1960 consi­dé­raient les tra­vaux des fon­da­teurs du néo­li­bé­ra­lisme comme de simples des­crip­tions for­mu­lées par quelques éco­no­mistes rela­ti­ve­ment iso­lés face au key­né­sia­nisme qui domi­nait alors. Les cri­tiques des années 1980 com­men­çaient seule­ment à s’inquiéter de la « phi­lo­so­phie » des néo­li­bé­raux à la suite du cours de Michel Fou­cault au Col­lège de France don­né entre 1978 et 19792. Mais ces mêmes cri­tiques, en ce com­pris celles que La Revue nou­velle for­mu­lait en 1984, conti­nuaient à recon­naitre à cer­tains des éco­no­mistes néo­li­bé­raux leur habi­le­té à décrire des sys­tèmes sociaux. Ce n’est fina­le­ment que très tard qu’une cri­tique du néo­li­bé­ra­lisme comme pro­jet construc­ti­viste a été entre­prise, alors que ce pro­jet était déjà lar­ge­ment concré­ti­sé3.

Il est vrai que les néo­li­bé­raux se sont d’emblée dra­pés dans les prin­cipes pop­pé­riens réfu­tant l’existence d’un « esprit du col­lec­tif », bas­cu­lant par là volon­tiers du côté de ce que l’on appelle les « sciences exactes ». Et leurs modèles de socié­tés fon­dées sur des « indi­vi­dus-par­ti­cules » seuls à même d’organiser leur action dans le sens d’une maxi­mi­sa­tion de leurs inté­rêts per­met­tant d’atteindre un « ordre spon­ta­né » (chez Frie­drich Hayek), une « situa­tion d’équilibre » (chez Mil­ton Fried­man et Gary Becker) ou un « ordre opti­mal » (chez Wil­helm Röpke) semblent avoir toutes les carac­té­ris­tiques des modèles des­crip­tifs d’organisation de par­ti­cules de la phy­sique statistique.

Un projet de société

Or, à bien y regar­der, la dimen­sion pres­crip­tive de ces tra­vaux était d’emblée trans­pa­rente, même dans les années 1960. Si l’on cite sou­vent Hayek pour le démon­trer, c’est un peu par faci­li­té : Hayek s’est affir­mé rétif aux modé­li­sa­tions mathé­ma­tiques4, ren­dant par ailleurs très expli­cite son pro­jet poli­tique dans The Road to Serf­dom5 et plus encore dans les trois volumes de Law, Legis­la­tion and Liber­ty. Mais cette démons­tra­tion peut aller bien plus loin, en consi­dé­rant ceux des néo­li­bé­raux que l’on désigne habi­tuel­le­ment comme « les plus scientifiques ».

Le prix Nobel Gary Stan­ley Becker est sans doute la figure para­dig­ma­tique de cette confu­sion : parce qu’il raf­fole des nota­tions mathé­ma­tiques, parce qu’il uti­lise les tech­niques de cal­cul dif­fé­ren­tiel et inté­gral, parce qu’il déploie une argu­men­ta­tion cal­quée le plus fidè­le­ment pos­sible sur les « expé­riences de pen­sée » des phy­si­ciens, il est par­fois consi­dé­ré comme un éco­no­miste prag­ma­tique, libé­ral modé­ré. Or, c’est Gary Becker qui, pro­po­sant de mettre les rela­tions fami­liales en équa­tion, posa les bases d’un « rot­ten kid theo­rem » (théo­rème de l’enfant pour­ri-gâté). Ce « théo­rème » veut que les plus égoïstes des membres d’une famille aient ten­dance à opti­mi­ser les gains de toute la famille au tra­vers de méca­nismes d’assurance et de contrôle réci­proques6. Il a per­mis, après sa publi­ca­tion, de jus­ti­fier l’idée que l’entraide au sein de la famille découle natu­rel­le­ment des carac­té­ris­tiques onto­lo­giques de l’homme éco­no­mique. Et c’est le même Gary Becker qui, dans ses tra­vaux publiés entre 1968 et 1974, sug­gé­ra, sur la base de géné­ra­li­sa­tions hasar­deuses tirées de la socio­bio­lo­gie, la néces­si­té de sup­pri­mer tout sys­tème de redis­tri­bu­tion des richesses afin de favo­ri­ser la cha­ri­té. Il croyait en effet que la cha­ri­té était la seule à même d’inculquer l’altruisme dans les gènes des indi­vi­dus au tra­vers d’un pro­ces­sus évo­lu­tion­niste dar­wi­nien : l’altruisme lui sem­blait en effet un simple méca­nisme d’assurance réci­proque au sein d’une com­mu­nau­té et, par consé­quent, un moyen de sur­vie de cette com­mu­nau­té dans un contexte par­ti­cu­liè­re­ment concur­ren­tiel ame­né dès lors à se trans­mettre au tra­vers de la sélec­tion natu­relle7. Sup­pri­mez les méca­nismes de redis­tri­bu­tion des res­sources, aug­men­tez la concur­rence, favo­ri­sez le cal­cul égoïste et vous for­ge­rez un homme meilleur.

On ne le répè­te­ra jamais assez : l’objectif du néo­li­bé­ra­lisme en tant que cou­rant idéo­lo­gique est certes de for­ger un autre rap­port entre indi­vi­dus, ins­ti­tu­tions et socié­té, mais aus­si, et plus fon­da­men­ta­le­ment encore, de fabri­quer un « homme nou­veau », un néo­su­jet doté de schèmes de rai­son­ne­ment et de per­cep­tion qui lui sont propres8. Il est dès lors logique que les pen­seurs néo­li­bé­raux se soient pris de pas­sion pour l’enseignement et la for­ma­tion dès les années 1960 et n’aient eu de cesse de modi­fier pro­fon­dé­ment jusqu’aux fon­da­men­taux de la mis­sion édu­ca­tive, pour favo­ri­ser l’inculcation de ce que cer­tains nomment aujourd’hui « l’esprit d’entreprendre ». Le néo­su­jet est en effet un « entre­pre­neur de lui-même » inté­grant en per­ma­nence les don­nées rela­tives à ses concur­rents pour se repo­si­tion­ner et mieux les dépas­ser. Le self-entre­pre­neur se forme « tout au long de la vie », pour déve­lop­per sans cesse de meilleures « com­pé­tences » dont la valo­ri­sa­tion lui per­met de res­ter au top. Et il se com­porte au tra­vail comme dans la vie sociale. Par exemple, il opti­mise son corps et se com­pare à ses « amis Face­book » au moyen d’applications de coa­ching nutri­tion­nel et spor­tif ins­tal­lées sur son smart­phone. Le néo­li­bé­ra­lisme est un pro­jet géné­ral englo­bant l’entièreté de l’activité humaine : par son ambi­tion de for­ger un homme nou­veau, il déborde lar­ge­ment du domaine his­to­rique de l’économie poli­tique pour s’immiscer dans tous les aspects du quotidien.

L’homo œconomicus et son monde

Le dos­sier que nous pro­po­sons ici n’est de ce fait pas une énième recen­sion des cou­rants de pen­seurs, une énième cri­tique argu­men­tée, une énième dis­cus­sion sur le bien­fon­dé de l’usage du terme « néo­li­bé­ra­lisme »9. Ces ques­tions sont cru­ciales, mais elles nous absorbent sou­vent trop au détri­ment d’une ques­tion sans doute un peu plus simple, mais aus­si plus urgente : sommes-nous deve­nus ces néo­su­jets, ces homo œco­no­mi­cus rêvés par les pen­seurs néo­li­bé­raux, habiles cal­cu­la­teurs mus par notre libi­do, évo­luant dans un monde par­fai­te­ment concurrentiel ?

Il faut se rendre au Wiels, le centre d’art contem­po­rain bruxel­lois, et se bala­der dans l’exposition de Sven ’t Jolle — visible jusqu’au 19 mars 2017 —, pour se rendre compte que nous n’en sommes en tout cas pas loin. Avec une sim­pli­ci­té décon­cer­tante, en quelques tableaux bien sen­tis, l’artiste anver­sois dresse une des­crip­tion impi­toyable de notre socié­té néolibérale.

Dans une salle, le visi­teur est confron­té à un tobog­gan en forme de lapin géant fait de plas­tique vert. Cet objet peut sem­bler absurde, car il n’y a aucun moyen de l’escalader : pas d’échelle, pas de corde qui aurait per­mis d’accéder au tobog­gan. À bien y regar­der, il a tou­te­fois un sens par­ti­cu­lier : pla­cé dans n’importe quel jar­din d’enfants, il sus­ci­te­rait un engoue­ment impor­tant et une décep­tion tout aus­si grande… C’est un peu le sens que prend la liber­té dans le néo­li­bé­ra­lisme à en croire l’analyse de Pie­tro Tosi. Si elle peut consti­tuer le concept-éten­dard jus­ti­fiant à lui seul nombre de réformes, c’est parce qu’elle sus­cite d’autant plus l’envie que la gou­ver­ne­men­ta­li­té néo­li­bé­rale n’a de cesse que de la contraindre et la réduire.

Un autre objet absurde attend le visi­teur : Pauvre sapin, un assem­blage de tubes de métal sou­dés affu­blé de boules de Noël qui décrit par­fai­te­ment la manière dont l’exaltation du consu­mé­risme s’accompagne du recy­clage de sym­boles qu’il vide de sens. Ce pro­ces­sus est à l’œuvre dans nombre de champs, mais c’est dans le domaine sco­laire et, plus encore de l’enseignement supé­rieur, qu’il prend un relief par­ti­cu­lier. En effet, la carac­té­ris­tique pri­mor­diale de l’université moderne, telle qu’elle émerge des Lumières alle­mandes, c’est de se fon­der sur la pro­duc­tion de savoirs non mar­chan­di­sables. Pen­sée par l’aristocratie, elle se pro­tège des « pré­oc­cu­pa­tions petites-bour­geoises » en van­tant les mérites de « l’intérêt dés­in­té­res­sé » pour les savoirs les plus abs­traits et en réha­bi­li­tant une forme d’autogestion de l’institution par les pro­fes­seurs. Dans son article, Fran­çois Fec­teau montre com­ment les rup­tures cau­sées par l’extension pro­gres­sive de la doc­trine néo­li­bé­rale, dont il pro­pose une carac­té­ri­sa­tion, ont ame­né à une recon­fi­gu­ra­tion des ins­ti­tu­tions d’enseignement supé­rieur, jusque dans l’abandon d’un « gou­ver­ne­ment com­mu­nau­taire » au pro­fit d’une gou­ver­nance vio­lente et obsé­dée par des réfé­ren­tiels extérieurs.

Si l’on a gar­dé (ou réin­tro­duit) les toges dans ce que l’on nomme tou­jours uni­ver­si­tés, leur affi­chage lors des grandes céré­mo­nies n’a guère plus de sens que ces boules déri­soires affu­blant le sapin métal­lique de Sven ’t Jolle : les savoirs uni­ver­si­taires eux-mêmes se voient trans­for­més en enti­tés quan­ti­fiables, éva­luables, capi­ta­li­sables n’ayant d’autre sens que de ser­vir les inté­rêts de la concur­rence per­ma­nente (entre uni­ver­si­tés, entre diplô­més, entre étu­diants) per­dant ain­si jusqu’à leur signi­fi­ca­tion propre. Dans la course au ran­king, peu importent les spé­ci­fi­ci­tés des dis­ci­plines et l’intérêt intrin­sèque de tra­vaux de recherches, seuls comptent le nombre des publi­ca­tions pon­dé­ré par le tirage des jour­naux et les cita­tions qu’elles amènent. Ce fai­sant, c’est jusqu’au sens pro­fond de l’institution uni­ver­si­taire qui disparait.

Mais on aurait tort de limi­ter l’analyse à la trans­for­ma­tion des ins­ti­tu­tions : Sven ’t Jolle le rap­pelle avec son Entre­pre­neur­ship repré­sen­tant un singe occu­pé à peindre. Il s’agit de la ver­sion tri­di­men­sion­nelle d’une pein­ture du XVIIe siècle de David Teniers le Jeune, lequel avait cari­ca­tu­ré sous les traits d’un singe ses col­lègues copistes qui répon­daient à la demande du mar­ché en repro­dui­sant sans cesse et trop vite les mêmes tableaux. La sculp­ture de Sven ’t Jolle, expo­sée dans une ins­ti­tu­tion muséale, est aus­si une mise en abyme angois­sante. Fina­le­ment, Sven ’t Jolle lui-même a pro­cé­dé par pla­giat et il pro­duit pour des musées qui, fata­le­ment, entrent bon gré mal gré dans des logiques de recru­te­ment tou­jours plus « actif » d’un public devant croitre sans cesse (sous l’injonction des pou­voirs publics)… N’est-il pas d’une cer­taine manière en train de bros­ser un auto­por­trait ? Si, fina­le­ment, le suc­cès le plus grand du néo­li­bé­ra­lisme était d’avoir chan­gé jusqu’aux schèmes de la per­cep­tion que nous avons de nous-mêmes… en nous offrant une manière simple de nous repré­sen­ter en « entre­pre­neurs de nous-mêmes », singes-peintres sur­pro­dui­sant en per­ma­nence, mais per­sua­dés de notre génie ? Ce ques­tion­ne­ment fait écho à celui de Guiller­mo Koz­lows­ki qui, dans son article, sug­gère que la com­plé­men­ta­ri­té entre néo­ma­na­ge­ment et néo­li­bé­ra­lisme tient dans le fait que l’un apporte des images immé­diates et l’autre des modes simples et uni­ver­sels de leur objec­ti­va­tion s’imposant au tra­vers d’une néga­tion de la com­plexi­té des situa­tions. Il pose alors une thèse impor­tante, pour résis­ter au néo­li­bé­ra­lisme et à sa décli­nai­son mana­gé­riale, ne pour­rait-on par­tir de points de vue sin­gu­liers et situés, irré­duc­tibles à des sché­mas sim­plistes et donc à même d’inciter à pen­ser la complexité ?

À côté du singe peintre de ’t Jolle, un étrange radeau de bois char­rie une maquette de navire cou­verte de feuilles d’or, réplique d’un bateau du XVIIe de la Com­pa­gnie néer­lan­daise des Indes orien­tales (VOC) — sans doute l’une des pre­mières socié­tés que l’on peut consi­dé­rer comme « mul­ti­na­tio­nale »10. Si cette œuvre inti­tu­lée Schoon Schip/Tabula Rasa se veut une cri­tique mor­dante de la crise ban­caire de 2008, elle rap­pelle aus­si par ces deux embar­ca­tions l’importance fon­da­men­tale de la mobi­li­té dans le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme. Comme le sug­gèrent Renaud Maes et Chris­tophe Mincke, on ne peut pas com­prendre le suc­cès du néo­li­bé­ra­lisme sans s’intéresser aux repré­sen­ta­tions col­lec­tives de « la mobi­li­té » et l’association per­ma­nente entre mobi­li­té et liber­té propre au déve­lop­pe­ment du libé­ra­lisme du XIXe siècle. Mais une rup­ture entre libé­ra­lisme et néo­li­bé­ra­lisme appa­rait clai­re­ment : le libé­ra­lisme clas­sique pen­sait encore la mobi­li­té entre des posi­tions, entre des points d’ancrage, alors que le néo­li­bé­ra­lisme l’entend comme un pro­ces­sus constant et enjoint à l’individu de s’adapter en per­ma­nence à un contexte ren­du per­pé­tuel­le­ment mou­vant. Au pro­jet conqué­rant du capi­ta­lisme nais­sant répondent bien les « retour­sche­pen » de la VOC, ame­nés à effec­tuer des allers-retours entre Amster­dam et les nom­breux comp­toirs de la com­pa­gnie. Au pro­jet d’individu néo­li­bé­ral répond tout aus­si bien la figure du radeau qui, lui, n’a d’autre sens que de per­mettre la sur­vie alors qu’il dérive au gré des éléments.

Le monstre dans le miroir

Pour conclure avec l’exposition au Wiels, le visi­teur est ame­né à ren­con­trer un « Pauvre canard »: il s’agit d’oncle Pic­sou cou­vert de gou­dron et de plumes, assis sur une pou­trelle métal­lique, le même qui figure sur la cou­ver­ture de ce numé­ro de La Revue nou­velle. Ce per­son­nage de des­sin ani­mé humi­lié n’est pas sans pro­vo­quer un sen­ti­ment ambi­va­lent : il parait bien pathé­tique et, fina­le­ment, tota­le­ment impuis­sant… Et le titre de l’œuvre, Casse toi ! (Pauvre canard), incite à se ques­tion­ner sur le fait que, mal­gré les humi­lia­tions publiques de ban­quiers de 2008 et 2009, il n’y a fina­le­ment pas eu de grand chan­ge­ment dans les direc­tions poli­tiques, l’idéologie néo­li­bé­rale demeu­rant lar­ge­ment domi­nante. Cette absence de rup­ture peut sans doute être com­prise au tra­vers de la thèse de John Pit­seys et Géral­dine Thi­ry. Le néo­li­bé­ra­lisme consti­tue par cer­tains aspects l’une des der­nières uto­pies, par­ti­cu­liè­re­ment effi­cace à sus­ci­ter les ral­lie­ments parce qu’elle pro­met la libé­ra­tion des indi­vi­dus, pro­jet essen­tiel­le­ment pro­gres­siste. Le néo­li­bé­ra­lisme tient les crises du mar­ché comme de simples épi­sodes dans un monde mou­vant : même la figure tuté­laire du ban­quier peut deve­nir obso­lète. En défi­ni­tive, parce qu’il doit « être lui-même en étant comme les autres », coin­cé dans une double contrainte de dis­tinc­tion et de confor­misme, « l’individu néo­li­bé­ral est un hips­ter, pas un ban­quier », nous affirment Pit­seys et Thiry.

La ques­tion nous est ain­si ren­voyée avec une vio­lence peu com­mune : qui de l’oncle Pic­sou gou­dron­né ou du visi­teur d’un musée d’art contem­po­rain sym­bo­lise le mieux le suc­cès du néo­li­bé­ra­lisme ? Fina­le­ment, alors que nous déam­bu­lions dans cette expo­si­tion, n’avons-nous pas assis­té à notre propre dévoi­le­ment ? Ne sommes-nous fina­le­ment pas les monstres de Fran­ken­stein issus d’une expé­rience de trans­for­ma­tion sociale d’une ampleur inéga­lée dans l’histoire humaine ?

Nous lais­se­rons au lec­teur, à l’issue de ce dos­sier, le soin de poser son propre diagnostic…

L’exposition The Age of Entit­le­ment, or Affor­dable Tooth Extrac­tion de Sven ’t Jolle est visible au centre d’art contem­po­rain Wiels (av. Van Volxem 354, 1190 Bruxelles) jusqu’au 19 mars 2017.
Plus d’informations : www.wiels.org
Nous tenons à remer­cier le ser­vice presse du Wiels pour nous avoir auto­ri­sés à uti­li­ser cette image.

  1. « Intro­duc­tion », La Revue nou­velle, n° 3, mars 1984, p. 239.
  2. M. Fou­cault, Nais­sance de la bio­po­li­tique. Cours au Col­lège de France (1978 – 1979), Paris, Gallimard/le Seuil, 2011.
  3. W. Brown, Les habits neufs de la poli­tique mon­diale : Néo­li­bé­ra­lisme et néo­con­ser­va­tisme, Paris, Les Prai­ries Ordi­naires, 2007.
  4. F. Hayek, « The Use of Know­ledge in Socie­ty », Ame­ri­can Eco­no­mic Review, 35 (4), 1945, p. 519 – 530.
  5. F. Hayek, The Road to Serf­dom, New York, Rout­ledge Clas­sic, 2006 (1944). Voir en par­ti­cu­lier les pages 39 – 40 sur le rôle de l’État.
  6. R. Maes, Sur l’anticommun. Néo­li­bé­ra­lisme et cha­ri­té, Bruxelles, CFS asbl, 2016, http://urlz.fr/3Sec.
  7. R. T. Michael et G. S. Becker, On the New Theo­ry of Consu­mer Beha­vior, dans The Swe­dish Jour­nal of Eco­no­mics, Vol. 75, n° 4, 1973, p. 378 – 396, p. 392, ndp 2.
  8. P. Dar­dot et Chr. Laval, La nou­velle rai­son du monde. Essai sur la socié­té néo­li­bé­rale, Paris, La Décou­verte, 2009, p. 402 sq.
  9. R. Maes, « La route de la ser­vi­tude intel­lec­tuelle », La Revue nou­velle, 1er avril 2016.
  10. F. Brau­del, Civi­li­sa­tion maté­rielle, éco­no­mie et capi­ta­lisme XVe-XVIIe, t. 3, Le Temps du monde, Paris, Armand Colin, 1993 (1979), p. 254 – 262.

Renaud Maes


Auteur

Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il est devenu rédacteur en chef de {La Revue nouvelle} en novembre 2016. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).