Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Made in Germany. Le modèle allemand au-delà des mythes, de Guillaume Duval

Numéro 1 janvier 2014 par Geneviève Warland

janvier 2014

Si l’Allemagne est la plus grande puis­sance éco­no­mique euro­péenne, ce n’est pas à cause des réformes Hartz, mais mal­gré celles-ci. Les réformes de l’ère Schrö­der qui ont dété­rio­ré la situa­tion de mil­lions de tra­vailleurs alle­mands ne sont pas par­ve­nues à réduire les avan­tages concur­ren­tiels qu’offrent notam­ment le fédé­ra­lisme et les contraintes éco­lo­giques de plus en plus fortes […]

Si l’Allemagne est la plus grande puis­sance éco­no­mique euro­péenne, ce n’est pas à cause des réformes Hartz, mais mal­gré celles-ci. Les réformes de l’ère Schrö­der qui ont dété­rio­ré la situa­tion de mil­lions de tra­vailleurs alle­mands ne sont pas par­ve­nues à réduire les avan­tages concur­ren­tiels qu’offrent notam­ment le fédé­ra­lisme et les contraintes éco­lo­giques de plus en plus fortes que le pays s’est imposées.

L’essai Made in Ger­ma­ny1 de Guillaume Duval, rédac­teur en chef du men­suel Alter­na­tives éco­no­miques, a été plé­bis­ci­té en France par les médias, les spé­cia­listes des rela­tions fran­co-alle­mandes et plu­sieurs poli­tiques. La page de pré­sen­ta­tion du livre sur le site d’Alter­na­tives éco­no­miques repro­duit divers com­men­taires, dont celui d’Alfred Gros­ser, pro­fes­seur émé­rite à Sciences Po et « pape » de la rela­tion fran­co-alle­mande, qui pointe l’essentiel de la démons­tra­tion de Duval : « En France, des voix appellent à imi­ter l’agenda 2010, pré­sen­té en 2003 par le chan­ce­lier Schrö­der devant le Bun­des­tag… À tort : comme vient de le mon­trer Guillaume Duval dans son livre Made in Ger­ma­ny : la bonne situa­tion actuelle de l’économie alle­mande ne doit pas grand-chose audit agen­da2. »

Comme l’évoque le sous-titre de son livre, Duval cherche à décons­truire des mythes, en par­ti­cu­lier celui du lien entre la bonne san­té éco­no­mique de l’Allemagne et les réformes anti­so­ciales menées par le social-démo­crate Gerhard Schrö­der. Duval n’en est pas à son pre­mier essai qui décape, qui bous­cule, qui engage non seule­ment à réflé­chir, mais aus­si à agir. Auteur de Sommes-nous des pares­seux ? Trente autres ques­tions sur la France et les Fran­çais (Le Seuil, 2008) et de La France d’après. Rebon­dir après la crise (Les Petits Matins, 2011), l’auteur appar­tient à la caté­go­rie des hommes (et des femmes) éner­giques cher­chant à rele­ver les défis du monde du travail.

La force de Duval dans Made in Ger­ma­ny est qu’il connait le pays de l’intérieur. Ingé­nieur de for­ma­tion, il a tra­vaillé dans l’industrie alle­mande pen­dant plu­sieurs années. Les rouages déci­sion­nels et la culture d’entreprise « à l’allemande » ain­si que la socié­té en géné­ral de même que l’histoire de l’Allemagne font par­tie de l’expérience vécue de Duval. Il s’agit là d’un pré­cieux atout lui per­met­tant d’offrir des pers­pec­tives réel­le­ment dif­fé­rentes pour appré­hen­der la situa­tion actuelle, notam­ment au béné­fice de la France. Le constat est éta­bli dans un sou­ci de com­pa­rai­son entre les deux pays s’adressant aux déci­deurs fran­çais : la voie à emprun­ter n’est pas celle de l’austérité et de la pau­pé­ri­sa­tion des tra­vailleurs ; au contraire, elle est celle de la réin­dus­tria­li­sa­tion, et ce par­ti­cu­liè­re­ment dans une pers­pec­tive de déve­lop­pe­ment durable (le Green New Deal qui s’adresse à l’Europe dans son ensemble tel que briè­ve­ment esquis­sé en fin d’ouvrage).

Guillaume Duval s’intéresse à la men­ta­li­té éco­no­mique alle­mande, impré­gnée par les expé­riences his­to­riques dou­lou­reuses du XXe siècle. Ce fai­sant, il cherche à mon­trer les vraies rai­sons du suc­cès indus­triel et com­mer­cial actuel de l’Allemagne. Une telle réus­site est due sur­tout aux points forts tra­di­tion­nels du pays : un sys­tème de rela­tions sociales struc­tu­ré avec notam­ment des syn­di­cats de branche qui ont leur mot à dire ; un monde du tra­vail où le diplôme ne fait pas tout et où le tra­vail manuel est (encore) valo­ri­sé ; un pays où l’entreprise n’appartient pas seule­ment aux action­naires ; une forte spé­cia­li­sa­tion dans les biens d’équipement et les tech­no­lo­gies vertes ; une longue tra­di­tion de décen­tra­li­sa­tion qui per­met de dis­po­ser par­tout d’un capi­tal finan­cier, cultu­rel, social, humain suf­fi­sant pour inno­ver et entre­prendre. En outre, non seule­ment la chute du Mur et la libé­ra­li­sa­tion des pays d’Europe cen­trale ont ren­du pos­sible une forme d’«OPA » des entre­prises ouest-alle­mandes sur ces der­niers3, mais aus­si, au cours de la der­nière décen­nie, le boom des pays émer­gents a per­mis à l’industrie alle­mande de sur­fer sur la vague por­teuse des biens d’équipement et des voi­tures de luxe.

À l’inverse, la pro­fonde remise en cause de l’État social, menée au début des années 2000 par Schrö­der, a contri­bué à fra­gi­li­ser l’économie et la socié­té alle­mandes en aug­men­tant la pau­vre­té et les inéga­li­tés, et en frei­nant la moder­ni­sa­tion des infra­struc­tures. En consé­quence, s’il faut s’inspirer du modèle alle­mand, ce sont plu­tôt ses carac­té­ris­tiques tra­di­tion­nelles qui doivent ser­vir de points d’appui et non pas les réformes de l’«ère Schrö­der ». Voi­là la thèse cen­trale du livre pré­sen­tée à larges traits. Dans ce qui suit, nous détaille­rons le côté pile et le côté face du voi­sin d’outre-Rhin, car il amène à réflé­chir sur les fon­de­ments de la soli­da­ri­té euro­péenne et du rôle joué par l’Allemagne.

Un pre­mier atout du puis­sant voi­sin est sa décen­tra­li­sa­tion. Loin de concen­trer la pro­duc­tion de la richesse autour d’une capi­tale comme c’est le cas pour Paris et l’Ile de France, l’Allemagne est un pays à mul­tiples pôles, les uns plus finan­ciers ou com­mer­ciaux, les autres plus indus­triels ou agri­coles, mais (à peu près tous) «[…] dotés d’une den­si­té suf­fi­sante de capi­tal finan­cier et cultu­rel, de sous-trai­tants et de ser­vices divers aux entre­prises pour qu’il soit pos­sible d’entreprendre dans de nom­breuses branches d’activités sans ren­con­trer de dif­fi­cul­tés insur­mon­tables » (p. 21). À cela s’ajoute le fait que l’Allemagne étant un pays d’émigration depuis le XIXe siècle, notam­ment vers le conti­nent amé­ri­cain, nom­breux sont encore les contacts à l’étranger pou­vant assu­rer un sup­port local effi­cace aux expor­ta­tions : « Chaque Alle­mand a un oncle d’Amérique », comme l’indique judi­cieu­se­ment un des inter­titres (p. 24). Enfin, la struc­ture décen­tra­li­sée du pays se réper­cute sur les men­ta­li­tés : loin de s’appuyer sur l’État, les Alle­mands ont déve­lop­pé depuis long­temps un fort esprit d’entreprise individuelle.

Un deuxième atout tient dans les solides orga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles de branche. Les négo­cia­tions se font entre quelques repré­sen­tants de la branche et les syn­di­cats pour le compte de toutes les entre­prises en même temps. Elles débouchent sur des accords (Tarif­ver­träge) pour une durée de deux à trois ans durant les­quels aucun conflit social n’est per­mis. Cela dit, de tels accords ne pro­tègent pas tous les tra­vailleurs : nom­breux sont les sec­teurs, en par­ti­cu­lier ceux des ser­vices, qui ne sont pas cou­verts par un sys­tème de conven­tion col­lec­tive. Là, le bât blesse, car «[…] en l’absence de conven­tions de branche, les sala­riés ne dis­posent en Alle­magne que d’une pro­tec­tion très faible : en 2010 selon l’institut de recherche DIW, qua­si­ment 3 mil­lions d’Allemands tra­vaillaient ain­si pour moins de 6 euros de l’heure » (p. 35 – 36). Cette lacune, qui porte le nom de « salaire mini­mum », consti­tuait d’ailleurs un des thèmes de la der­nière cam­pagne élec­to­rale pour l’élection légis­la­tive de 2013 : les futurs (à l’heure où j’écris) par­te­naires de coa­li­tion se seraient mis d’accord sur l’introduction d’un salaire mini­mum légal de 8,50 euros de l’heure.

Un troi­sième atout est lié à la par­ti­ci­pa­tion des employés à la ges­tion de l’entreprise (Mit­bes­tim­mung): à l’inverse du mode hié­rar­chique et auto­ri­taire des rela­tions qui carac­té­rise l’entreprise en France, l’Allemagne se dis­tingue par la négo­cia­tion et le com­pro­mis via le conseil d’entreprise (CE). Cela dit, les mots d’ordre de codé­ter­mi­na­tion et d’actionnariat sala­rié ont néan­moins un revers : non seule­ment les grandes entre­prises alle­mandes sont lourdes à manœu­vrer et elles peuvent suc­com­ber à des ten­ta­tives de mani­pu­la­tion du CE, mais sur­tout dans un monde où l’économie se glo­ba­lise, de telles règles ne valent que pour les sala­riés des entre­prises sur le sol alle­mand. De plus, même s’il existe encore en Alle­magne de grandes entre­prises dotées d’un capi­tal fami­lial non négli­geable (comme chez Volks­wa­gen, chez Ber­tels­mann, le grand groupe des médias et de l’édition, ou encore chez Dr Oet­ker, la mul­ti­na­tio­nale dont il a été récem­ment ques­tion en rai­son de l’enquête his­to­rique qu’ils ont com­man­di­tée sur le pas­sé nazi d’un des patrons de la dynas­tie4), la ban­quin­dus­trie, repo­sant sur des liens très étroits entre ban­quiers et indus­triels, a ten­dance à dis­pa­raitre sous les coups de la mondialisation.

Un qua­trième atout du monde éco­no­mique alle­mand vient de la valo­ri­sa­tion sociale des emplois indus­triels. Cela se tra­duit notam­ment par le fait que les pos­si­bi­li­tés d’ascension dans l’entreprise ne se limitent pas aux seuls déten­teurs d’un diplôme. Ce sys­tème, qui repose sur l’apprentissage en entre­prise, est néan­moins mis sur la sel­lette : depuis les années 1990, les entre­prises pro­posent moins de places qu’auparavant à leurs appren­tis et les car­rières ascen­dantes se font de plus en plus rares. En rai­son du recul démo­gra­phique, un tel ren­ver­se­ment de ten­dance ne fait tou­te­fois pas sen­tir ses effets comme en France où le chô­mage des jeunes est très élevé.

Un cin­quième atout tient à la place de l’écologie dans l’économie alle­mande : « Les contraintes sup­plé­men­taires que les Alle­mands se sont impo­sées depuis trente ans dans ces domaines sont un des res­sorts essen­tiels du rebond actuel de l’industrie alle­mande » (p. 89). À cet égard, l’industrie alle­mande s’est mon­trée pion­nière dans la mai­trise de tech­no­lo­gies liées à l’efficacité éner­gé­tique et à la pro­duc­tion d’énergies renou­ve­lables. Dans ces domaines, « l’avance de l’Allemagne consiste au moins autant à avoir des arti­sans chauf­fa­gistes, cou­vreurs, élec­tri­ciens…, au fait de ces pro­blé­ma­tiques et capables de mettre en œuvre les tech­no­lo­gies les plus éco­nomes […], qu’à pos­sé­der quelques entre­prises lea­deurs dans le domaine de l’éolien ou le pho­to­vol­taïque » (p. 99).

Un sixième atout, au fon­de­ment de la sta­bi­li­té moné­taire alle­mande et du main­tien d’une auto­no­mie de la sphère éco­no­mique par rap­port au poli­tique est l’«ordolibéralisme » qui subor­donne la pre­mière à des valeurs et des prin­cipes. Sauf à les faire res­pec­ter, l’État inter­vient très peu dans l’économie et laisse la place aux ini­tia­tives pri­vées qui reposent aujourd’hui, dans le sec­teur des nou­velles tech­no­lo­gies, bien sou­vent sur des par­te­na­riats entre­prises-uni­ver­si­tés. Ce prin­cipe de l’ordolibéralisme est éga­le­ment une des rai­sons pour les­quelles l’Allemagne est un des pays déve­lop­pés où l’emploi public est le plus limi­té. Un tel sys­tème ne pré­sente pas que des avan­tages, notam­ment en rai­son de la fai­blesse de cer­taines infra­struc­tures publiques telles que les crèches ou les maternelles.

Comme annon­cé, le tableau esquis­sé ci-des­sus com­porte aus­si des zones d’ombre. Citons-en quelques-unes : la « dés­in­fla­tion com­pé­ti­tive » et le sou­ci de la sta­bi­li­té moné­taire chère à l’Allemagne ont for­te­ment pesé sur les voi­sins euro­péens au cours des der­nières décen­nies (p. 53 et sv.); le recul de la popu­la­tion dans cer­taines régions des nou­veaux Bun­deslän­der met à mal l’homogénéité de déve­lop­pe­ment du ter­ri­toire alle­mand et requiert l’intervention de l’État par des aides publiques ; par rap­port à ses voi­sins euro­péens, l’Allemagne accuse un retard en matière d’égalité hommes-femmes. Ce retard est certes lié à la han­tise démo­gra­phique au sor­tir de la Seconde Guerre mon­diale et au confi­ne­ment des femmes dans les tâches rele­vant du foyer. Tou­te­fois, le manque per­sis­tant de struc­tures d’accueil pour les enfants en bas âge et les horaires sco­laires limi­tés à une demi-jour­née ont comme consé­quence qu’en Alle­magne moins de femmes tra­vaillent à temps plein et qu’elles exercent des acti­vi­tés moins qua­li­fiées que les hommes. Enfin, par­mi les pro­blèmes aux­quels l’Allemagne est confron­tée se trouve l’intégration des immi­grés, en grande par­tie d’origine turque.

Le point le plus néga­tif sou­li­gné par Duval est la poli­tique menée par Schrö­der (cha­pitre 3 : Le cas Schrö­der : ana­to­mie d’une mys­ti­fi­ca­tion). Non seule­ment sa poli­tique anti­so­ciale, pla­cée sous le nom Agen­da 2010, a creu­sé les inéga­li­tés, mais encore ses cadeaux fis­caux aux plus aisés et aux entre­prises ont une lourde res­pon­sa­bi­li­té dans la crise actuelle de la zone euro. En ce qui concerne la pre­mière, les lois Hartz (I à IV) — du nom de l’ancien direc­teur des res­sources humaines de Volks­wa­gen — ont faci­li­té le recours à l’intérim et mis en place le sys­tème des mini­jobs à moins de 400 euros par mois liés au ver­se­ment de coti­sa­tions sociales très réduites et sans droit à une pen­sion de retraite. En outre, la loi Hartz IV a réduit la période des indem­ni­tés de chô­mage à douze mois (dix-huit mois pour les plus de cin­quante-cinq ans) et impo­sé d’accepter n’importe quel type d’emploi même sans rap­port avec la qua­li­fi­ca­tion ini­tiale ou la rému­né­ra­tion anté­rieure. À cela s’ajoutent les jobs à un euro de l’heure pour des tâches d’intérêt col­lec­tif pou­vant condi­tion­ner le main­tien de l’indemnité de base. Il est vrai que de telles lois ont plon­gé le par­ti socia­liste alle­mand (SPD) dans le désar­roi et ont fait le lit du nou­veau par­ti de gauche, créé en 2007 : Die Linke. Elles n’en sont pas moins encore d’application aujourd’hui après deux man­dats de la chré­tienne-démo­crate Ange­la Mer­kel. Quant aux cadeaux fis­caux com­bi­nés à la demande des pays émer­gents pour les pro­duits alle­mands, ils ont ame­né les acteurs finan­ciers alle­mands à prê­ter aux Grecs, aux Irlan­dais, aux Espa­gnols, qui ne dis­po­saient pas d’un niveau d’épargne suf­fi­sant pour leur désir de consom­ma­tion et d’investissement. Avec comme consé­quences la bulle spé­cu­la­tive et la crise de 2008 que l’on connait. « Ce qui paraît aux yeux de la plu­part des Alle­mands et de nombre d’autres Euro­péens avoir été une poli­tique rigou­reuse per­met­tant de réta­blir les comptes de notre voi­sin était donc en réa­li­té une poli­tique contre­pro­duc­tive qui a appau­vri les Alle­mands, aggra­vé leur endet­te­ment public, pri­vé leur pays d’investissements indis­pen­sables et occa­sion­né des pla­ce­ments exté­rieurs spé­cu­la­tifs et hasar­deux qui vont se tra­duire par une perte signi­fi­ca­tive de l’épargne de nom­breux Alle­mands », conclut Duval (p. 170 – 171).

Cette poli­tique de rigueur bud­gé­taire interne, dont les Alle­mands s’accordent à dire que l’Allemagne de Mer­kel a béné­fi­cié, n’est pas, selon Duval, la recette miracle5, celle qui est pour­tant éri­gée en modèle pour les autres pays euro­péens. Au contraire, il rat­tache les suc­cès éco­no­miques alle­mands non pas tant à l’ère Schrö­der et à la poli­tique moins anti­so­ciale menée par Mer­kel depuis 2005, qu’aux carac­té­ris­tiques struc­tu­relles du « modèle alle­mand » pré­sen­tées ci-des­sus comme ses atouts. À ces der­nières s’ajoutent des fac­teurs conjonc­tu­rels : « absence de bulle immo­bi­lière liée en par­ti­cu­lier au com­men­ce­ment du recul démo­gra­phique, suc­cès de l’OPA de l’industrie alle­mande sur les pays d’Europe cen­trale et orien­tale qui a dopé la com­pé­ti­ti­vi­té-prix des pro­duits alle­mands et décol­lage spec­ta­cu­laire des émer­gents dont la forte demande est en phase avec les spé­cia­li­sa­tions tra­di­tion­nelles du pays dans les biens d’équipement et les auto­mo­biles de luxe » (p. 176). Par ailleurs, loin de cau­tion­ner l’idée, répan­due outre-Rhin, que les Alle­mands por­te­raient l’essentiel de la soli­da­ri­té euro­péenne, Duval estime qu’ils ont tiré pro­fit de la crise, en par­ti­cu­lier en rai­son des taux d’intérêt pour emprun­ter de l’argent, net­te­ment moins éle­vés en Alle­magne que chez ses voisins.

Que conclure de cet essai poin­tu dans ses ana­lyses éco­no­miques et finan­cières ? On peut, avec Duval qui s’adresse à un public fran­çais, juger sou­hai­table la trans­po­si­tion de quelques traits fon­da­men­taux de l’économie alle­mande tels que la codé­ter­mi­na­tion et des pou­voirs éten­dus recon­nus aux sala­riés dans les entre­prises, un mana­ge­ment moins hié­rar­chique et la valo­ri­sa­tion du tra­vail indus­triel. On peut encore sous­crire à son ver­dict sans amé­ni­té contre une poli­tique d’austérité fal­la­cieuse qui a davan­tage appau­vri la socié­té alle­mande qu’elle ne l’a menée sur la voie du bien-être col­lec­tif. On peut, enfin, saluer la solu­tion qu’il pointe du doigt, pas seule­ment pour la France ou pour l’Allemagne, mais pour l’Europe dans son ensemble : la conver­sion éco­lo­gique et la tran­si­tion éner­gé­tique, bref le Green New deal pour une Europe plus verte, plus juste et à la pointe du déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique. À nous, Euro­péens, de rele­ver ce défi, auquel des experts de divers pays tentent d’apporter des réponses et de les tra­duire dans les poli­tiques euro­péennes6.

  1. Seuil, 2013.
  2. Voir http://bit.ly/19ePAVc.
  3. Si la réuni­fi­ca­tion a cou­té fort cher à l’État et au contri­buable alle­mand de l’Ouest via un impôt de soli­da­ri­té, elle a pro­fi­té, mal­gré tout, aux entre­prises d’Allemagne de l’Ouest : d’un côté, elle a pro­vo­qué un effet green field per­met­tant la construc­tion de nou­velles uni­tés modernes de pro­duc­tion à l’Est, en par­tie grâce à des sub­ven­tions de l’Union euro­péenne et de l’État alle­mand ; de l’autre, les entre­prises de l’Ouest ont béné­fi­cié des réseaux de rela­tions dans l’ex-bloc com­mu­niste déte­nues par les entre­prises rache­tées. Cela leur a per­mis de recon­qué­rir l’hinterland d’Europe cen­trale et orientale.
  4. Voir www.zeit.de/2013/43/august-oetker.
  5. Cet avis est par­ta­gé par d’autres obser­va­teurs de la vie poli­tique alle­mande. Voir, par exemple, le bilan don­né par les poli­to­logues Claire Demes­may et Danie­la Hei­merl : « Res­pon­sable de l’Agenda 2010, l’important paquet de réformes sociales enga­gées par le gou­ver­ne­ment rouge-vert entre 2003 et2005, G.Schröder est, pour cer­tains, entré dans l’histoire comme le plus grand pillard d’acquis sociaux depuis la Seconde Guerre mon­diale » (Demes­may &Heimerl, Alle­magne, une mys­té­rieuse voi­sine, por­trait en vingt tableaux, édi­tions Lignes de repères, 2009, p.134).
  6. Par exemple, Sony Kapoor, Lin­da Oksnes et Ryan Hogarth, Finan­cer le Green New Deal : construire un sys­tème finan­cier vert, rap­port de Re-Define à l’intention des déci­deurs poli­tiques, série Green New Deal, vol. 6, 2012. Pour ce volume dis­po­nible en fran­çais, voir le site de la Green Euro­pean Foun­da­tion (http://gef.eu/publications/).

Geneviève Warland


Auteur

Geneviève Warland est historienne, philosophe et philologue de formation, une combinaison un peu insolite mais porteuse quand on veut introduire des concepts en histoire et réfléchir à la manière de l’écrire. De 1991 à 2003, elle a enseigné en Allemagne sous des statuts divers, principalement à l’université : Aix-la-Chapelle, Brême, et aussi, par la suite, Francfort/Main et Paderborn. Cette vie un peu aventurière l’a tout de même ramenée en Belgique où elle a travaillé comme assistante en philosophie à l’USL-B et y a soutenu en 2011 une thèse intégrant une approche historique et une approche philosophique sur les usages publics de l’histoire dans la construction des identités nationales et européennes aux tournants des XXè et XXIè siècles. Depuis 2012, elle est professeure invitée à l’UCLouvain pour différents enseignements en relation avec ses domaines de spécialisation : historiographie, communication scientifique et épistémologie de l’histoire, médiation culturelle des savoirs en histoire. De 2014 à 2018, elle a participé à un projet de recherche Brain.be, à la fois interdisciplinaire et interuniversitaire, sur Reconnaissance et ressentiment : expériences et mémoires de la Grande Guerre en Belgique coordonné par Laurence van Ypersele. Elle en a édité les résultats scientifiques dans un livre paru chez Waxmann en 2018 : Experience and Memory of the First World War in Belgium. Comparative and Interdisciplinary Insights.