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Limite petit bain

Accueil par Geoffroy Klompkes

février 2022

Le roman Limite petit bain parai­tra chez LiLys Edi­tions le 10 mars 2022.
Dis­po­nible en librai­ries, il est éga­le­ment pos­sible de le pré­com­man­der en allant sur le site [*https://lilyseditions.com/*].
Jusqu’au 26 février, les exem­plaires pré­com­man­dés seront dédi­ca­cés par l’auteur.

Accueil

[Extrait]

— Tu sais, les gens voient des com­plots par­tout mais jamais là où ils sont vraiment.

Les vacances avec Claire aus­si, un jour ce serait fini. Pro­ba­ble­ment le jour où l’un de nous deux serait en couple. En atten­dant, nous pro­fi­tions de notre céli­bat pour par­tir régu­liè­re­ment ensemble. Cela per­met­tait, sur­tout pour elle, d’avoir une paix royale puisque tout le monde nous croyait ensemble. Nous allions sou­vent en France qui avait l’avantage d’être tout près. Nous par­tions dans sa petite voi­ture et nous nous relayions au volant. Mal­gré la fré­quence de nos visites, nous nous fai­sions sou­vent pié­ger par la fer­me­ture des maga­sins le midi.

Nous étions donc sur un banc et nous atten­dions la fin de la pause. Je m’étais tour­né vers elle, me deman­dant avec une cer­taine gour­man­dise ce qu’elle allait encore me sortir.

— Prends les Fran­çais, par exemple. Presque tous leurs maga­sins sont fer­més jusqu’à qua­torze heures, mini­mum. Chez nous, on en pro­fite par­fois pour quit­ter le bureau et aller faire un peu de shop­ping. Ici, c’est impos­sible. Même aller se cher­cher un peu de pain, pour man­ger, pen­dant le temps de midi, ce n’est pas pos­sible. On ne peut pas pro­fi­ter de cette cou­pure pour s’acheter quelque chose à man­ger, c’est quand même dingue, non ?

— C’est vrai, ce n’est pas pra­tique mais où est le complot ?

— C’est pour favo­ri­ser et faire pros­pé­rer les res­tau­ra­teurs. Tu n’as pas d’autre choix que d’aller au res­tau­rant d’autant plus qu’il n’est pas très bien vu de ne pas prendre ce temps de midi quand on tra­vaille en France. Et on ne veut sur­tout pas que des vel­léi­tés de shop­ping te détournent de ces établissements.

— Tu remar­que­ras que per­sonne, même par­mi les plus com­plo­tistes, ne le relève. C’est d’ailleurs la preuve de la puis­sance du com­plot. Le vrai, per­sonne ne s’en rend compte, c’est sa force.

— Toi, tu t’en rends compte.

— Oui, c’est la faille. Mais, à part toi, qui m’écoute ?

— Mais pour­quoi les res­tau­ra­teurs plu­tôt que les com­mer­çants, alors ? Eux, ils y perdent.

— Il faut croire que le lob­by des res­tau­ra­teurs est plus puis­sant que celui des com­mer­çants. Et puis, la France, c’est le pays de la cui­sine, de la gas­tro­no­mie, ce qui doit peser dans la balance, forcément.

— Note qu’à l’inverse de chez nous, les maga­sins sont sou­vent ouverts plus tard aus­si. En Bel­gique, pas­sé dix-huit heures trente, dix-neuf heures par­fois, à la rigueur, c’est fichu, à part les grandes sur­faces et les night shops, tout est fer­mé. On peut donc faire quelques courses à la sor­tie du boulot.

« Mais même pas : puisque dans les entre­prises aus­si, il y a la longue pause déjeu­ner, tout le monde finit plus tard et quitte quand les maga­sins ferment. »

Nous res­tâmes quelques minutes sans rien dire. Quand elle s’animait de la sorte, je ne savais jamais exac­te­ment quelle était la part de sérieux et de plai­san­te­rie. Je m’amusais beau­coup et savou­rais ces moments.

— Il y a pire, note…

Je ne dis rien et me conten­tai de la regar­der, interrogateur.

— Tu sais, comme tout le monde dit tou­jours : ah si seule­ment il y avait la télé­por­ta­tion, tout serait plus facile.

— C’est sûr, t’imagines le gain de temps ?

— Eh bien moi, je suis convain­cue que la télé­por­ta­tion est pos­sible, qu’on a décou­vert des machines, des dis­po­si­tifs qui la permettent.

— Attends, si la télé­por­ta­tion exis­tait, ça se sau­rait quand même, c’est assez exceptionnel.

— Réflé­chis un peu. Allez, ce n’est quand même pas difficile.

J’avais beau cher­cher, je ne voyais pas où elle vou­lait en venir.

— Bon, admet­tons que la télé­por­ta­tion soit vrai­ment pos­sible, et je pense qu’elle l’est, et qu’on l’utilise tous les jours. Quelles sont les consé­quences immé­diates, à ton avis ?

— Tout de suite je vois les avan­tages pra­tiques, comme tout le monde. La pos­si­bi­li­té d’aller où on veut quand on veut. Si on le vou­lait, on pour­rait aller man­ger des dim sum au New Asia à San Fran­cis­co. Envie d’une pause détente sur la Grande Plage à Biar­ritz, hop, c’est là que je vais pas­ser mon temps de midi, comme le font les locaux. Ou alors, je vais man­ger au Bar Jean. Plus d’embouteillages, beau­coup moins de pol­lu­tion, je ne vois que des avan­tages même si on y perd sans doute un peu du fameux gout du voyage.

— Et ? Il n’y a rien d’autre qui te vient à l’esprit, tout de suite, spontanément ?

Je secouai len­te­ment la tête. Non, rien d’autre.

— Si tu n’as plus besoin de prendre l’avion, de pos­sé­der une voi­ture, d’utiliser les trans­ports en commun…

Elle scru­tait mon regard alors que je com­men­çais à comprendre.

— C’est toute une indus­trie qui s’effondre : l’industrie auto­mo­bile, bien sûr mais aus­si les com­pa­gnies aériennes, les agences de voyage, les taxis, les che­mins de fer, les socié­tés de trans­ports en com­mun… C’est beau­coup de monde et donc, poten­tiel­le­ment, un lob­by très puissant.

— Du reste, si tu vas man­ger tes dim sum à San Fran­cis­co ou ta piz­za à Rome, le PIB de ton pays s’en res­sen­ti­ra dou­lou­reu­se­ment. Et avec le déca­lage horaire, il vaut mieux avoir l’estomac solide.

— Ce qui doit s’équilibrer avec ceux qui viennent man­ger chez nous…

— Man­ger quoi ? Des frites et des moules ? C’est pos­sible mais quand même moins moti­vant que des chi­pi­rons à Biarritz.


[Extrait 2]

Cer­tains disent qu’il ne faut pas perdre son âme d’enfant. Mais que faire quand on n’en a jamais eu ? L’enfance, c’est l’insouciance. Or je ne crois pas avoir été insou­ciant. J’ai, dès l’enfance, craint une troi­sième guerre mon­diale et une forme non reli­gieuse d’apocalypse. J’ai tou­jours espé­ré le meilleur mais redou­té le pire. Je trou­vais quand même des motifs de me ras­su­rer. Vivre dans une région tem­pé­rée, par exemple, où rien de très grave cli­ma­ti­que­ment (on ne par­lait pas encore réel­le­ment de réchauf­fe­ment) ne peut arri­ver, où aucun vol­can ne menace d’entrer en érup­tion, où l’on ne trouve a prio­ri aucun ani­mal dan­ge­reux, type scor­pion, taren­tule ou cobra était un ensemble de pen­sées qui pou­vait à l’occasion tem­pé­rer mes inquiétudes.

Quand j’y réflé­chis­sais posé­ment, il me parais­sait assez évident qu’une guerre, en Bel­gique, était heu­reu­se­ment peu pro­bable. Je m’étais mal­gré tout recro­que­villé de peur, dans mon bain, après avoir vu des images d’émeutes dans la « com­mune à faci­li­tés » des Fou­rons où un gen­darme cas­qué avait cas­sé le bras d’un mani­fes­tant. J’essayais de visua­li­ser la dis­tance qui sépa­rait cette com­mune, à l’Est de la Bel­gique, de Bruxelles et de me convaincre qu’il était peu pro­bable que le conflit arrive jusque chez nous mais l’angoisse était là quand même, irrai­son­née parce que, à cet âge-là, je n’étais pas encore armé pour la rai­son­ner, jus­te­ment. J’avais dix ans, je ne sais plus si ce que j’avais cru voir était bien arri­vé, j’étais face à des images qui étaient pro­ba­ble­ment déjà dif­fi­ciles à com­prendre pour des adultes.

Je ne sais pas si, aujourd’hui, j’ai tel­le­ment chan­gé que ça. Peut-être suis-je juste un peu plus armé pour rece­voir et trai­ter les infos que m’envoient les jour­naux sous toutes leurs formes. Au fond, je suis pro­ba­ble­ment tou­jours le même. Je suis celui qui n’a ces­sé de croire que j’allais être dif­fé­rent à chaque décen­nie écou­lée. Qu’à vingt ans, je serais dif­fé­rent. À trente ans en tout cas. Puis à qua­rante. Je m’obstinais à croire à ces caps alors que tout, jusqu’ici, m’avait démon­tré qu’ils ne vou­laient rien dire, que c’était juste des chiffres qui chan­geaient. J’étais exac­te­ment le même. Et il en serait vrai­sem­bla­ble­ment de même quand j’atteindrais cin­quante ans même s’il me sem­blait mal­gré tout que je serais différent.

De la même manière, comme mon père avait écou­té les Beatles dans sa jeu­nesse avant de pas­ser au clas­sique et à Guy Béart et Jean Fer­rat, je pen­sais qu’une fois un cer­tain âge, je n’écouterais plus que du clas­sique et de la chan­son fran­çaise, qu’éventuellement je me met­trais au jazz, guet­tant les fameuses rubriques « Où écou­ter du jazz » et « Où écou­ter du blues » du Guide du routard.

Aujourd’hui, il peut certes m’arriver d’écouter du clas­sique, voire, plus rare­ment, du jazz, par­fois des choses plus « adultes » mais j’ai glo­ba­le­ment, presque patho­lo­gi­que­ment, les mêmes gouts qu’à vingt ans. Heu­reu­se­ment pas les mêmes qu’à l’adolescence où ils étaient, comme il se doit, assez honteux.

Même si je n’ai jamais eu une âme d’enfant, je ne me suis jamais sen­ti adulte non plus, coin­cé dans un entre deux, incer­tain. Comme pour les grands chan­ge­ments de décen­nie de l’âge, on croit qu’un jour, on aura le déclic et qu’on sera pas­sé dans le camp des grandes per­sonnes. Ce qui est un peu le cas, sans doute, mal­gré tout, depuis que je suis deve­nu père mais je suis assez fas­ci­né par notre sens inné de la conti­nui­té. Il ne semble pas y avoir de rup­ture, de cas­sure. Parce que, oui, on est fon­da­men­ta­le­ment tou­jours la même per­sonne qui, en gran­dis­sant, gagne l’autonomie qu’elle reper­dra bien plus tard, à l’arrivée de la sénilité.

[…]

Mes anciens cama­rades de classe ne sem­blaient pas être deve­nus des adultes non plus mais j’avais cette impres­sion avec toutes les per­sonnes avec les­quelles j’avais gran­di, frères, cou­sins, amis, cama­rades d’université… Ceux que j’avais connus enfants ou très jeunes le res­taient dans mon esprit.

Je com­prends mieux ces ainés qui ne veulent pas vieillir, en tout cas ne pas se sen­tir comme des vieux mais qui doivent com­men­cer à réduire la voi­lure, enta­mer les pré­pa­ra­tifs pour un départ défi­ni­tif, tenir leur place de vieux. Ces vieux dont les per­sonnes actives vou­draient qu’ils fassent leurs courses quand elles tra­vaillent de sorte qu’ils ne viennent pas leur infli­ger leur len­teur de vieillards qui sortent les sous de leur porte-mon­naie d’une main trem­blo­tante. Même si leur main ne tremble pas, s’ils ne doivent pas cher­cher les pièces pour faire l’appoint parce qu’ils paient par carte, s’ils sont même assez rapides dans leur pas­sage en caisse, les actifs les voient quand même comme des vieux qui ne devraient pas gêner le minu­tage ser­ré d’un temps de midi dont on pro­fite pour faire rapi­de­ment deux ou trois courses qu’on n’aura plus à faire après. Enfin, en Belgique.

Les vieux, on a tou­jours l’impression, comme autre­fois les adultes, qu’ils ont eu le déclic un jour, qu’ils ont pas­sé un cap et qu’ils se sont dit : « Je suis vieux ». Main­te­nant, je suis presque convain­cu que la plu­part n’ont jamais sen­ti ce pas­sage, que la plu­part d’entre eux ont conser­vé leurs angoisses et bles­sures d’enfance.

Geoffroy Klompkes


Auteur

L’écriture a toujours été au cœur des activités de Geoffroy Klompkes. Journaliste, il a écrit sur la musique, le cinéma, les séries, la télévision et la bande dessinée. Il a aussi pratiqué la chronique humoristique, dans Moustique (notamment) et en radio sur Radio 21 puis sur Pure FM. Il est aujourd’hui éditeur de la partie Tipik du site internet de la RTBF). Il sort en mars son premier roman, Limite petit bain, et travaille, pendant son temps libre, sur le suivant.