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Les socialistes dans la Belgique du XXIe siècle : deux partis, mais un seul idéal ?

Numéro 12 Décembre 2013 par Serge Govaert

décembre 2013

Tous les par­tis poli­tiques belges dits tra­di­tion­nels (sociaux-chré­­tiens, libé­raux et socia­listes) se sont scin­dés, il y a trente-cinq ans ou plus, pour consti­tuer des for­ma­tions par­fai­te­ment indé­pen­dantes qui se pré­sentent sépa­ré­ment à l’électorat néer­lan­do­phone et à l’électorat fran­co­phone. Les socia­listes ont été les der­niers à pro­cé­der à cette scis­sion, en 1978. Aujourd’hui, le Par­ti socia­liste (PS) sol­li­cite les suf­frages des […]

Tous les par­tis poli­tiques belges dits tra­di­tion­nels (sociaux-chré­tiens, libé­raux et socia­listes) se sont scin­dés, il y a trente-cinq ans ou plus, pour consti­tuer des for­ma­tions par­fai­te­ment indé­pen­dantes qui se pré­sentent sépa­ré­ment à l’électorat néer­lan­do­phone et à l’électorat fran­co­phone. Les socia­listes ont été les der­niers à pro­cé­der à cette scis­sion, en 1978. Aujourd’hui, le Par­ti socia­liste (PS) sol­li­cite les suf­frages des élec­teurs wal­lons et le Socia­lis­tische Par­tij anders (SP.A) ceux des élec­teurs fla­mands. Les deux par­tis ne se concur­rencent qu’à Bruxelles, où le pre­mier nom­mé rem­porte cepen­dant beau­coup plus de voix que son homo­logue fla­mand. Cette situa­tion, qui tient évi­dem­ment au poids res­pec­tif des popu­la­tions fran­co­phone et néer­lan­do­phone en Région bruxel­loise, n’est pas dif­fé­rente à l’échelle du pays — mais pour d’autres raisons.

Depuis tou­jours, le socia­lisme attire pro­por­tion­nel­le­ment moins d’électeurs dans le Nord du pays qu’au Sud et à Bruxelles. Une indus­tria­li­sa­tion plus tar­dive explique, his­to­ri­que­ment, cette dif­fé­rence. Mais aujourd’hui, l’écart entre les deux for­ma­tions est plus grand que jamais. Aux élec­tions fédé­rales (Chambre des repré­sen­tants) de 2010, le PS a recueilli à l’échelle du pays 13,7 % des voix contre 9,2 % seule­ment pour le SP.A (soit 26 sièges pour le PS et 13 pour le SP.A). Si on rap­porte ces résul­tats au corps élec­to­ral des dif­fé­rentes régions, on constate que le PS a atti­ré 37,6 % des élec­teurs wal­lons et le SP.A 14,6 % seule­ment des élec­teurs fla­mands (à Bruxelles, le résul­tat est res­pec­ti­ve­ment de 26,6 % contre 2 %). En 1995, ces chiffres étaient encore de 33,7 % contre 19,9 %.

Il n’en reste pas moins que les deux par­tis sont membres du même groupe au Par­le­ment euro­péen et de l’Internationale socia­liste. Pour autant, tiennent-ils un dis­cours poli­tique paral­lèle, au moins à l’aune des idéaux qu’ils ont par­ta­gés pen­dant près d’un siècle ?

Des soucis communs, mais des priorités différentes

Les prio­ri­tés des deux par­tis, telles qu’elles s’expriment dans leurs pro­grammes élec­to­raux res­pec­tifs, font clai­re­ment appa­raitre des conver­gences, mais aus­si d’évidentes dif­fé­rences. Le PS met d’abord en avant l’emploi, la conso­li­da­tion de la sécu­ri­té sociale, les soins de san­té, la poli­tique fami­liale, les reve­nus de rem­pla­ce­ment, l’augmentation des pen­sions, la lutte contre la pau­vre­té, le tout résu­mé lors des élec­tions fédé­rales de 2010 sous le slo­gan géné­ral « un pays stable, des emplois durables ». Le SP.A insiste d’abord sur les pen­sions, les inves­tis­se­ments dans les soins de san­té, l’allègement de la fis­ca­li­té sur le tra­vail et la poli­tique fami­liale avant d’en venir à l’emploi.

Le pro­gramme du PS contient par ailleurs, en par­ti­cu­lier en matière de contrôle et de régu­la­tion du sec­teur ban­caire, cer­taines pro­po­si­tions rela­ti­ve­ment auda­cieuses, qui sont beau­coup moins détaillées dans le pro­gramme des socia­listes fla­mands ou en sont tota­le­ment absentes. C’est le cas de la sépa­ra­tion entre banques de dépôt et banques d’investissement ou de l’introduction d’une taxe sur les tran­sac­tions finan­cières par exemple.

Sur un seul point, les prio­ri­tés (ou plus exac­te­ment, les non-prio­ri­tés) des deux par­tis se rejoignent : l’un comme l’autre placent à la toute fin de leur pro­gramme res­pec­tif les ques­tions rela­tives aux réformes ins­ti­tu­tion­nelles, sans y por­ter un accent par­ti­cu­lier. En cette matière pour­tant, le contexte élec­to­ral auquel sont confron­tés les deux par­tis n’est pas le même. Les der­niers scru­tins qu’a connus la Bel­gique se sont cen­trés, depuis plu­sieurs années, sur des enjeux com­mu­nau­taires, où les par­tis poli­tiques fla­mands (et l’électorat fla­mand) se placent en posi­tion de deman­deurs de réformes. Le dis­cours social et éco­no­mique du SP.A n’y est pas par­ti­cu­liè­re­ment audible. Le PS, par contre, tient un lan­gage ras­su­rant quant à la défense d’une soli­da­ri­té belge dont béné­fi­cie, ou est cen­sé béné­fi­cier, l’électorat wal­lon et bruxellois.

Peut-on consi­dé­rer que le PS sui­vrait une ligne plus radi­cale que le SP.A, ce der­nier s’inscrivant dans un cou­rant de pen­sée plu­tôt social-démo­crate (le socia­lisme du Nord, pour ain­si dire) ? L’engouement du SP, dès la fin des années 1990, pour l’État social actif — clai­re­ment ins­pi­ré de la Troi­sième voie pro­mue par le Bri­tan­nique Tony Blair et appuyée par l’Allemand Gerhard Schrö­der —, et les réti­cences davan­tage affi­chées par le PS à l’égard de ce tour­nant semblent en attes­ter. C’est ce que pour­raient aus­si illus­trer les récentes décla­ra­tions du vice-Pre­mier ministre Johan Vande Lanotte (SP.A) sur la néces­si­té de réfor­mer la loi du 26 juillet 1996 rela­tive à la pro­mo­tion de l’emploi et à la sau­ve­garde pré­ven­tive de la com­pé­ti­ti­vi­té, loi qui pré­voit des méca­nismes de modé­ra­tion sala­riale, à laquelle le PS dit ne pas vou­loir tou­cher. Peut-être en va-t-il de même de l’idée, lan­cée éga­le­ment par J. Vande Lanotte, de bais­ser la TVA sur la consom­ma­tion d’électricité, sou­te­nue plu­tôt mol­le­ment par le PS : le SP.A a mani­fes­te­ment pour che­val de bataille la défense des inté­rêts du consom­ma­teur, comme en témoigne éga­le­ment son pro­jet d’achats grou­pés, notam­ment d’énergie, mais aus­si de maté­riaux d’isolation, d’assurances auto, etc., par le canal d’une coopé­ra­tive (samen ster­ker). On peut certes y voir un retour aux sources du socia­lisme (qui, il faut le rap­pe­ler, pré­sen­tait déjà au XIXe siècle des carac­té­ris­tiques dif­fé­rentes en Wal­lo­nie et en Flandre, les socia­listes fla­mands ayant par­ti­cu­liè­re­ment déve­lop­pé les coopé­ra­tives), mais aus­si un renon­ce­ment à des com­bats autre­ment dif­fi­ciles, en par­ti­cu­lier pour le main­tien de ce qu’on appelle, par­fois péjo­ra­ti­ve­ment, des « acquis sociaux ».

À quoi tiennent ces dif­fé­rences idéo­lo­giques et pro­gram­ma­tiques entre les deux par­tis socia­listes belges ?

Des caractéristiques et des contextes différents

Il faut d’abord sou­li­gner qu’elles sont la tra­duc­tion actuelle d’une phy­sio­no­mie his­to­ri­que­ment assez dif­fé­rente du socia­lisme tel qu’il s’est déve­lop­pé à par­tir du XIXe siècle dans les deux prin­ci­pales par­ties du pays. Elles sont ren­for­cées par la dif­fé­rence de contexte socioé­co­no­mique dans lequel évo­luent aujourd’hui les deux par­tis. L’un est actif dans une région rela­ti­ve­ment pros­père, au taux de chô­mage peu éle­vé. L’autre l’est dans des régions en proie à de grosses dif­fi­cul­tés éco­no­miques et sociales. Cet écart explique sans doute pour une bonne part les diver­gences sou­li­gnées plus haut entre les prio­ri­tés du SP.A et celles du PS.

Ces dif­fé­rences résultent éga­le­ment des rap­ports de force poli­tiques, fort dis­sem­blables au Nord et au Sud du pays. Dans cer­tains can­tons et com­munes, situés le plus sou­vent sur l’axe indus­triel hai­nuyer et en région lié­geoise, le PS enre­gistre des scores élec­to­raux dont plus aucun autre par­ti, en Bel­gique, ne peut se pré­va­loir — que ce soit au Nord ou au Sud du pays : 61,7 % par exemple dans le can­ton de Bous­su aux élec­tions fédé­rales de 2010, 79,8 % aux élec­tions com­mu­nales de 2012 à Far­ciennes. Ces suc­cès lui per­mettent de dis­po­ser d’un véri­table vivier de mili­tants, d’élus et d’un appa­reil d’une grande effi­ca­ci­té, qui consti­tuent une véri­table machine à gagner. Le PS est ain­si ancré assez pro­fon­dé­ment dans la socié­té wal­lonne, où il compte plus de trois quarts de ses 90 000 affi­liés. Avec 51 000 membres envi­ron (soit la perte de 63 000 membres par rap­port au SP en 1980), le SP.A ne dis­pose plus du tout d’une force équi­va­lente, ou sim­ple­ment com­pa­rable. Sur le plan élec­to­ral éga­le­ment, l’écart est frap­pant : le meilleur score rem­por­té par les socia­listes fla­mands à l’élection de la Chambre des repré­sen­tants en 2010 (Lan­den, 28,4 %) n’atteignait pas la moi­tié de celui réa­li­sé par le PS dans le can­ton de Bous­su ; au niveau com­mu­nal, leur meilleur résul­tat était en 2012 de 48,0 % (Bre­dene).

Une dif­fé­rence entre les deux par­tis, certes conjonc­tu­relle, est éga­le­ment à épin­gler de ce point de vue : le PS est au pou­voir sans inter­rup­tion, à tous les niveaux, depuis 1988, alors que le SP.A s’est retrou­vé sur les bancs de l’opposition, fédé­rale entre 2007 et 2011, et régio­nale, à Bruxelles, depuis 2009.

Le PS et le SP.A doivent en revanche affron­ter un même concur­rent, le Par­ti du tra­vail de Bel­gique (PTB). Le par­ti fran­co­phone est-il plus affec­té que son homo­logue fla­mand par la concur­rence des Verts ? Éco­lo repré­sente une force autre­ment supé­rieure en Wal­lo­nie à ce que pèse Groen en Flandre (12,3 % contre 6,9 % à la Chambre des repré­sen­tants en 2010) ; néan­moins, le SP.A et Groen semblent pui­ser dans un même vivier d’électeurs, ce qui est appa­rem­ment moins le cas en ce qui concerne le PS et Éco­lo. De plus, l’écart rela­tif entre les résul­tats d’Écolo et ceux du PS (de 1 à 3) est lar­ge­ment supé­rieur à celui qui sépare Groen du SP.A (du simple au double). L’éventail des par­tis concur­rents est pour le reste rela­ti­ve­ment réduit en Wal­lo­nie, en par­ti­cu­lier depuis la dis­pa­ri­tion des expres­sions poli­tiques du natio­na­lisme wal­lon. L’extrême droite n’y a jamais per­cé dura­ble­ment, minée notam­ment par ses dis­sen­sions internes. En Flandre par contre, le SP.A est confron­té non seule­ment à ses adver­saires tra­di­tion­nels (libé­raux et sociaux-chré­tiens), mais aus­si à une for­ma­tion d’extrême droite (le Vlaams Belang) qui s’est enra­ci­née dans l’électorat fla­mand, et à un par­ti natio­na­liste actuel­le­ment en plein essor, la N‑VA. Ces der­niers ont mor­du, et mordent encore, sur son élec­to­rat tra­di­tion­nel : le SP.A est en recul dans ses anciens bas­tions ouvriers. Ses résul­tats aux élec­tions com­mu­nales mettent en évi­dence quelques places fortes urbaines comme Ostende, Gand, ou même Anvers en 2006, mais il a per­du des muni­ci­pa­li­tés où il était jadis très puis­sant (à Wille­broek par exemple, le mayo­rat est pas­sé en 2012 à la N‑VA, alors que la com­mune était diri­gée par un bourg­mestre socia­liste depuis 1921). On peut donc bien par­ler d’un recul tendanciel.

En vue notam­ment d’élargir son assise élec­to­rale et d’enrayer son déclin, le par­ti socia­liste fla­mand a ajou­té, en 2001, à son appel­la­tion tra­di­tion­nelle un « a », pour « anders », autre­ment. Ce chan­ge­ment de nom s’inscrit dans une stra­té­gie de réno­va­tion du par­ti, elle-même liée au ral­lie­ment à la Troi­sième voie évo­quée ci-des­sus. L’adjonction du mot « anders » était cen­sée illus­trer la rup­ture avec le socia­lisme d’avant, celui des scan­dales Agus­ta (les com­mis­sions occultes payées à l’occasion de l’achat d’hélicoptères par l’armée belge) et des échecs élec­to­raux à répé­ti­tion, ain­si que la volon­té du par­ti de s’ouvrir, notam­ment aux classes moyennes et aux ques­tions envi­ron­ne­men­tales. Les socia­listes fran­co­phones n’ont pas fait de même, et ont conser­vé (à l’adjectif « belge » près) le nom que le par­ti porte depuis 1945. Le SP.A a éga­le­ment cher­ché à incar­ner cette aspi­ra­tion à l’ouverture en se pré­sen­tant en car­tel : aux élec­tions fédé­rales et régio­nales, de 2003 à 2007, avec Spi­rit (une for­ma­tion née, comme la N‑VA, de l’implosion de la Volk­su­nie) ; loca­le­ment avec les éco­lo­gistes de Groen (ain­si en a‑t-il été, en 2012, dans 46 com­munes fla­mandes et dans la pro­vince de Lim­bourg). Rien de sem­blable pour le PS, sauf quelques alliances locales de cir­cons­tance, dans des com­munes moyennes ou petites.

Enfin, l’idéologie éga­li­taire qui a étayé les suc­cès socia­listes, même si elle n’y consti­tue plus néces­sai­re­ment l’idéologie domi­nante, reste lar­ge­ment répan­due en Wal­lo­nie alors que, en Flandre, elle est davan­tage bat­tue en brèche par l’essor du libé­ra­lisme ou du néo­li­bé­ra­lisme. Cela n’est pas néces­sai­re­ment sur­pre­nant compte tenu de l’environnement éco­no­mique et social propre aux deux régions. Cause et consé­quence, tout à la fois, de ce phé­no­mène : l’addition des résul­tats obte­nus en 2010 à l’élection de la Chambre des repré­sen­tants par des listes de gauche (en ce inclus les Verts et les dif­fé­rentes listes de gauche radi­cale n’ayant pas obte­nu d’élu) s’élevait à 52,7 % en Wal­lo­nie, 45,5 % à Bruxelles et 23,7 % seule­ment en Flandre.

Par­tis frères, le PS et le SP.A le sont sans doute tou­jours. Mais à l’écart qui s’est signi­fi­ca­ti­ve­ment creu­sé entre leurs résul­tats élec­to­raux res­pec­tifs s’ajoutent des diver­gences idéo­lo­giques et pro­gram­ma­tiques de plus en plus mani­festes. Ces der­nières années, ces dif­fé­rences se sont par­fois expri­mées au sein même du gou­ver­ne­ment fédé­ral, sur des dos­siers concrets, lorsqu’un des deux par­tis a atten­du en vain le sou­tien de l’autre. De manière plus frap­pante encore, la famille socia­liste a été la pre­mière à expé­ri­men­ter, entre 2007 et 2011, une situa­tion d’asymétrie : tan­dis que le PS par­ti­ci­pait au gou­ver­ne­ment fédé­ral, le SP.A s’est retrou­vé sur les bancs de l’opposition. Rien ne semble exclure qu’une telle situa­tion, tou­jours en vigueur à l’heure actuelle en Région de Bruxelles-Capi­tale, se repro­duise encore à l’avenir.

Serge Govaert


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