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Les sciences pour nous protéger du réel ?

Numéro 5 – 2021 - crise pandémie par Christophe Mincke

juillet 2021

On l’a répé­té à l’envi : nos socié­tés sont confron­tées à des crises mul­tiples qui menacent sa sur­vie. Voi­là des décen­nies que nous savons que nous fon­çons à toute allure vers une crise cli­ma­tique majeure et que nous voyons se dérou­ler sous nos yeux des effon­dre­ments éco­sys­té­miques inédits dans l’histoire de l’humanité. Mais ce n’est pas tout, il faut […]

Éditorial

On l’a répé­té à l’envi : nos socié­tés sont confron­tées à des crises mul­tiples qui menacent sa sur­vie. Voi­là des décen­nies que nous savons que nous fon­çons à toute allure vers une crise cli­ma­tique majeure et que nous voyons se dérou­ler sous nos yeux des effon­dre­ments éco­sys­té­miques inédits dans l’histoire de l’humanité. Mais ce n’est pas tout, il faut y ajou­ter des crises plus conjonc­tu­relles, comme la pan­dé­mie actuelle (dont on nous pré­dit qu’elle n’est que la pre­mière d’une série), ou les crises éco­no­miques qui nous frappent régu­liè­re­ment. Ces divers bou­le­ver­se­ments sont entre­mê­lés selon des logiques com­plexes et se ren­forcent mutuel­le­ment, mul­ti­pliant leurs effets plu­tôt que de les addi­tion­ner. Elles pro­voquent à leur tour des crises plus locales : migra­toires, sociales, poli­tiques ou d’approvisionnement.

Aus­si com­prend-on faci­le­ment qu’un défi majeur, pour notre civi­li­sa­tion, est d’apprendre à anti­ci­per, gérer et, idéa­le­ment, évi­ter les crises qui s’annoncent. Il y va de sa sur­vie. Pour ce faire, il va fal­loir faire flèche de tout bois et mobi­li­ser l’ensemble de nos res­sources, non seule­ment éco­no­miques, mais aus­si — et sur­tout — poli­tiques, sociales et humaines. Or, qu’y a‑t-il de plus humain que la capa­ci­té d’innovation et d’adaptation, que la facul­té de com­prendre les res­sorts de la situa­tion, d’imaginer des solu­tions et d’anticiper les chocs ? Dans les mul­tiples com­bats actuels et à venir, il ne fait aucun doute que les sciences et les tech­no­lo­gies joue­ront un rôle essentiel.

Ça tombe bien : nos socié­tés s’enorgueillissent d’avoir créé une civi­li­sa­tion de la connais­sance, d’avoir fait du pro­grès tech­no­lo­gique le vec­teur d’une trans­for­ma­tion de nos condi­tions de vie qui nous a ame­nés à vaincre des périls jusqu’alors conçus comme des fata­li­tés. N’avons-nous en effet pas fait recu­ler la faim et la mala­die ? Nous n’en sommes pas quittes, mais nous nous en sommes abri­tés à un point qui était encore inima­gi­nable il y a deux siècles.

Aujourd’hui que la nature se rap­pelle à notre bon sou­ve­nir, se pose la ques­tion de savoir quel rôle les sciences et les tech­nos­ciences peuvent jouer dans notre sur­vie col­lec­tive. Voi­là long­temps qu’est poin­tée la néces­si­té de modi­fier radi­ca­le­ment nos modes de vie, avec comme objec­tif une vie libé­rée de la consom­ma­tion fré­né­tique et indexée sur les pos­si­bi­li­tés que nous offre notre envi­ron­ne­ment, compte tenu des tech­no­lo­gies et savoirs exis­tants. Com­pre­nant les causes de la crise envi­ron­ne­men­tale qui se déroule sous nos yeux, il s’agirait de nous réin­ven­ter col­lec­ti­ve­ment pour évi­ter le pire.

Face à cette pro­po­si­tion, s’est depuis long­temps fait jour une pro­po­si­tion que l’on pour­rait qua­li­fier de conser­va­trice. L’idée est en quelque sorte de ne rien chan­ger d’essentiel et de faire fond sur notre rap­port habi­tuel au monde : puisque nous sommes confron­tés à un défi de taille, il suf­fit de faire comme tou­jours et de nous en remettre au pro­grès. À coup sûr, un effort de plus en termes d’innovation et de solu­tions tech­nos­cien­ti­fiques par­vien­dra à nous tirer d’affaire. En quelque sorte, il s’agit de conti­nuer à faire confiance au sys­tème qui nous a entrai­nés dans la spi­rale qui nous aspire.

C’est ain­si que, face au défi cli­ma­tique, s’opposent ceux qui sont convain­cus de la néces­si­té de chan­ger de para­digme social et ceux qui conti­nuent — à gauche comme à droite — de pen­ser notre rap­port au monde au tra­vers du pro­duc­ti­visme, de la crois­sance, de la tech­nos­cience et du capitalisme.

Disons-le en un mot, il nous semble aus­si naïf de pen­ser que nous pour­rons évi­ter la catas­trophe sans l’aide des sciences et des tech­nos­ciences que d’imaginer qu’il suf­fi­ra de s’en remettre à elles pour être saufs. Cela étant, il nous parait inté­res­sant de poser une ques­tion simple : nos socié­tés seraient-elles prêtes à s’en remettre aux sciences pour évi­ter les catas­trophes qui les menacent ? Nous nous pro­po­sons d’examiner la ques­tion à la lumière de la pan­dé­mie en cours, qui nous parait pou­voir nour­rir la réflexion à ce pro­pos. Il s’agit moins ici de poser la ques­tion des rap­ports entre poli­tique et sciences — qui a été abor­dée dans un édi­to­rial anté­rieur1 — que nous deman­der dans quelle mesure la posi­tion conser­va­trice peut comp­ter sur un ter­rain favo­rable pour fon­der une action efficace.

Un cas d’école ?

La pan­dé­mie a cela d’intéressant qu’elle com­bine un ensemble de carac­té­ris­tiques qui en font un labo­ra­toire poten­tiel de notre rap­port aux crises et, plus spé­ci­fi­que­ment, de la rela­tion que nous entre­te­nons à cette occa­sion avec le savoir et les technologies.

En pre­mier lieu, en quelques mois, elle a posé un défi majeur à nos socié­tés. Il n’a pas fal­lu attendre des décen­nies à regar­der dis­pa­raitre les espèces et mon­ter la tem­pé­ra­ture pour prendre conscience de la venue d’une catas­trophe. Nous avons été bru­ta­le­ment confron­tés à une situa­tion cri­tique qui appe­lait des réponses urgentes.

Ensuite, elle a pro­fon­dé­ment éprou­vé nos socié­tés : au-delà de l’hécatombe (à l’heure d’écrire ces lignes, nous appro­chons des 3,5 mil­lions de morts), elle a bous­cu­lé notre éco­no­mie, nos sys­tèmes de san­té, nos rela­tions sociales, nos mobi­li­tés, notre sec­teur cultu­rel, etc. Toutes ces construc­tions nous sont appa­rues dans leur fra­gi­li­té, géné­ra­li­sant à la presque tota­li­té de la popu­la­tion des angoisses et frus­tra­tions qui sont habi­tuel­le­ment l’apanage des gens de peu.

Un troi­sième élé­ment cru­cial est la dimen­sion scien­ti­fique et tech­nos­cien­ti­fique des évè­ne­ments. Du séquen­çage express du génome du virus à la mise au point de vac­cins en un temps record, en pas­sant par le sui­vi sta­tis­tique de la pro­gres­sion de l’épidémie et par l’évolution des connais­sances sur la mala­die et sur les manières de trai­ter les patients, les sciences et tech­no­lo­gies furent au centre de l’attention depuis le pre­mier jour.

L’interrogation de notre rap­port à la science dans le cadre de la crise sani­taire est d’autant plus inté­res­sante que les choses se sont admi­ra­ble­ment bien pas­sées. Si l’on s’en tient stric­te­ment aux ques­tions scien­ti­fiques et tech­nos­cien­ti­fiques, force est de consta­ter que les résul­tats sont spec­ta­cu­laires. Jamais nous n’avions dis­po­sé aus­si vite d’une iden­ti­fi­ca­tion claire et du séquen­çage com­plet d’un patho­gène — avant même qu’il n’arrive chez nous —, jamais des vac­cins surs et extrê­me­ment effi­caces n’avaient été dis­po­nibles en moins d’un an et pro­duits en masse. Jamais une pan­dé­mie de cette ampleur n’avait été sui­vie avec cette pré­ci­sion. Jamais la prise en charge n’avait pro­gres­sé si rapi­de­ment, au point de dimi­nuer de moi­tié la mor­ta­li­té des per­sonnes hos­pi­ta­li­sées en six mois.

Il y a bien enten­du une part de chance, tenant notam­ment à la nature de l’agent patho­gène, mais, dans l’ensemble, le par­cours est remar­quable. Nous aurions toutes les rai­sons de por­ter nos scien­ti­fiques en triomphe au pre­mier jour du déconfinement.

Est-ce à dire qu’il n’y a pas d’ombre au tableau ? Certes non ! Les incer­ti­tudes scien­ti­fiques ont entrai­né des hési­ta­tions, notam­ment autour des modes de trans­mis­sion (par contact direct, par gout­te­lettes, par aéro­sols?) et des manières de s’en pré­mu­nir. Des pistes thé­ra­peu­tiques ont déçu et des médi­ca­ments réel­le­ment effi­caces se font attendre. Cer­tains scien­ti­fiques ont pro­fi­té de l’occasion pour prendre la pose du Mes­sie, allant dans les médias racon­ter qu’ils avaient, eux, le trai­te­ment miracle, mais que l’Académie les cen­su­rait. D’autres, frap­pés de séni­li­té, ont entre­pris de tro­quer leur pres­tige aca­dé­mique contre une renom­mée média­tique en déli­rant sans la moindre preuve à pro­pos d’une créa­tion arti­fi­cielle du virus. Et puis, reste cette hypo­thèse qui ne peut encore être tota­le­ment exclue : celle d’un échap­pe­ment acci­den­tel d’un labo­ra­toire chi­nois où auraient été étu­diés des virus ani­maux. C’est un scé­na­rio par­mi d’autres, il n’en reste pas moins que nous n’avons tou­jours pas le fin mot de l’histoire au sujet des moda­li­tés de la trans­mis­sion du virus à l’homme.

Du doute à la suspicion

Faut-il donc pré­pa­rer la joyeuse entrée des viro­logues, épi­dé­mio­lo­gistes et autres vac­ci­no­logues dans les villes du pays ? Sans doute pas.

En pre­mier lieu, parce que cer­tains ont été mena­cés de mort, notam­ment par un néo­na­zi en pos­ses­sion d’armement de guerre lourd, mais aus­si parce que se fait jour — certes dans une mino­ri­té de la popu­la­tion — une réac­tion anti­scien­ti­fique. En effet, alors que les sciences et tech­nos­ciences font la preuve écla­tante de leur puis­sance d’action, elles se voient reje­tées en bloc par une forme de conju­ra­tion des imbé­ciles. Mou­ve­ments d’extrême droite trop heu­reux de s’afficher une fois de plus comme anti­sys­tèmes, adeptes des méde­cines dites douces et com­plo­tistes avides de recy­cler leur para­noïa et d’ajouter les vac­cins à leur bes­tiaire de pédo­philes sata­nistes, de chem­trails et de rep­ti­liens trouvent enfin un ter­rain de dia­logue. La méfiance à l’égard de la « science offi­cielle » et des « big phar­ma » devient un trait d’union per­met­tant l’alliance, pour le pire, de la carpe et du lapin.

Fau­drait-il, pour ne pas être un illu­mi­né, prendre pour argent comp­tant les affir­ma­tions des scien­ti­fiques et des socié­tés phar­ma­ceu­tiques ? Abso­lu­ment pas, mais le doute et la méfiance sont pré­ci­sé­ment des com­po­santes essen­tielles des sys­tèmes en place, alors que le mou­ve­ment de méfiance qui s’est mis en place relève plu­tôt d’une sus­pi­cion de principe.

En ce qui concerne la science, les pro­ces­sus de contrôle des condi­tions de sa pro­duc­tion et de vali­da­tion de ses résul­tats sont conçus pour faire du doute une valeur car­di­nale, étant enten­du qu’est construc­tif le doute de ceux qui, suf­fi­sam­ment au cou­rant de l’état des savoirs, peuvent com­prendre les tenants et abou­tis­sants des résul­tats qui leur sont sou­mis. Le doute, en effet, n’est pas l’incrédulité, il est une démarche construite, visant à inter­ro­ger une recherche ou un résul­tat au regard d’un large ensemble de connais­sances ayant elles-mêmes été sou­mises anté­rieu­re­ment aux mêmes pro­ces­sus de contrôle.

De la même manière, la mise sur le mar­ché des médi­ca­ments, la démons­tra­tion de leur effi­ca­ci­té et la régu­la­tion de leur prix font l’objet de pro­cé­dures sou­vent tatillonnes, fon­dées sur une méfiance légi­time à l’égard d’entreprises dont cha­cun est conscient qu’elles pour­suivent un but de lucre en plus — ou à la place — de celui de sou­la­ger l’humanité de la maladie.

Ces pro­ces­sus sont-ils par­fai­te­ment effi­caces ? Cer­tai­ne­ment pas ! Pour­rait-on amé­lio­rer la situa­tion actuelle ? Bien évi­dem­ment ! Nom­breux sont par exemple les scien­ti­fiques qui plaident — dans le désert — pour des réformes sub­stan­tielles, notam­ment du finan­ce­ment de la recherche, des contraintes en termes de publi­ca­tion et de la ges­tion des revues scien­ti­fiques. Com­bien n’ont pas éga­le­ment aler­té sur les dan­gers de la bre­ve­ta­bi­li­té des molé­cules et du vivant, de l’appropriation de la recherche publique par des firmes pri­vées et de la posi­tion de force dans laquelle se trouvent, de fac­to, les firmes phar­ma­ceu­tiques lorsqu’il s’agit de déter­mi­ner le prix de vente d’un produit ?

Mais il y a une dif­fé­rence entre cette cri­tique — sou­vent viru­lente — des fonc­tion­ne­ments actuels des sciences et des tech­nos­ciences médi­cales, et la sus­pi­cion géné­ra­li­sée por­tée par les mou­ve­ments com­plo­tistes et popu­listes pré­ci­tés. Cette sus­pi­cion cherche moins des motifs de cri­tique que des cibles : « les gou­ver­ne­ments », Bill Gates, George Soros, les Big Phar­ma, les « experts », etc. Dans le même temps, ils portent au pinacle des indi­vi­dus dont le dis­cours repose sur des affir­ma­tions non démon­trées qui se sont ren­dus cou­pables de fraudes scien­ti­fiques, qui pré­tendent n’avoir de compte à rendre à per­sonne. Ils entendent se soi­gner avec les pro­duits de firmes ven­dant des pré­pa­ra­tions dont l’efficacité n’a jamais été prou­vée, à des tarifs pro­hi­bi­tifs ou en sui­vant les conseils d’individus n’ayant sui­vi aucune for­ma­tion sérieuse. Cette alliance de sus­pi­cion et de confiance aveugle a été maintes fois expo­sée, elle éclate ici au grand jour.

Une schizophrénie technoscientifique

Notre objec­tif n’est pas de faire ici un inutile pro­cès des com­plo­tismes. Il est, comme nous l’avons annon­cé, de nous pen­cher au che­vet de notre rap­port aux sciences. N’est-il en effet pas fla­grant ici qu’alors que nous sommes mena­cés par une crise majeure et que les sciences et les tech­nos­ciences, cette fois, nous sont d’un immense secours, se répand dans la socié­té un dis­cours qui les désigne comme le véri­table pro­blème ? Le dan­ger ne serait pas le virus, la mort de nos proches, l’effondrement des sys­tèmes de san­té, la désta­bi­li­sa­tion de nos éco­no­mies, mais bien le vac­cin, les mesures prises pour conser­ver une cer­taine mai­trise des conta­gions, ou encore les tests PCR.

Que pen­ser alors de la pro­po­si­tion, face à la crise envi­ron­ne­men­tale, de nous en remettre aux sciences et tech­nos­ciences ? Pou­vons-nous réel­le­ment ima­gi­ner que ne nai­trons pas éga­le­ment des thèses com­plo­tistes mêlant Illu­mi­na­tis, pédo­philes sata­nistes, Juifs mena­çants et diva­ga­tions pseu­dos­cien­ti­fiques ? Du reste, ces thèses n’ont-elles pas déjà émer­gé dans les cercles cli­ma­tos­cep­tiques ? Si, bien enten­du : elles n’attendent qu’un regain de ten­sion autour des ques­tions envi­ron­ne­men­tales pour sur­fer sur la soif de déni d’une socié­té qui ne sou­haite pas affron­ter la réa­li­té en face.

Plus encore, on peut se deman­der si la foi pro­cla­mée en « la Science » pour nous tirer du pétrin ne pro­cède pas d’un même rap­port au monde que la sus­pi­cion géné­ra­li­sée que nous venons de décrire. En effet, les scien­ti­fiques nous affirment qu’il ne faut pas attendre d’eux de solu­tion miracle car, d’une part, le pro­blème trouve une part impor­tante de son ori­gine dans la concep­tion occi­den­tale du pro­grès (de la Science, de la Tech­nique, des niveaux de vie, de la consom­ma­tion, de la crois­sance, etc.) et que, d’autre part, de nom­breuses tech­no­lo­gies néces­saires à la tran­si­tion éco­lo­gique existent de longue date, alors que celles qui pour­raient com­pen­ser notre insa­tiable bou­li­mie ne sont pas près d’exister. Pour résu­mer la situa­tion en un exemple : nos dif­fi­cul­tés viennent de notre croyance qu’il était envi­sa­geable que nous pos­sé­dions tous un véhi­cule indi­vi­duel dont nous ferions un usage immo­dé­ré et les solu­tions, telles que les trans­ports en com­mun, le vélo ou la marche, ont été inven­tées il y a bien long­temps. En revanche, il est de plus en plus évident que la pos­ses­sion par cha­cun d’un véhi­cule à moteur consti­tue un gas­pillage de res­sources et d’énergie qui ne sera jamais com­pa­tible avec un objec­tif de réduc­tion dras­tique de la pol­lu­tion. Dans ce contexte, l’invocation d’une science pro­vi­den­tielle est-elle autre chose qu’une forme de pen­sée magique, celle-là même qui voit des com­plots der­rière les contra­rié­tés de la vie, qui ima­gine que la vita­mine D pro­tège de la Covid-19 ou qui pré­tend que les vac­cins ont pour effet de nous asservir ?

En fin de compte, LA science et LA tech­nos­cience, dont nous aimons nous récla­mer pour reven­di­quer un rap­port ration­nel et uti­li­taire au réel, sont ici invo­quées pour nous évi­ter de nous confron­ter à un réel angois­sant, celui de l’impasse d’un modèle de déve­lop­pe­ment. Dans cet ima­gi­naire conser­va­teur, elles ne sont sou­hai­tables que tant qu’elles légi­ti­ment l’immobilisme.

Mais si elles pro­posent une vision des défis qui nous attendent, si elles en des­sinent l’ampleur, si elles sug­gèrent des actions sus­ci­tant incon­fort ou angoisses (confi­ne­ment, vac­ci­na­tion, réduc­tion dras­tique des consom­ma­tions éner­gé­tiques, rééva­lua­tion des mobi­li­tés admis­sibles, etc.), alors elles sont reje­tées. La science et la tech­nos­cience ne sont plus des espoirs, mais des espé­rances, les sup­ports d’une foi dont per­sonne ne s’attend vrai­ment à ce qu’ils s’incarnent dans le réel. Elles sont le vec­teur d’une remise à demain, l’instrument d’une mise à l’écart du réel.

Bref, les sciences sont prises à revers par leur réduc­tion à « la science ». D’instruments de dévoi­le­ment du réel, de décons­truc­tion des fois et des pré­ju­gés, de confron­ta­tion au déplai­sant, au cho­quant, à l’inattendu ou à l’inquiétant, elles sont maquillées en déesse por­teuse d’une pro­messe escha­to­lo­gique. De même, la por­tée bou­le­ver­sante, voire des­truc­trice, des tech­no­lo­gies est main­te­nue à dis­tance par leur consti­tu­tion en hori­zon unique, mais tou­jours plus loin, tou­jours inaccessible.

Étrangler les sciences

Si cette pro­fes­sion de foi en LA science et en LA tech­nos­cience pro­cède du simu­lacre, faut-il s’étonner que ceux-là mêmes qui les bran­dissent comme des éten­dards œuvrent si sou­vent à l’affaiblissement des sciences et s’en remettent à une recherche pri­vée, uti­li­taire, si rare­ment por­teuse de réelles révolutions.

Car les solu­tions vac­ci­nales révo­lu­tion­naires pro­po­sées aujourd’hui doivent énor­mé­ment à la recherche fon­da­men­tale et publique, à cette recherche ris­quée, qui explore des domaines nou­veaux sans savoir quels pour­raient en être les appli­ca­tions et sans pou­voir pro­po­ser de busi­ness plan garan­tis­sant la ren­ta­bi­li­sa­tion des inves­tis­se­ments. Bref, les vac­cins ont été mis au point par des entre­prises pri­vées, mais sur la base de savoirs qui ne leur ont pas cou­té un euro et dont elles n’auraient jamais consen­ti à finan­cer la pro­duc­tion. De même, pour gérer la crise, les États ont fait appel à des scien­ti­fiques payés sur les deniers publics, qui ont pu expli­quer le fonc­tion­ne­ment de l’agent patho­gène, celui d’une épi­dé­mie, lire des courbes, pro­duire des chiffres, éla­bo­rer des scé­na­rios, etc. Qui ont aus­si com­mo­dé­ment ser­vi de boucs émis­saires quand la popu­la­tion s’impatientait.

Et si demain, par extra­or­di­naire, les gou­ver­ne­ments sou­hai­taient faire éva­luer les poli­tiques publiques mises en place pour lut­ter contre la pan­dé­mie et les dégâts par elle cau­sés au sys­tème de soins, à l’économie, à la san­té phy­sique et men­tale de nos conci­toyens, à nos sys­tèmes poli­tiques et juri­diques, à nos sys­tèmes sociaux ou à nos valeurs, c’est une fois encore à des scien­ti­fiques finan­cés par des deniers publics qu’il fau­drait faire appel.

Or, cette recherche publique, ces scien­ti­fiques qui mènent des tra­vaux fon­da­men­taux, qui prennent le pouls de nos socié­tés, sont pré­ci­sé­ment ceux qui crient famine depuis des décen­nies et subissent les réduc­tions des bud­gets, leur inféo­da­tion à des logiques de pro­duc­tion à court terme, leur can­ton­ne­ment à des ques­tions esti­mées prio­ri­taires par un monde poli­tique qui n’est, en toute logique, pas à la pointe de la com­pré­hen­sion des domaines concer­nés. Ce sont éga­le­ment ceux qui mettent au jour les fai­blesses qui ont han­di­ca­pé la lutte contre la pan­dé­mie, qui anti­cipent les crises à venir, qui tracent des voies à long terme pour nous évi­ter le pire.

Pour reprendre notre exemple, ce n’est pas de la recherche de l’industrie auto­mo­bile que vien­dra la révo­lu­tion des trans­ports qui s’impose, comme ce n’est pas d’elle qu’est venu le constat des pro­blèmes posés par l’automobilité. Bref, ceux qui invoquent l’espérance en la science et en la tech­nos­cience ne pro­meuvent pas un réel déve­lop­pe­ment scien­ti­fique et tech­nique. En lieu et place ils sou­tiennent des acti­vi­tés de recherche et déve­lop­pe­ment por­teuses d’un pro­jet conser­va­teur : celui de pro­lon­ger les modèles sociaux et éco­no­miques qui pro­fitent à quelques-uns.

Certes, on objec­te­ra que les dis­cours com­plo­tistes sont mino­ri­taires. Ils le sont en effet. Pour l’instant. Mais face à l’angoisse de l’avenir, qui peut parier que nos socié­tés ne se réfu­gie­ront pas mas­si­ve­ment dans le déni ? Et qui peut nier que le défi­nan­ce­ment d’une recherche ico­no­claste est un phé­no­mène mas­sif, lar­ge­ment sou­te­nu par des dis­cours, des orga­ni­sa­tions et des poli­tiques fer­me­ment éta­blies ? Pour échap­per au pire, il fau­dra renon­cer aux incan­ta­tions et accep­ter l’idée que les sciences et les tech­nos­ciences sont mul­tiples, com­plexes, hési­tantes, cou­teuses, sou­vent déce­vantes et presque tou­jours déran­geantes. Serons-nous à la hau­teur de nos pré­ten­tions de rationalité ?

  1. Mincke Chr., « Le virus de la démo­cra­tie », La Revue nou­velle, n°1 (2021), p. 2‑8.

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est codirecteur de La Revue nouvelle, directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque.