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Les sciences coloniales au miroir des thèses postcoloniales

Numéro 07/8 Juillet-Août 2010 par Poncelet

juillet 2010

Les ins­ti­tu­tions qui assu­mèrent le déve­lop­pe­ment des sciences colo­niales belges furent un impor­tant fac­teur d’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion des sciences métro­po­li­taines, mais elles res­tèrent dépen­dantes des pou­voirs colo­niaux. Elles com­ptèrent pour beau­coup dans la for­ma­tion du « syn­drome congo­lais » et de notre regard sur l’A­frique. La rup­ture intro­duite par la vision « subal­terne » des études post­co­lo­niales remet sur le métier une série de ques­tions qui ne devraient pas concer­ner les seuls his­to­riens. Euro-afri­cain, le nou­veau ter­rain des regards croi­sés réin­ter­ro­ge­ra nos savoirs sociaux établis.

Je rentre de Kin­sha­sa au terme de quelques jours pas­sés, avec des col­lègues de l’Unikin, à la for­ma­tion d’une petite équipe de recherche sur le thème de la sécu­ri­té ali­men­taire. Le 30 juin s’annonce. Nous n’avons jamais tant évo­qué, mon­tré, écou­té le Congo dans les médias belges qu’en ces jours de com­mé­mo­ra­tion. De quoi actua­li­ser nos images écu­lées du mobu­tisme et celles de la déré­lic­tion des deux der­nières décen­nies. Sur­tout, com­ment ne pas noter que, pour la pre­mière fois, un autre Congo colo­nial est mon­tré au grand public. Comme s’il était désor­mais pos­sible de recon­naitre la nature pré­da­trice et la dérive cau­che­mar­desque de l’entreprise léo­pol­dienne bien au-delà de quelques coups de chi­cotte et de quelques mains cou­pées ! Com­ment ne pas noter que de nom­breuses émis­sions récentes de la RTBF (radio ou télé­vi­sion où le choc des images en noir et blanc est énorme) qua­li­fient sans coup férir le sys­tème colo­nial des années cin­quante de qua­si-apar­theid ou d’apartheid tout court. La Bel­gique s’autorise enfin la décons­truc­tion publique du mythe de la colo­nie modèle. Les Congo­lais s’autorisent enfin à don­ner tout aus­si publi­que­ment un bilan fort sombre de ce pre­mier demi-siècle d’indépendance. Le fait que ce soient des Congo­lais qui témoignent pai­si­ble­ment de la racia­li­sa­tion impla­cable de la socié­té colo­niale n’en est que plus remar­quable et plus effi­cace. Nou­veau départ clame-t-on ! Indis­pen­sable exer­cice d’hygiène cultu­relle et intel­lec­tuelle ? Dif­fu­sion hors des cercles uni­ver­si­taires du récit post­co­lo­nial ? Adieux défi­ni­tifs de la Bel­gique colo­niale ? Quoi qu’il en soit, mal­gré cette salu­taire mise au point, très peu est dit quant au pas­sé et à l’héritage colo­nial afri­cain de nos savoirs, cadres intel­lec­tuels et ins­ti­tu­tions savantes.

Il y a quelques jours, un vieil homme au regard mélan­co­lique, employé de la police des fron­tières à l’aéroport de Kin­sha­sa exa­mine mon pas­se­port. Je suis le der­nier pas­sa­ger en retard. Sou­rire amer. « Belge hein ! Les Belges sont par­tis fâchés, depuis nous souf­frons. Vous nous avez lâchés. Les Fran­çais ont aidé les leurs, regarde à Braz­za. » Sou­rire moins amer. Pour avoir enten­du de telles choses si sou­vent, je sais qu’il est faux d’y voir une nos­tal­gie du pater­na­lisme colo­nial. Je bafouille trois mots sur l’«immonde fran­ça­frique », ajou­tant cyni­que­ment : « Vous devriez être plu­tôt heu­reux d’avoir été ain­si débar­ras­sés ! » L’homme semble ne pas attendre une réponse et consi­dère la mienne comme irre­ce­vable… sans doute ? Le papier des­ti­né à La Revue nou­velle sur­git dans mon esprit et m’absorbe immé­dia­te­ment. Sou­rire com­plice. Le poli­cier per­çoit mon inquié­tude. Il me faut com­men­cer à cla­ri­fier mes notes dès la salle d’embarquement. Mundele !


Le détour par les sciences colo­niales belges

Depuis une dizaine d’années, je m’occupe de coopé­ra­tion avec quelques uni­ver­si­tés afri­caines et, de plus en plus, avec les deux uni­ver­si­tés congo­laises his­to­riques. Ces pro­grammes ont été construits à l’aube du mil­lé­naire, à la fin de la période de gel des rela­tions de coopé­ra­tion avec la RDC. Dix ans plus tôt, j’avais com­men­cé une recherche sur les ins­ti­tu­tions et pro­duc­tions savantes nées de la colo­ni­sa­tion belge en Afrique cen­trale. Sous le titre L’invention des sciences colo­niales belges, seule une par­tie des maté­riaux a été publiée (Pon­ce­let, 2008). Res­tent à publier tous les textes rela­tifs à l’après-guerre, époque dite de « colo­ni­sa­tion de déve­lop­pe­ment » — période très riche et trop sou­vent résu­mée aux thèmes de la « poli­tique socio­sa­ni­taire » et de la « déco­lo­ni­sa­tion pré­ci­pi­tée ». Pour dési­gner cette his­toire de la pro­duc­tion des savoirs colo­niaux tar­difs (1945 – 1960), j’avais pen­sé à un titre qui aurait pu être « L’échec de la déco­lo­ni­sa­tion scien­ti­fique belge ».

Socio­logue et occu­pé comme beau­coup par le déve­lop­pe­ment et les rela­tions Nord-Sud, ce long détour par l’histoire des sciences colo­niales belges m’apparaissait comme un défi ris­qué. Mais j’étais éga­le­ment convain­cu que l’exercice qui consis­tait à regar­der les socié­tés du Sud sous l’angle du déve­lop­pe­ment (dépen­dance ou moder­ni­sa­tion) ou de l’anthropologie était tron­qué. Je sou­hai­tais mon­trer de manière qua­si­ment cli­nique que l’empire du déve­lop­pe­ment trou­vait au Sud ses prin­ci­paux res­sorts, loin en amont de sa date de nais­sance offi­cielle1. Qu’il s’était déployé bien plus tôt dans le monde des repré­sen­ta­tions et des ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques colo­niales. Je suis donc deve­nu archi­viste d’un mor­ceau de réa­li­té pas­sée qui n’intéresse plus grand monde et que la plu­part des uni­ver­si­taires pré­fèrent igno­rer. Les sciences afri­ca­nistes belges — leurs hommes et leurs ins­ti­tu­tions — sont effec­ti­ve­ment nées et ont vécu du (et dans le) pou­voir colo­nial, presque exclu­si­ve­ment autour de l’Afrique cen­trale2. Les ins­ti­tu­tions savantes contem­po­raines liées à l’étude des mondes loin­tains en sont les héri­tières. Au-delà de cette ori­gine colo­niale du « déve­lop­pe­ment », c’était bien le rap­port colo­nial comme matrice de pro­duc­tion de connais­sance qui m’intéressait. La race en a été jusqu’au bout la pierre d’angle mais cette obses­sion, évi­dente aujourd’hui mal­gré un déni constant, n’en dit pas tout3.

Cette science colo­niale qua­si offi­cielle, indé­pen­dante des pou­voirs aca­dé­miques, mais inti­me­ment liée à leurs som­mets, a été un for­mi­dable fac­teur de for­ma­tion et d’internationalisation des sciences métro­po­li­taines. Tar­dive, elle fut pro­duite jusqu’en 1950 dans un réseau très par­ti­cu­lier et acti­vée par des ins­ti­tu­tions direc­te­ment dépen­dantes des pou­voirs colo­niaux. La haute admi­nis­tra­tion et magis­tra­ture de l’État Indé­pen­dant du Congo puis du pou­voir colo­nial, les mis­sion­naires-savants, les repré­sen­tants des cercles d’intérêt, les relais colo­niaux dans les uni­ver­si­tés ali­men­taient ce réseau d’institutions propres4. Ce fonc­tion­ne­ment typique compte pour beau­coup dans la for­ma­tion de notre regard contem­po­rain sur l’Afrique et de notre syn­drome congolais.

D’une cer­taine manière, mes recherches his­to­riques m’avaient plon­gé dans le débat intel­lec­tuel ouvert par les études post­co­lo­niales qui gagnaient l’Europe depuis le milieu des années nonante et dont j’avais bien ren­con­tré quelques thèses pré­coces à l’occasion d’un essai pré­cé­dent (Pon­ce­let, 1994). L’Autre-subalterne pro­duit et trai­té par l’Occident moderne, n’est pas loca­li­sé à sa péri­phé­rie. Long­temps muet, mais objet d’un immense pou­voir d’énonciation, il était en creux au cœur de l’identité moderne et de ses concepts : Race, Civi­li­sa­tion, Nation, Rai­son, État, Indi­vi­du. Il y sur­git aujourd’hui en chair et en os. Il ne pro­pose pas seule­ment de conqué­rir une place, sa place. Il ques­tionne le récit moderne lui-même. Cela res­tait alors peu construit dans ma réflexion. Mais je me per­sua­dais que, de la colo­ni­sa­tion au déve­lop­pe­ment, nous ne fai­sions pas face à des pro­duits quel­conques de l’histoire uni­ver­selle des domi­na­tions. Je fai­sais l’hypothèse que le régime colo­nial (sou­vent éten­du dans les études post­co­lo­niales à toutes les formes occi­den­tales modernes de domi­na­tion des mondes loin­tains) et sa gram­maire avaient sous-ten­du l’universalité du pro­jet et du récit modernes jusqu’au cœur de ses notions les plus « libé­ra­trices ». Il en aurait été ain­si parce que, à la dif­fé­rence des autres impé­ria­lismes, le régime colo­nial était en outre une forme inédite de savoir-pou­voir et de pro­duc­tion du vain­cu, l’indigène. C’est sans doute pour cette rai­son que la pro­po­si­tion d’une révo­lu­tion par le « subal­terne » est appa­rue si forte. D’où éga­le­ment l’importance que l’on a pu prê­ter au cultu­ral turn glo­ba­li­sé par les études post­co­lo­niales. L’échec de la coopé­ra­tion avec les anciennes colo­nies, l’échec de l’intégration euro­péenne des immi­grés issus des colo­nies ou encore la très rela­tive désoc­ci­den­ta­li­sa­tion des sciences humaines témoi­gne­raient de cette sourde déter­mi­na­tion, quelles que soient les rhé­to­riques de la diver­si­té et de la glo­ba­li­sa­tion heu­reuse. Les études post­co­lo­niales sem­blaient alors en mesure de révo­lu­tion­ner l’approche des espaces cultu­rels de l’histoire et de la glo­ba­li­sa­tion pré­sente. Passionnant !

Une rupture par les études postcoloniales ?

J’avais cepen­dant sous-esti­mé ma las­si­tude des biblio­thèques his­to­riques et des écrits épis­té­mo­lo­giques. Davan­tage encore j’avais sous-esti­mé le gout reve­nu du ter­rain vivant et de l’action. Plon­geon dans l’Afrique urbaine contem­po­raine durant une dizaine d’années : recherches sur la socié­té civile, les ONG afri­caines, les étu­diants des cam­pus congo­lais, bur­ki­na­bé et béni­nois, sur les ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires afri­caines elles-mêmes. Le monde post­co­lo­nial afri­cain, très réel et concret, m’a donc rat­tra­pé et le pro­jet de réécri­ture des sciences colo­niales tar­dives a été repor­té d’année en année, de retour de mis­sion en retour de mis­sion. Sur le ter­rain afri­cain, tout ce débat sem­blait tel­le­ment peu utile pour faire exis­ter une socio­lo­gie empi­ri­que­ment fon­dée. Que dire des études et des étu­diants en RDC ! Mudimbe deve­nu une figure de style dans la réa­li­té cor­po­ra­tiste et ritua­liste des uni­ver­si­tés congo­laises ! MBembe asso­cié à Par­sons et Hen­ri Jeanne5 dans l’introduction d’un mémoire d’étudiant. L’afrocentrisme conju­gué au maté­ria­lisme dia­lec­tique dans un autre mémoire. Saïd, Spi­vak et MBembe lui-même en seraient confon­dus ou désespérés !

C’est donc aus­si à la suite d’un effort pour don­ner sens à un réel décon­cer­tant en sor­tant de l’habituel rela­ti­visme et après ce détour par les cam­pus congo­lais dont la réa­li­té mérite mieux que la tra­di­tion­nelle com­plainte amu­sée ou tra­gique, que je sou­haite aujourd’hui remettre sous exa­men post­co­lo­nial mes maté­riaux colo­niaux tar­difs6. C’est enfin parce que le débat post­co­lo­nial s’est éclair­ci et qu’il est sérieu­se­ment ques­tion­né par cer­tains auteurs ain­si label­li­sés, mais aus­si sur ses flancs (Pou­che­pa­dass, 2006). Si la charge récente de J.-Fr. Bayart contre les études post­co­lo­niales est dif­fi­cile à accep­ter lorsqu’elle emprunte le refrain du rien de nou­veau sous le soleil, elle est beau­coup plus redou­table lorsqu’elle oppose à l’épreuve de l’interprétation, celle d’une his­to­ri­ci­té jamais uni­la­té­rale et en mou­ve­ment constant, fût-ce en colo­nie ou en post­co­lo­nie (Bayart, 2010).

D’emblée cepen­dant, je retrouve une des rai­sons de ma longue hési­ta­tion. Le carac­tère stric­te­ment occi­den­tal des sciences colo­niales et leur enchâs­se­ment dans le pou­voir colo­nial ne peuvent en faire qu’un « anti-objet » en totale rup­ture avec le point de vue subal­terne-indi­gène dont l’autonomie épis­té­mo­lo­gique est sup­po­sée par cer­tains cou­rants post­co­lo­niaux. Les sciences colo­niales seraient donc mortes deux fois : objet d’une amné­sie col­lec­tive en par­tie volon­taire en Bel­gique, abo­lies par la déco­lo­ni­sa­tion en Afrique cen­trale. Objet deve­nu indi­cible ? L’intérêt contem­po­rain de l’analyse que l’on pour­rait en pro­po­ser semble non pas oppo­sé, bien au contraire, mais anni­hi­lé par la thèse post­co­lo­niale en sa ver­sion subal­terne. Cette ana­lyse res­tait par défi­ni­tion colo­niale. À quoi bon dira-t-on détailler par le menu ce que les essais inter­pré­ta­tifs posent d’emblée ? Les sciences colo­niales étaient colo­niales et après ? C’est ailleurs, vers les sou­tiers de l’histoire, qu’il fau­drait regar­der. Oui mais…

Cette confron­ta­tion du savoir colo­nial et des thèses post­co­lo­niales sup­pose un constat préa­lable. Si le monde fran­co­phone des sciences sociales a accueilli le pro­jet post­co­lo­nial avec des réti­cences (Smouts, 2007), il est encore plus clair que le champ uni­ver­si­taire bel­go-congo­lais a fort peu contri­bué à réduire ce retard. Bien enten­du, ce constat sera modu­lé selon la défi­ni­tion que l’on donne à cette notion d’études post­co­lo­niales, selon que l’on y voit un objet spé­ci­fique, une pos­ture, un para­digme, un défi poli­tique7… Pour­tant les Congo de Conrad, de Gide, de Greene, de Nai­paul, ont sus­ci­té des pro­fu­sions d’analyses tant la construc­tion ima­gi­naire de l’Afrique par l’Occident y a trou­vé ses figures les plus dura­ble­ment conno­tées de limites de l’Humanité, de la Rai­son, de l’Histoire. Pour­tant, c’est un auteur congo­lais, issu de l’université de Lubum­ba­shi, Valen­tin Mudimbe qui, exi­lé aux États-Unis, devien­dra l’une des prin­ci­pales réfé­rences de la prise de parole post­co­lo­niale afri­caine8. Obsé­dés par l’analyse de la décom­po­si­tion congo­laise et la pau­vre­té crois­sante, par les énigmes poli­tiques, les tra­gé­dies humaines et la rési­lience mys­té­rieuse de cette socié­té, nous avons été peu atten­tifs à ce qu’elle pou­vait mon­trer et dire ailleurs9.

Deux ouvrages déjà anciens, lar­ge­ment igno­rés en Bel­gique et en RDC et qui sont res­tés étran­gers à la biblio­gra­phie post­co­lo­niale méri­te­raient d’y trou­ver place, alors même que leurs auteurs n’en connais­saient sans doute pas les pre­miers écrits à l’exception des textes anciens de V. Mudimbe. Le pre­mier est la thèse de Gérard Bua­ka­sa Tulu Kia, sou­te­nue à la facul­té de théo­lo­gie catho­lique de Kin­sha­sa en 1980 sous le titre L’impensé du dis­cours. L’autre, écrit par le Fran­çais Ber­nard Piniau (1992), porte le titre peu accro­cheur de Congo-Zaïre 1874 – 1981. La per­cep­tion du loin­tain. Le pre­mier inter­roge le dis­cours de la moder­ni­té (y com­pris reli­gieuse) et la vio­lence cog­ni­tive et concrète qu’il sup­pose et repro­duit. Le second inter­roge, lui, l’impuissance et la sté­ri­li­té des savoirs afri­ca­nistes belges et euro­péens face à l’effervescence congo­laise en 1960 – 1961. Impuis­sance et inac­ces­si­bi­li­té qui demeu­re­raient dans nos rap­ports aux mondes loin­tains. Conscient qu’il ris­quait de heur­ter les théo­ries en cours quant aux fon­de­ments de l’ordre inter­na­tio­nal, B. Piniau énonce ain­si sa thèse : « Elle tente en contre­point de mettre en évi­dence une autre scan­sion de l’histoire moderne et contem­po­raine, liée à l’autonomie rela­tive qui carac­té­rise les foyers de pen­sée où s’élabore et s’articule notre connais­sance per­cep­tive du monde extérieur. »

Le nouveau terrain des regards croisés

Remettre sur le métier, certes mais quoi et com­ment ? Confron­ter l’analyse des sciences colo­niales tar­dives aux thèses post­co­lo­niales les plus solides, tout comme la démarche inverse, sup­po­se­rait pré­ci­sé­ment de prendre au sérieux l’historicité, la rela­tive auto­no­mie et la dimen­sion plu­ra­liste et conflic­tuelle de ces « foyers de pen­sée ». C’est aus­si bien mesu­rer que l’investissement savant de la colo­nie dans l’après-guerre fait montre de nom­breuses rup­tures au regard de l’équilibre ins­ti­tu­tion­nel qui a carac­té­ri­sé l’âge d’or des sciences colo­niales à la veille de 1940. Les quinze der­nières années de la colo­nie savante sont d’une extra­or­di­naire richesse qui ne devrait pas être le ter­rain des seuls his­to­riens. De l’onde de choc qui sui­vit la publi­ca­tion par Tem­pels de La phi­lo­so­phie ban­toue en 1947 à la ten­ta­tive de Benoît Verhae­gen de construire une His­toire immé­diate mar­xienne et struc­tu­ra­liste en prise avec les accé­lé­ra­tions de l’Histoire post­co­lo­niale (1960 – 1965), se dévoile un vaste espace de recherche. De la nais­sance d’une eth­no­lo­gie pro­fes­sion­nelle à tra­vers la créa­tion de l’Institut de recherche scien­ti­fique en Afrique cen­trale (Irsac, for­te­ment ins­pi­ré de l’organisation nord-amé­ri­caine de la recherche) et où feront leurs armes Van­si­na, Maquet, Bie­buyck, D’Hertefeld, de Heusch10… et les pre­mières inter­ven­tions auto­nomes des uni­ver­si­tés métro­po­li­taines pla­cées sous le dra­peau réfor­ma­teur d’une socio­lo­gie appli­quée de gou­ver­ne­ment, les expé­riences savantes, les nou­velles pos­tures, nou­veaux ter­rains et « théo­ries » se comptent par dizaines.

Les regards changent pro­fon­dé­ment sans pour autant ren­ver­ser l’«impensé du dis­cours », sans pour autant rompre défi­ni­ti­ve­ment avec les fon­de­ments de la domi­na­tion colo­niale dont ils se détournent ou dont ils renou­vèlent par­tiel­le­ment les ins­tru­ments. Ces objets savants pour­raient s’avérer par­ti­cu­liè­re­ment ins­truc­tifs parce qu’ils sont pré­ci­sé­ment pro­duits entre le moment colo­nial triom­phant et la déco­lo­ni­sa­tion afri­caine, parce qu’ils res­tent colo­niaux tout en inté­grant des réfé­rents propres au monde savant inter­na­tio­nal. Le sort réser­vé à ces savoirs par une élite afri­caine, subal­terne certes mais aus­si héri­tière, pour­rait être tout aus­si inté­res­sant de ce point de vue.

Pour que cette démarche soit légi­time et féconde, elle devrait être euro-afri­caine et inté­grer les tra­vaux impor­tants des his­to­riens congo­lais et « congo­listes » dont bien des posi­tions semblent proches des thèses post­co­lo­niales sans s’y réfé­rer expli­ci­te­ment (Nday­wel et Mudimbe, 2009). Elle devrait sur­tout admettre d’emblée que la pro­duc­tion des savoirs colo­niaux, colo­niaux tar­difs ou post­co­lo­niaux est autant por­tée par des fonc­tion­ne­ments ins­ti­tu­tion­nels que par des conte­nus. Il convien­drait enfin de renon­cer à don­ner à prio­ri à ces savoirs un avan­tage sur ceux d’origine popu­laire ou subal­terne quant à ce qui fait l’histoire et la culture. À ces condi­tions ils per­met­tront d’interroger très pré­ci­sé­ment, de manière loca­li­sée et au-delà de l’histoire, l’essentiel de ce qui dans les thèses post­co­lo­niales tient à la cri­tique des savoirs sociaux.

  1. Même si elle appa­rait réduite en com­pa­rai­son d’autres mondes colo­niaux, la science colo­niale belge s’est révé­lée infi­ni­ment plus vaste que prévu.
  2. Les femmes sont absentes de l’ensemble des sciences colo­niales à de rares excep­tions près, tou­jours liées aux œuvres sociales et culturelles.
  3. Diver­se­ment reçu pour son carac­tère sombre et pro­fon­dé­ment inter­pré­ta­tif, le livre d’Achille Mbembe, De la post-colo­nie. Essai sur l’imagination poli­tique dans l’Afrique contem­po­raine, qui n’est en rien un livre d’histoire, ramène le regard des his­to­riens sur deux dimen­sions cen­trales de la colo­nie afri­caine : le com­man­de­ment comme mise en œuvre du pou­voir et la construc­tion de l’indigène autour de la figure bestiale.
  4. Toutes les uni­ver­si­tés ont mis sur pied des filières et diplômes colo­niaux, mais on peut dire qu’elles n’ont jamais fait montre d’une capa­ci­té d’initiative réelle dans le champ des sciences colo­niales avant 1950. Les ins­ti­tu­tions savantes colo­niales cen­trales étaient l’Institut royal colo­nial belge, l’Institut colo­nial inter­na­tio­nal, le Congrès colo­nial, l’université colo­niale d’Anvers.
  5. Fameux socio­logue théo­ri­cien des années 1950 et 1970 à l’ULB.
  6. Beau­coup de ces « vieille­ries » res­taient encore par­mi les rares livres pré­sents sur les rayon­nages des biblio­thèques congo­laises jusqu’il y a peu.
  7. On n’ajoutera pas le terme métho­do­lo­gie tant cet aspect de la construc­tion des sciences sociales reste énig­ma­tique dans de nom­breux essais postcoloniaux.
  8. Curieu­se­ment, j’ai l’impression qu’en dehors du Codes­ria, les uni­ver­si­tés afri­caines fran­co­phones, et par­ti­cu­liè­re­ment congo­laises, traitent peu des études postcoloniales.
  9. On doit recon­naitre l’originalité des tra­vaux de Filip de Boeck (2005) et de quelques his­to­riens congolais.
  10. Tous recon­nus au niveau inter­na­tio­nal. Les trois pre­miers ont pour­sui­vi de grandes car­rières afri­ca­nistes aux États-Unis.

Poncelet


Auteur

Marc Poncelet est docteur en sociologie, professeur ordinaire à l'[Université de Liège->http://www.ulg.ac.be].