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Les cyclistadors

Numéro 12 Décembre 2013 par Simon Tourol

décembre 2014

Il y a comme un air de revanche dans l’ardeur de leurs coups de pédales. La ville les a si long­temps igno­rés ! Ils n’en étaient alors que les usa­gers incon­grus, trop pauvres pour s’y dépla­cer moto­ri­sés ou trop excen­triques pour res­ter dans les rangs. Et les voi­là en conqué­rants du maca­dam, mon­tant sur leurs bécanes à l’assaut d’un […]

Il y a comme un air de revanche dans l’ardeur de leurs coups de pédales. La ville les a si long­temps igno­rés ! Ils n’en étaient alors que les usa­gers incon­grus, trop pauvres pour s’y dépla­cer moto­ri­sés ou trop excen­triques pour res­ter dans les rangs. Et les voi­là en conqué­rants du maca­dam, mon­tant sur leurs bécanes à l’assaut d’un espace urbain jadis refu­sé. La conquête ne sau­rait s’embarrasser de pro­to­cole. Les règles de bien­séance ne sont pas faites pour eux, pas davan­tage que les limites d’une voie cyclable. On ne fait pas d’omelette sans cas­ser des œufs, ni de bicy­clette sans bous­cu­ler un peu. Alors, pour reprendre du ter­rain et gou­ter enfin à l’ivresse de la mobi­li­té silen­cieuse, ces conquis­ta­dors à la chaine montent sou­dain sur un trot­toir, sur­gissent à plein tube de la gauche, coupent sans crier gare une tra­jec­toire et jouent les dal­to­niens devant un feu rouge. La voi­là, la vraie revanche : cette fois, ce sont les auto­mo­bi­listes qui ont peur. 

Mais c’est à l’approche du pas­sage pour pié­ton que le cyclis­ta­dor affiche ses dis­po­si­tions guer­rières les plus redou­tables. Son regard porte loin, au-delà du qui­dam qui va pas­ser du pre­mier au second rec­tangle blanc. Ses doigts serrent fer­me­ment les poi­gnées du gui­don et ignorent les manettes de frein. Sa conduite est rec­ti­ligne et rien ne sau­rait l’en détour­ner. Il fonce, fait stop­per net l’importun, le frôle et passe. À n’en pas dou­ter, ralen­tir ou — pire — mar­quer l’arrêt lui infli­ge­rait un grand moment de honte. Car il y a dans le pied à terre du cyclis­ta­dor la néga­tion même de son com­bat pour le dépla­ce­ment alter­na­tif, lequel se joue pré­ci­sé­ment des mille encom­bre­ments urbains. En ce sens, on ne rejoint pas Phi­lippe Meyer lorsqu’il consi­dère dans Un Pari­sien à tra­vers Paris (Robert Laf­font) que « le cycliste est un pié­ton à deux roues » pour expli­quer qu’on le « retrouve sur la chaus­sée comme sur le trot­toir ». Non, ce cycliste-là est en réa­li­té un auto­mo­bi­liste avec deux roues de moins. Il a chan­gé de mode de trans­port, mais pas d’état d’esprit ! Il roule pour lui, s’accaparant l’espace public au gré de ses besoins per­son­nels comme le pre­mier conduc­teur venu de 4X4 garé à che­val sur un trot­toir étroit. Il main­tient l’ordre éta­bli et la lutte des classes en sépa­rant les usa­gers forts, dont il entend désor­mais faire par­tie, et les usa­gers faibles, les misé­rables sans pneus. Il n’a rien, à cet égard, du révo­lu­tion­naire de la mobi­li­té qu’il s’imagine être.

Savoir que, depuis dix ans, le nombre de cyclistes aug­mente en moyenne de 13% par an à Bruxelles et de 10% à Liège donne alors froid dans le dos. Com­bien de cow­boys vélo­ci­pé­diques de plus cela fera-t-il sur le pavé ? On se console en pariant que, par­mi les nou­veaux adeptes du vélo, vil­lo, vélib et autre Li bia vélo, il s’en trou­ve­ra aus­si plu­sieurs qui res­te­ront sur la piste cyclable lorsqu’il y en a une ; qui ne remon­te­ront que les sens uniques estam­pillés SULs (sens uniques limi­tés); qui fran­chi­ront seule­ment les feux rouges dotés des pan­neaux B22 et B23 (conti­nuer à droite ou tout droit); bref, qu’à côté de la horde sau­vage des cyclis­ta­dors, sub­sis­te­ront tou­jours les cyclistes qu’on adore.

On aurait dû par­ler aus­si, pour faire bonne figure, des chauf­fards à quatre roues, des ver­tus éco­lo­giques de la bicy­clette et des bien­faits de l’effort phy­sique. Oui, mais non, pas aujourd’hui. En appli­ca­tion de la Décla­ra­tion uni­ver­selle des droits de l’humeur.

Simon Tourol


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