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Les centres d’études des partis : l’avenir de l’expertise ?

Numéro 3 – 2021 - Expert partis politiques par La Revue nouvelle

mai 2021

Les centres d’étude des par­tis furent autre­fois des réser­voirs d’experts four­nis­sant au per­son­nel poli­tique des don­nées fiables sur les­quelles appuyer leurs actions et reven­di­ca­tions. Ces appa­reils étaient certes par­ti­sans, mais ils consti­tuaient une poche d’expertise et de métho­do­lo­gie rigou­reuse au cœur de machines élec­to­rales. Ils étaient éga­le­ment les organes au tra­vers des­quels les par­tis s’appuyaient […]

Éditorial

Les centres d’étude des par­tis furent autre­fois des réser­voirs d’experts four­nis­sant au per­son­nel poli­tique des don­nées fiables sur les­quelles appuyer leurs actions et reven­di­ca­tions. Ces appa­reils étaient certes par­ti­sans, mais ils consti­tuaient une poche d’expertise et de métho­do­lo­gie rigou­reuse au cœur de machines élec­to­rales. Ils étaient éga­le­ment les organes au tra­vers des­quels les par­tis s’appuyaient sur leur pilier et pre­naient le pouls de la socié­té. Il fut en effet une époque où se for­ger une image fiable du réel avait une cer­taine impor­tance pour des poli­tiques dont l’ambition était bien évi­dem­ment d’exercer le pou­voir, mais aus­si de peser sur l’avenir d’une socié­té ou d’une nation. Ces deux objec­tifs néces­si­taient de recou­rir, tan­tôt aux manœuvres poli­tiques et tan­tôt à un savoir adéquat.

Pro­gres­si­ve­ment, les centres ont per­du de leur superbe, à mesure que les coups média­tiques et le court-ter­misme gagnaient du ter­rain. Qu’importait alors de dis­po­ser de chiffres fiables, de retours du ter­rain, d’une image claire de la réa­li­té s’il suf­fi­sait de bran­dir n’importe quel chiffre tiré de son contexte ou bidon­né pour peser sur l’agenda poli­tique ? L’extrême droite l’avait démon­tré à suf­fi­sance : on pou­vait men­tir constam­ment à l’électeur et rem­por­ter son suf­frage. Le rap­port au réel était deve­nu dispensable.

Les centres d’études des par­tis ne furent pas pour autant déman­te­lés, mais leurs moyens, leur rela­tive indé­pen­dance et leur exper­tise furent pro­gres­si­ve­ment réduits. Il demeu­rait utile, quand l’occasion s’en pré­sen­tait, de se pré­va­loir du sérieux du Centre, même si l’on se sou­ciait peu de pro­duire une réelle connais­sance qui ris­quait fort de deve­nir encom­brante sitôt que l’on vou­drait à nou­veau igno­rer le réel.

Ces centres se mirent à res­sem­bler à des cabi­nets minis­té­riels et on leur deman­da de plus en plus de pro­duire sur com­mande des tra­vaux orien­tés, à grands coups de « copier-col­ler » et de « cher­ry picking ». À quoi bon se réfé­rer à des tra­vaux scien­ti­fiques, puisqu’on pour­rait être accu­sé d’en tra­hir l’esprit ? À quoi bon exa­mi­ner l’ensemble des sources dis­po­nibles quand il est plus com­mode de sélec­tion­ner l’une ou l’autre qui convient par­ti­cu­liè­re­ment au com­man­di­taire du document ?

Évi­dem­ment, ce jeu est dan­ge­reux et les déra­pages sont presque inévi­tables. C’est ce qui vient d’arriver au MR à l’occasion d’une grande opé­ra­tion de com­mu­ni­ca­tion autour de sa volon­té de pro­mou­voir l’e‑sport et d’en faire un sec­teur éco­no­mique majeur du pays… On ne détaille­ra pas ici les pro­po­si­tions nébu­leuses, ni les chiffres inco­hé­rents, pas davan­tage que la défi­ni­tion variable de l’e‑sport. On pré­fè­re­ra s’attarder sur l’étude four­nie par le Centre Jean Gol en sou­tien à cette opération.

Celle-ci a en effet rete­nu l’attention d’un twit­to (@Benoit_D)1, et tout par­ti­cu­liè­re­ment un pas­sage se réfé­rant à une étude d’un cher­cheur de Niort, non réfé­ren­cée dans le docu­ment. Après quelques inves­ti­ga­tions, il retrou­va la trace du docu­ment, pour consta­ter que c’était un faux… ou, plu­tôt, un canu­lar… ou, mieux encore, une œuvre d’art. En effet, il s’agissait d’un extrait d’un site mon­té de toutes pièces par Jean-Noël Lafargue, une manière de hap­pe­ning des­ti­né à atti­rer l’attention sur l’importance de dis­po­ser d’informations sour­cées et fiables. La page « Pour­quoi avez-vous besoin de nous » de ce site affirme — cruel­le­ment pour le Centre Jean Gol — « Scien­tists of Ame­ri­ca est un ser­vice en ligne com­plè­te­ment inédit dont l’objet est de vous assis­ter dans vos efforts rhé­to­riques, de don­ner à vos affir­ma­tions péremp­toires un poids scien­ti­fique véri­table2 ».

Bien enten­du, pour le Centre Jean Gol, c’est une catas­trophe qui dis­cré­dite l’ensemble de ses pro­duc­tions en atti­rant l’attention sur des méthodes pour le moins sujettes à cau­tion et sur des pro­ces­sus de révi­sion par­ti­cu­liè­re­ment légers. Peut-être n’est-ce pas un hasard que ce soit au MR que cela arrive, là où le pilier est le plus faible et les contre­pou­voirs les moins effectifs ?

Faut-il pour autant s’étonner de cet épi­sode ? Et consti­tue-t-il à pro­pre­ment par­ler un faux pas ?

En quelque sorte, tou­jours sur la même page, Scien­tists of Ame­ri­ca défi­nit ce que sont deve­nus la plu­part des centres d’études de par­tis : « Vous avez besoin qu’une infor­ma­tion existe ? Pas de pro­blème, vous n’avez qu’à nous la sou­mettre et nous nous char­geons ensuite d’écrire l’article qui lui cor­res­pond. » Plus encore, ne faut-il pas recon­naitre qu’avec beau­coup de luci­di­té, ce site pointe un nou­veau besoin : celui d’un centre d’étude de par­ti qui ne serait rat­ta­ché à aucun par­ti ? N’est-ce pas ce que Scien­tists of Ame­ri­ca se pro­pose d’être, pous­sant encore un peu plus loin une logique déjà lar­ge­ment exploi­tée par de nom­breuses socié­tés de consul­tance qui, en appli­quant des pro­cé­dures stan­dar­di­sées à des pro­blèmes extrê­me­ment variés, pro­duisent — ô sur­prise — les mêmes conseils par­fai­te­ment pré­vi­sibles à chaque ité­ra­tion de leur modèle ?

Au fond, Scien­tists of Ame­ri­ca n’est-il pas le rêve de tout appa­reil de pou­voir : un orga­nisme doté d’un nom ron­flant et qui pro­duit exac­te­ment ce qu’on lui demande, sans aucun risque de sur­prise et en un temps record ? Ce site n’est-il pas en outre un modèle pour tous ceux qui, depuis des décen­nies, œuvrent à affai­blir l’université et à sou­mettre la recherche scien­ti­fique au rythme infer­nal des com­mandes de rap­ports ? Employer des cher­cheurs pré­caires dans le cadre de pro­grammes courts, dont les ques­tions de recherche sont contraintes par le cadrage du com­man­di­taire, dont les résul­tats doivent être des « livrables » vali­dés par ce der­nier et dont l’hypothétique renou­vè­le­ment dépend de son bon plai­sir, voi­là qui n’est, au fond, qu’une approxi­ma­tion bien mal­adroite du modèle idéal four­ni par Scien­tists of America.

Certes, on peut res­ter cri­tique et faire remar­quer que, pré­ci­sé­ment, la publi­ca­tion sur le site en ques­tion décré­di­bi­lise tota­le­ment le pro­cé­dé. Pour­tant, il aurait suf­fi d’un peu d’astuce pour obte­nir un résul­tat bien plus convain­cant : moyen­nant une somme modeste, de nom­breuses revues pré­da­trices sont prêtes à publier n’importe quel texte, vali­dé par un revie­wing bidon, et mis en ligne sur un site à la pré­sen­ta­tion impec­cable. Pour le prix, vous rece­vrez même un DOI3 ! Fina­le­ment, le che­min emprun­té était le bon, mais il aurait fal­lu aller jusqu’au bout de la logique.

Évi­dem­ment, rien n’interdit d’être plus ambi­tieux. Un jour, sur­ement, l’intelligence arti­fi­cielle per­met­tra de pro­duire qua­si ins­tan­ta­né­ment les études en ques­tion et de pro­cé­der à leur publi­ca­tion dans une revue adé­quate. C’est une pers­pec­tive plus proche qu’il n’y parait, aus­si est-il cru­cial d’investir dans cette voie, afin que la Bel­gique s’inscrive comme un acteur incon­tour­nable de ce sec­teur nais­sant. À cette fin, il est évi­dem­ment indis­pen­sable que le monde poli­tique prenne conscience du poten­tiel de ce domaine et sou­tienne ses entre­pre­neurs émer­gents. Sur qui comp­ter, si ce n’est sur le MR, par­ti qui a tou­jours su se mettre tota­le­ment au ser­vice du monde de l’entreprise ? Et qu’imaginer de mieux, pour sou­te­nir la réflexion, qu’une étude du Centre Jean Gol ?

Au tra­vail !

  1. Le thread qui dévoile le pot-aux-roses, consul­té le 20 avril 2021. Voyez aus­si : « Quand le centre d’études du MR se fait pié­ger par un site… qui affirme ce que l’on veut », LaLibre.be, 19 avril 2021, consul­té le 20 avril 2021.
  2. « Pour­quoi avez-vous besoin de nous ?», consul­té le 20 avril 2021.
  3. Le DOI, ou Digi­tal Object Iden­ti­fier, est un sys­tème stan­dar­di­sé d’identification des objets numé­riques publiés en ligne, lar­ge­ment uti­li­sé dans l’édition scien­ti­fique électronique. 

La Revue nouvelle


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