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Les affres de la particratie héréditaire

Numéro 1 Janvier 2012 par Joseph Tridaine

janvier 2015

Depuis de nom­breuses semaines, le sort de notre pays est aux mains de six pré­si­dents de par­ti réunis sous la hou­lette du for­ma­teur dési­gné par le sou­ve­rain. Ces six per­sonnes ont été ame­nées à pré­pa­rer des réformes ins­ti­tu­tion­nelles et bud­gé­taires qui affec­te­ront néces­sai­re­ment les dif­fé­rentes Com­mu­nau­tés et classes sociales qui com­posent la popu­la­tion belge. L’importance du […]

Depuis de nom­breuses semaines, le sort de notre pays est aux mains de six pré­si­dents de par­ti réunis sous la hou­lette du for­ma­teur dési­gné par le sou­ve­rain. Ces six per­sonnes ont été ame­nées à pré­pa­rer des réformes ins­ti­tu­tion­nelles et bud­gé­taires qui affec­te­ront néces­sai­re­ment les dif­fé­rentes Com­mu­nau­tés et classes sociales qui com­posent la popu­la­tion belge. L’importance du rôle joué par les pré­si­dents de par­ti en cette période de crise n’a rien d’exceptionnel dans un régime poli­tique notam­ment carac­té­ri­sé par le poids qu’y occupent les struc­tures par­ti­sanes et auquel les typo­lo­gies des poli­to­logues réservent géné­ra­le­ment l’épithète « par­ti­cra­tique ». C’est au sein de ces struc­tures et entre elles que l’on décide de la com­po­si­tion des exé­cu­tifs, que l’on désigne les hauts fonc­tion­naires, que l’on pré­pare et mène les négo­cia­tions ins­ti­tu­tion­nelles, que l’on com­pose les équipes des cabi­nets minis­té­riels, que l’on coor­donne le tra­vail des par­le­men­taires ou que l’on étu­die les pos­sibles réformes des poli­tiques publiques. De fac­to, être pré­sident de par­ti en Bel­gique c’est être cores­pon­sable de ces exer­cices essen­tiels au fonc­tion­ne­ment de la démo­cra­tie, c’est avoir à por­tée de main les prin­ci­paux leviers de pou­voir de l’appareil d’État.

Si le pro­ces­sus déci­sion­nel à l’œuvre depuis les élec­tions légis­la­tives paraît cor­res­pondre à celui d’une « par­ti­cra­tie », le cas­ting de cet épi­sode fon­da­men­tal de l’histoire poli­tique belge recèle un élé­ment pour le moins sin­gu­lier : sur les six sus­men­tion­nés, quatre sont des fils d’anciens man­da­taires poli­tiques de pre­mier plan. L’Open-vld est diri­gé par Alexan­der De Croo, fils d’Herman, membre émi­nent de la famille libé­rale fla­mande et d’ailleurs membre du bureau de ce par­ti, qui fut notam­ment ministre, pré­sident de par­ti avant de pré­si­der le Sénat puis de rede­ve­nir dépu­té au cré­pus­cule d’une car­rière par­le­men­taire d’une excep­tion­nelle lon­gueur. Le SP.A est pré­si­dé par Bru­no Tob­back dont le père fut, entre autres choses, ministre de l’Intérieur et pré­sident du Par­ti socia­liste fla­mand et qui est bourg­mestre de Leu­ven depuis de longues années. Côté fran­co­phone, Charles Michel occupe la tête du MR comme l’avait fait son pater­nel quelques années avant lui avant de mar­quer de son empreinte la diplo­ma­tie belge puis de deve­nir com­mis­saire puis par­le­men­taire euro­péen. Enfin, le CDH est à pré­sent emme­né par Benoît Lut­gen, dont le père a été bourg­mestre de Bas­togne, secré­taire d’État et ministre wallon.

La figure du « self-made man » d’un for­ma­teur — et Pre­mier ministre — qui est issu d’une famille modeste de l’immigration ita­lienne a sans doute occul­té l’omniprésence des « héri­tiers » autour de la table des négo­cia­tions. Bien enten­du, nos « héri­tiers » se dis­tinguent de leurs homo­logues adou­bés au sein de régimes auto­ri­taires où toute déci­sion majeure découle de la volon­té d’un père exer­çant une domi­na­tion sans par­tage sur l’appareil d’État. De la même manière, les « fils de » sus­men­tion­nés n’ont pas béné­fi­cié d’une trans­mis­sion directe de la fonc­tion pater­nelle. Non, mal­gré leurs spé­ci­fi­ci­tés res­pec­tives, nos quatre pré­si­dents par­tagent la carac­té­ris­tique com­mune d’avoir été sélec­tion­nés sur la base de pro­cé­dures élec­tives à l’occasion des­quelles les membres des par­tis concer­nés ont eu l’occasion d’exprimer leur suf­frage. Pour­tant, la sur­re­pré­sen­ta­tion des « fils de » au sein d’un aréo­page qui pré­side de fac­to au des­tin du royaume, et sans doute plus lar­ge­ment au sein du lan­der­neau poli­tique belge, attire l’attention à plus d’un titre.

Elle inter­roge tout d’abord les modes de recru­te­ment des prin­ci­paux diri­geants de par­ti. Les causes du suc­cès de cette pro­gé­ni­ture qui semble des­ti­née à l’exercice de res­pon­sa­bi­li­tés poli­tiques ont sans doute trait aux méca­nismes de sélec­tion et de pro­mo­tion des élites poli­tiques. Les logiques d’appareil propres aux struc­tures par­ti­sanes offrent par exemple la pos­si­bi­li­té aux anciens man­da­taires impor­tants de sié­ger de plein droit au sein des organes exé­cu­tifs des par­tis, ce qui per­met non seule­ment aux géni­teurs d’exercer une influence directe sur l’avancement de leur pro­gé­ni­ture, mais plus lar­ge­ment de sus­ci­ter des contre­dons de la part de ceux qui ont béné­fi­cié de leurs faveurs. L’ancrage local d’une car­rière poli­tique per­met quant à lui de consti­tuer des réseaux de rela­tions et de pres­ta­tions qui favo­risent eux aus­si la pro­duc­tion d’une com­mu­nau­té de fidèles et de rede­vables qui seront enclins à envi­sa­ger posi­ti­ve­ment la per­pé­tua­tion par héri­tage du règne du poten­tat. L’omniprésence média­tique des figures poli­tiques les plus impor­tantes faci­lite en outre l’accumulation d’un capi­tal de noto­rié­té aux pro­prié­tés ata­viques. Dans un tel contexte, il n’est fina­le­ment guère sur­pre­nant que cer­tains patro­nymes marquent de manière cyclique notre his­toire politique.

Der­rière l’identification des causes de cette sur­re­pré­sen­ta­tion, se pro­file un ques­tion­ne­ment plus pro­fond : celui de ses effets dépré­cia­tifs sur la légi­ti­mi­té du sys­tème poli­tique. La pré­sence de ces pré­si­dents héri­tiers ren­force l’image d’un micro­cosme her­mé­tique auto­ré­fé­ren­tiel et régi par des lois qui favo­risent une repro­duc­tion à l’identique de la classe poli­tique. Cou­plée aux carac­té­ris­tiques de notre sys­tème poli­tique que sont le poids des struc­tures par­ti­sanes, l’obligation de construire des gou­ver­ne­ments de coa­li­tion, ou encore le frac­tion­ne­ment du pou­voir de déci­sion entre une mul­ti­tude de niveaux de pou­voir, la sur­re­pré­sen­ta­tion actuelle des « fils de » a quelque chose de démo­cra­ti­que­ment mal­sain en ce sens qu’elle ren­force l’image d’un sys­tème poli­tique sclé­ro­sé par une insup­por­table iner­tie. Ce constat est d’autant plus déran­geant qu’il s’inscrit dans un contexte où se mul­ti­plient les symp­tômes d’un ébran­le­ment inédit de la légi­ti­mi­té des ins­ti­tu­tions : les popu­lismes triomphent dans les urnes dans bon nombre de pays euro­péens, et les gou­ver­ne­ments sont comp­tables de leurs choix devant ban­quiers, agences de nota­tion et tech­no­crates inter­na­tio­naux davan­tage que devant les peuples ou leurs repré­sen­tants élus.

L’accaparement des fonc­tions poli­tiques les plus impor­tantes doit éga­le­ment être remis en pers­pec­tive socia­le­ment. Nous tra­ver­sons une période de crise dont on ne sait pas encore si elle pro­cède d’une per­tur­ba­tion tem­po­raire et réver­sible du sys­tème éco­no­mique ou si elle annonce l’inexorable déclin d’une pros­pé­ri­té rela­ti­ve­ment par­ta­gée qui a été cor­ré­la­tive de l’instauration de méca­nismes de redis­tri­bu­tion et d’une sécu­ri­té sociale assu­rant l’accès du plus grand nombre aux ser­vices publics les plus essen­tiels. La crise que nous connais­sons a été par ailleurs pré­cé­dée d’une lente, mais inexo­rable muta­tion des réfé­ren­tiels à l’œuvre au sein de l’appareil d’État et la res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle est désor­mais éri­gée en véri­table com­man­de­ment des poli­tiques sociales et d’emploi. À une époque mar­quée par les tur­bu­lences, pro­pice aux incer­ti­tudes, et au sein de laquelle l’individu est axio­ma­ti­que­ment posé comme per­son­nel­le­ment res­pon­sable de sa des­ti­née, il est piquant de consta­ter que les prin­ci­paux acteurs du sys­tème poli­tique belge sont pour une large part des per­sonnes à ce point « capa­ra­çon­nées de social ». Sans por­ter de juge­ment ad homi­nem sur les qua­li­tés res­pec­tives de ces dif­fé­rentes per­sonnes, il nous paraît incon­tes­table que ces indi­vi­dus doivent leurs fonc­tions actuelles autant à leurs mérites per­son­nels qu’aux béné­fices sym­bo­liques, maté­riels et rela­tion­nels que confèrent les ascen­dances pres­ti­gieuses. Or, l’importation de logiques qua­si dynas­tiques dans le champ poli­tique paraît d’autant plus dif­fi­ci­le­ment accep­table socia­le­ment qu’elle inter­vient dans un contexte de déli­te­ment des méca­nismes de soli­da­ri­té ins­ti­tués et de mise en concur­rence géné­ra­li­sée des indi­vi­dus au sein d’un sys­tème éco­no­mique satu­ré de dis­po­si­tifs d’évaluation des performances.

Il ne s’agit pas ici uni­que­ment de for­mu­ler le constat, somme toute banal, d’une forme de mimé­tisme trans­gé­né­ra­tion­nel dans les tra­jec­toires socio­pro­fes­sion­nelles. Après tout, y a‑t-il plus de poli­tiques fils de poli­tiques, que de bou­chers fils de bou­chers, ou que de pro­fes­seurs d’université fils de savants ? Sans doute pas. De la même manière, l’égalité des chances ne sau­rait ser­vir de pré­texte à la mise en œuvre d’une pro­phy­laxie poli­tique à l’endroit des « fils de ». Dès lors que des per­sonnes com­binent la saine ambi­tion de mettre leur car­rière au ser­vice de la col­lec­ti­vi­té et les qua­li­tés requises pour l’exercice de hautes res­pon­sa­bi­li­tés publiques, aucune consi­dé­ra­tion généa­lo­gique ne devrait entra­ver leur pro­gres­sion. Cela étant, en démo­cra­tie, le champ poli­tique ne peut être sou­mis aux mêmes logiques que celles qui pré­sident à la sélec­tion des élites sociales et éco­no­miques, et l’on ne sau­rait se conten­ter de consta­ter benoi­te­ment la réus­site de ces gendres idéaux qui ont déci­dé « de faire comme papa ». Le champ poli­tique doit être le lieu de la défi­ni­tion des pos­sibles et, à ce titre, ouvert à la socié­té dans toutes ses com­po­santes. L’idée démo­cra­tique ne sau­rait tolé­rer aucun mono­pole ou oli­go­pole — fût-il de fait — sur les fonc­tions poli­tiques les plus importantes.

Le déca­lage entre d’un côté, une socié­té au sein de laquelle l’individualisme com­ba­tif semble deve­nu un réfé­ren­tiel nor­ma­tif domi­nant et, de l’autre côté, un sys­tème poli­tique qui fait la part belle aux héri­tiers nous semble pro­pice à nour­rir une déses­pé­rance chez ceux qui n’appartiennent pas aux groupes sociaux qui dominent les posi­tions de pou­voir. Espé­rons que la situa­tion actuelle ne soit qu’une paren­thèse et que les dynas­ties poli­tiques en cours d’émergence laissent la place à une repré­sen­ta­tion plus diver­si­fiée de la socié­té à la tête des struc­tures partisanes. 

Joseph Tridaine


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