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Le tout est plus que la somme des parties

Numéro 11 Novembre 2009 par Olivier Derruine

novembre 2009

L’Inde nour­rit des fan­tasmes dans le chef des vieilles nations indus­tria­li­sées. Au même titre que la Chine est sou­vent pré­sen­tée comme l’a­te­lier du monde, l’Inde serait le pres­ta­taire de ser­vices du monde. Consa­crant cette cari­ca­ture, le som­met de Davos qui ras­semble les élites éco­no­miques et poli­tiques, avait mis ces pays à l’hon­neur lors de la ses­sion de 2004. Mais, il se pour­rait bien que ces deux puis­sances soient des géants aux pieds d’ar­gile que la frac­ture sociale crois­sante menace de réduire en pièces.

Dossier

« Mal­gré l’immense écart en termes de PIB par habi­tant, l’ampleur des dis­pa­ri­tés régio­nales obser­vées en Inde n’est pas très dif­fé­rente de celles obser­vées dans l’Union [euro­péenne depuis les élar­gis­se­ments de 2004 et de 2007 qui ont creu­sé les dif­fé­rences socioé­co­no­miques]. La région affi­chant le PIB le plus éle­vé par habi­tant en Inde a un niveau sept fois supé­rieur à celui des régions où il est le plus faible, contre un rap­port de huit au sein de l’Union euro­péenne. Les écarts entre les taux de crois­sance régio­naux du PIB en Inde étaient très proches, entre 2000 et 2004, de ceux rele­vés dans l’Union euro­péenne avec une varia­tion de 1 à 13%1. »

Une indispensable redistribution…

En dépit de ces dis­pa­ri­tés, un cer­tain nombre de méca­nismes, liés à la répar­ti­tion des com­pé­tences ou aux trans­ferts, main­tiennent tant bien que mal un mini­mum de cohé­sion dans le sous-continent.

Dans la répar­ti­tion des com­pé­tences entre le gou­ver­ne­ment cen­tral et les vingt-huit États et les sept ter­ri­toires auto­nomes, la poli­tique macroé­co­no­mique est gérée par le pre­mier tan­dis que les États sont res­pon­sables de la san­té publique, la san­té, l’éducation, l’industrie, l’agriculture, la pêche, le droit fon­cier. Les gou­ver­ne­ments locaux exercent éga­le­ment cer­taines com­pé­tences (par­fois conjoin­te­ment avec ces der­niers) pour cer­tains pans de l’éducation, le loge­ment, l’utilisation du ter­ri­toire, la dis­tri­bu­tion d’électricité… La Consti­tu­tion auto­rise aus­si bien l’État cen­tral que les états à lever des taxes. Le gou­ver­ne­ment cen­tral effec­tue des trans­ferts en direc­tion de ces der­niers pour les aider à accom­plir leur mis­sion. Les États et les ter­ri­toires auto­nomes reçoivent en com­pa­rai­son avec les États fédé­raux de l’OCDE une part beau­coup plus grande des recettes fis­cales totales (67% contre 27% pour la Bel­gique, 35% pour les États-Unis et 51% pour la Suisse). Cela s’explique en par­tie par le fait que les entre­prises gérées par les États génèrent davan­tage de pertes alors que les entre­prises déte­nues par le Centre sont plus per­for­mantes. Il ne faut pas déduire de ces chiffres que les États dis­posent d’une large marge de manœuvre car cette manne est réser­vée en grande par­tie au finan­ce­ment de dépenses telles que la sécu­ri­té sociale (assu­rée dans les autres pays par l’État central).

Les enve­loppes trans­fé­rées par le Centre sont déter­mi­nées par une savante com­bi­nai­son de plu­sieurs cri­tères cen­sés à la fois garan­tir un carac­tère redis­tri­bu­tif vers les États les plus pauvres et évi­ter de récom­pen­ser ceux qui échouent soit à géné­rer des reve­nus fis­caux, soit à mettre en œuvre des poli­tiques de pla­ni­fi­ca­tion fami­liale. Si ces for­mules réduisent de moi­tié l’inégalité dans la répar­ti­tion des recettes fis­cales, celle-ci reste deux fois plus impor­tante que celle que l’on observe dans les pays de l’OCDE. Réduire encore les dis­pa­ri­tés relève du casse-tête car pour atteindre le degré d’inégalité du Cana­da, par exemple, le Centre devrait redi­ri­ger la moi­tié des fonds dont il dis­pose après les trans­ferts, ce qui n’inciterait pas les béné­fi­ciaires à four­nir des efforts et mécon­ten­te­rait davan­tage les contributeurs…

Par ailleurs, cette fausse solu­tion miracle ne régle­rait pas des pro­blèmes endé­miques qui ont long­temps — et c’est encore par­fois le cas aujourd’hui — miné l’efficacité de la poli­tique de redis­tri­bu­tion : le taux d’intérêt rédhi­bi­toire impo­sé aux béné­fi­ciaires des prêts, l’impossibilité pour les États d’emprunter de l’argent sur les mar­chés à des taux moins éle­vés que ceux char­gés par le gou­ver­ne­ment cen­tral et un taux d’utilisation de cette manne sous-opti­male (en rai­son de l’incompétence de l’administration locale, de la cor­rup­tion ou d’un manque de pro­jets convain­cants)2. Fina­le­ment, la situa­tion des finances publiques finit de relé­guer ce scé­na­rio au rang de pure uto­pie : la crise a eu pour effet de por­ter le défi­cit public au-delà des 6% du PIB, soit le double du pla­fond que s’est fixé le gou­ver­ne­ment de Man­mo­han Singh.

… mise sous tension par les évolutions sociodémographiques

Par­tant des taux de fer­ti­li­té actuels obser­vés dans les dif­fé­rents États, on s’attend à ce que la popu­la­tion indienne aug­mente de 620 mil­lions d’âmes d’ici à 2051. 60% seront dans le Madhya Pra­desh, le Rajas­than, le Kar­na­ta­ka, le Maya­ra­sh­tra, l’Uttar Pra­desh et le Bihar. Avec des États aus­si peu­plés, mais aus­si pauvres que ces deux der­niers qui jouissent tou­te­fois d’une grande influence poli­tique en rai­son de leur taille, les demandes de trans­ferts redis­tri­bu­tifs seront exa­cer­bées, ce qui ne sera pas sans créer des ten­sions avec les États plus pros­pères3.

L’observation des dis­pa­ri­tés en matière de dyna­mique éco­no­mique et démo­gra­phique en ce début de mil­lé­naire confirme cette crainte. En effet, un cer­tain nombre d’États très peu­plés ont connu une faible crois­sance du PIB qui a plom­bé la moyenne indienne tan­dis que d’autres ont au contraire fait office de moteur. Les pre­miers, qui consti­tuent en quelque sorte un frein, repré­sen­taient 37% de la popu­la­tion indienne et les seconds 32%. Entre eux, se situent les États dans une posi­tion inter­mé­diaire. Le gra­phique posi­tionne les vingt-deux (prin­ci­paux) États (pour les­quels la Cen­tral Sta­tis­ti­cal Orga­ni­sa­tion pré­sente des don­nées com­plètes) par rap­port à la moyenne indienne et en fonc­tion de ces deux dimen­sions. Chaque bulle repré­sente un État et son dia­mètre varie en fonc­tion de la taille de sa popu­la­tion. Les États situés dans le qua­drant supé­rieur gauche sont ceux qui tirent vers le bas le déve­lop­pe­ment indien et consti­tuent une menace pour sa cohé­sion sociale et ter­ri­to­riale. À l’inverse, ceux qui se trouvent dans le qua­drant infé­rieur droit sont ceux dont la pro­duc­ti­vi­té et le reve­nu par tête pro­gressent le plus rapi­de­ment4.

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[*Dis­pa­ri­té éco-démo­gra­phique en Inde, 2001 – 2006*]

Tout l’enjeu des pro­chaines décen­nies pour le gou­ver­ne­ment cen­tral consis­te­ra à tra­vailler avec les auto­ri­tés régio­nales pour accé­lé­rer leur décol­lage et évi­ter que le sous-conti­nent ne plonge dans un dés­équi­libre qui l’enliserait dans les dif­fi­cul­tés d’ordre poli­tique, éco­no­mique et social.

… et une capture des fruits de la croissance

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Le pou­voir d’achat indien équi­vaut à un hui­tième de celui d’un Euro­péen. Les Rou­mains et les Bul­gares qui sont les Euro­péens les plus pauvres sont deux fois plus riches que les Indiens. Grâce à son décol­lage récent, l’Inde donne l’impression de rat­tra­per pro­gres­si­ve­ment son « retard », mais la réa­li­té est plus com­plexe, voire en contra­dic­tion avec ce sentiment.

Depuis l’ouverture du pays par Deng Xiao­ping en 1978, la Chine a sor­ti 400 mil­lions de gens de la pau­vre­té et le reve­nu par tête y a été multiplié
par sept.

De son côté, depuis la libé­ra­li­sa­tion lan­cée en 1993, l’Inde ne récolte pas le même suc­cès. Les inéga­li­tés sala­riales explosent. Les impor­tants gains de pro­duc­ti­vi­té ne se sont pas tra­duits dans une pro­gres­sion des salaires réels de même ampleur — loin de là ! — et la crois­sance a été qua­li­fiée de « jobless », non géné­ra­trice d’emplois. L’emploi dans le sec­teur orga­ni­sé a décé­lé­ré, voire décli­né, tan­dis que la pro­duc­tion était mul­ti­pliée par trois entre 1993 et 2008 (en rou­pies et prix constants). L’emploi s’est concen­tré sur­tout dans le sec­teur urbain inor­ga­ni­sé sous l’effet notam­ment de l’exode rural. Ce mou­ve­ment reflète une pré­ca­ri­sa­tion crois­sante (35% des pauvres ont un emploi) et, par­tant, un rap­port de force de plus en plus défa­vo­rable aux tra­vailleurs. En matière de sécu­ri­té de l’emploi, la dua­li­sa­tion est de mise entre les centres urbains et les zones rurales dans les­quelles 75% de la main‑d’œuvre sont concen­trés : 40% des tra­vailleurs occupent un emploi régu­lier en ville contre seule­ment 7% à la cam­pagne. Les « tra­vailleurs des villes » sont 15% à être cou­verts par un contrat de court terme, mais 35% des « tra­vailleurs des champs » le sont éga­le­ment. Fina­le­ment, ils sont res­pec­ti­ve­ment 45% d’indépendants (au sens large) et 60%.

À prix constants, les salaires ont certes aug­men­té depuis le début des années quatre-vingt, mais la ten­dance s’est inver­sée pour les tra­vailleurs régu­liers depuis la fin de la der­nière décen­nie. Quant aux salaires ruraux des tra­vailleurs pré­caires, ils ont pro­gres­sé plus len­te­ment depuis la fin du der­nier mil­lé­naire dans dix des quinze plus grands États. Dans le Pend­jab, la pro­gres­sion a même été de plus en plus négative.

Les salaires sont les plus éle­vés dans les entre­prises publiques (mines, éner­gie, eau et… — de quoi faire rêver dans nos contrées — san­té et édu­ca­tion). Le salaire quo­ti­dien des tra­vailleurs occa­sion­nels n’atteint que la moi­tié de celui per­çu par les tra­vailleurs régu­liers (sauf dans le com­merce, les hôtels, res­tau­rants et cafés et cer­tains sec­teurs manu­fac­tu­riers — ali­men­ta­tion, tex­tile — , mais cela se jus­ti­fie par le déjà très faible niveau des salaires dans ces secteurs).

Ces dif­fé­rences criantes s’expliquent en bonne par­tie par le niveau d’éducation. Ain­si, un uni­ver­si­taire touche cinq à sept fois plus qu’un peu qua­li­fié. L’éducation ne paie qu’à par­tir du secon­daire. Mais, quel que soit le niveau d’éducation, les tra­vailleurs des villes gagnent davan­tage que les tra­vailleurs des champs. Et dans le chef des employeurs, ce fac­teur édu­ca­tif joue beau­coup moins pour leurs tra­vailleurs ponc­tuels. L’Inde n’échappe pas à la dis­cri­mi­na­tion sociale dans la mesure où les castes ne sont pas rému­né­rées de manière égalitaire.

Le double dua­lisme — tra­vailleurs urbains, tra­vailleurs ruraux ; emplois per­ma­nents, emplois pré­caires — se retrouve de manière accen­tuée dans les États les plus pauvres où, par ailleurs, le taux sala­rial est géné­ra­le­ment infé­rieur à celui des États plus déve­lop­pés. Le fait que la popu­la­tion y soit moins qua­li­fiée et édu­quée et la seg­men­ta­tion sur le mar­ché du tra­vail plus pro­non­cée ne sont sans doute pas étran­gers à cela. Le salaire moyen des tra­vailleurs pré­caires dans les zones rurales n’atteint ain­si pas 20% du salaire moyen des tra­vailleurs per­ma­nents des villes. Le pour­cen­tage pour toute l’Inde est de 25% et le Kera­la fait figure de « Dane­mark » indien avec un taux de 63%. Étrange para­doxe, le salaire urbain des tra­vailleurs per­ma­nents est plus éle­vé dans les États pauvres.

Au coude à coude avec les autres émergents

C’est en 2003 que Jim O’Neill, un éco­no­miste de la banque d’affaires Gold­man Sachs, se fit connaître en for­geant un concept qui allait mar­quer le reste de la décen­nie : les BRIC. Il s’agit en réa­li­té de l’acronyme du nom des quatre puis­sances (ré)émergentes : le Bré­sil, la Rus­sie, l’Inde et la Chine. À eux quatre, ils concentrent 40% de la popu­la­tion et 25% du PIB mon­diaux. Par­tant de pro­jec­tions à long terme, Jim O’Neill éta­blis­sait que, d’ici 2050, la hié­rar­chie des grandes puis­sances serait à ce point bou­le­ver­sée qu’à l’exception des États-Unis et du Japon, les autres pays indus­tria­li­sés qui font par­tie de l’Union euro­péenne seraient éjec­tés hors du top‑6 par les fameux BRIC. Le PIB chi­nois dépas­se­rait même le PIB cumu­lé des trois poids lourds euro­péens (qui repré­sentent 70% de la zone euro) à la fin de la pro­chaine décen­nie et l’Inde l’imiterait vers 2030 – 2035. De quoi ébran­ler for­te­ment les Euro­péens qui se pensent inévi­tables dans les grands dos­siers mon­diaux ou leur don­ner un coup de fouet. Notons au pas­sage qu’il fau­drait au moins attendre la seconde moi­tié du siècle avant que ne s’amorce un début de conver­gence du pou­voir d’achat…

Pour­tant, les BRIC pré­sentent des dif­fé­rences éco­no­miques struc­tu­relles telles qu’il est impos­sible de consi­dé­rer ces pays comme un bloc homo­gène : le Bré­sil est le gre­nier du monde, la Rus­sie est tri­bu­taire de ses matières pre­mières (gaz, pétrole en pre­mier lieu), la Chine a noué son des­tin au dyna­misme éco­no­mique de ses par­te­naires com­mer­ciaux et est consi­dé­rée comme l’atelier du monde, l’Inde est le pres­ta­taire de ser­vices du monde et est davan­tage tour­née vers la demande inté­rieure. Le degré de déve­lop­pe­ment des rela­tions éco­no­miques entre les quatre pays varie, mais une chose est cer­taine : le com­merce bila­té­ral est en pleine crois­sance (du moins jusqu’à la crise éco­no­mique, mais aucune don­née ne peut actuel­le­ment attes­ter d’un éven­tuel ren­ver­se­ment de tendance).

Les dif­fé­rences se mani­festent éga­le­ment dans leur pré­sence dans les grandes ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales. Seule la Rus­sie a le droit de sié­ger au G8, mais tous par­ti­cipent au G20 qui a connu une impul­sion nou­velle avec les som­mets de Washing­ton (15 novembre), de Londres (2 avril) et de Pitts­burgh (24‑25 sep­tembre) qui ras­semblent les vingt plus grandes puis­sances éco­no­miques mon­diales afin de réfor­mer l’architecture finan­cière mondiale.

Des ten­sions émaillent éga­le­ment les rela­tions entre les quatre grands : Rus­sie et Chine sont en concur­rence pour s’imposer comme par­te­naire pri­vi­lé­gié des Occi­den­taux (bien que les deux pays mènent la fronde contre l’hégémonie du dol­lar comme mon­naie de réserve), Inde et Chine n’ont tou­jours pas réso­lu cer­tains dif­fé­rends dans la fixa­tion de leurs fron­tières. A contra­rio, Inde et Bré­sil ont été his­to­ri­que­ment les lea­ders du mou­ve­ment des non-ali­gnés. Mal­gré toutes ces dif­fé­rences, les BRIC ont tenu leur pre­mier som­met offi­ciel au len­de­main de l’Organisation de coopé­ra­tion de Shanghai.

Le talon d’Achille de l’Inde pour­rait deve­nir sa force lui per­met­tant de prendre la tête de la bande : si elle par­vient à allier crois­sance démo­gra­phique et crois­sance éco­no­mique durable, alors le dyna­misme de sa popu­la­tion s’avérera un atout impa­rable. Celle-ci sera syno­nyme d’une taille de mar­ché crois­sante qu’alimentera une forte demande inté­rieure et par consé­quent, cela atti­re­ra les inves­tis­se­ments directs étran­gers et mul­ti­plie­ra les joint-ven­tures sou­vent à l’origine du trans­fert de tech­no­lo­gies. Mais aus­si, comme sa main‑d’œuvre sera moins vieille que celle des autres pays, sa jeune force de tra­vail sera source de compétitivité.

Conclusions

Peu avant le soixante-troi­sième anni­ver­saire de l’Inde en août 2009, Man­mo­han Singh s’est enga­gé au nom de son gou­ver­ne­ment à mettre tout en œuvre pour retour­ner à un rythme de crois­sance de 9% par an. Main­te­nir ce taux contre­ba­lan­ce­ra les rapides évo­lu­tions démo­gra­phiques, atté­nue­ra les ten­sions entre États riches et pauvres, et per­met­tra de mener une poli­tique de redis­tri­bu­tion effi­cace et de four­nir un emploi aux dix mil­lions de jeunes qui arrivent chaque année sur le mar­ché du tra­vail. Mais, Singh devra éga­le­ment s’attaquer à des pro­blèmes plus fon­da­men­taux. Selon le clas­se­ment des pays effec­tués par le World Eco­no­mic Forum, l’Inde qui se trouve à la qua­rante-neu­vième place sur cent trente-trois ne par­vient pas à décol­ler tan­dis que la Chine est pas­sée de la trente-qua­trième place il y a deux ans à la vingt-neu­vième place. Si les scores enre­gis­trés en matière d’environnement entre­pre­neu­rial et de mar­chés finan­ciers sont plu­tôt hono­rables, ils révèlent quelles ont été les prio­ri­tés des der­nières années. À l’avenir, il fau­dra ren­for­cer les infra­struc­tures jugées défaillantes, l’administration inef­fi­cace, lut­ter contre le fléau de la cor­rup­tion et prê­ter l’attention qu’ils méritent à la san­té et à l’enseignement fon­da­men­tal pour les­quels l’Inde se trouve en cen­tième position.

Si le gou­ver­ne­ment a pris des enga­ge­ments allant dans la bonne direc­tion, cer­taines inten­tions en appa­rence louables ne font que sus­ci­ter un malaise. Le gou­ver­ne­ment veut éra­di­quer les bidon­villes en cinq ans en concré­ti­sant un plan de construc­tion de soixante-deux mil­lions de mai­sons. Bien. Mais, l’objectif ultime est de revendre les ter­rains ain­si récu­pé­rés au sec­teur pri­vé et les obser­va­teurs estiment que le plan quin­quen­nal man­que­ra sa cible6. Pour lut­ter contre la pau­vre­té, l’Inde devrait imi­ter la Chine qui a l’ambition de com­plé­ter son plan de relance par un vaste pro­jet de mise en place d’un sys­tème de pro­tec­tion sociale. Une vraie révo­lu­tion. Les pou­voirs publics doivent aus­si veiller à mettre de l’ordre dans les sec­teurs d’activité lar­ge­ment désor­ga­ni­sés et où la loi de la jungle fait figure de norme sociale.

On ne peut s’empêcher de conclure sans évo­quer un aspect par­ti­cu­lier de l’Inde sur la scène inter­na­tio­nale. La pos­ture de l’Inde dans les négo­cia­tions sur les accords envi­ron­ne­men­taux qui pren­dront le relais du pro­to­cole de Kyo­to en dira éga­le­ment long sur la volon­té du pays de prendre sa part de res­pon­sa­bi­li­té dans la conduite du monde. Aujourd’hui, l’Inde mène la fronde contre l’intégration des pays du Sud dans l’accord post-Kyo­to car elle consi­dère que le res­pect d’obligations en matière d’émissions de gaz à effet de serre entra­ve­rait son déve­lop­pe­ment. Certes, on ne peut leur repro­cher de croître et d’élever leur niveau de vie, mais d’autre part, vu la taille du pays (18% de la popu­la­tion mon­diale en 2050), fer­mer les yeux sur la ques­tion cli­ma­tique mène­rait l’humanité tout entière dans une impasse.

Ce pays, qui a pour­tant été témoin et vic­time de la catas­trophe de Bophal il y a vingt-cinq ans, est, une fois n’est pas cou­tume, au som­met d’un clas­se­ment inter­na­tio­nal : celui qui réper­to­rie les sites les plus dan­ge­reux car pol­lués : huit villes indiennes se trouvent dans le top 25 ! Cela est révé­la­teur de l’important tra­vail de « conscien­ti­sa­tion de masse » auquel les Indiens ne pour­ront se sous­traire et les pays les plus riches (et en pre­mier lieu l’Union euro­péenne) devront les y aider en leur pro­po­sant des alter­na­tives attrayantes (le prin­cipe de déve­lop­pe­ment durable asso­ciant crois­sance éco­no­mique, pro­grès social et sau­ve­garde de l’environnement) et en accep­tant de leur trans­fé­rer des tech­no­lo­gies qui les met­traient sur la voie de la tran­si­tion vers une éco­no­mie faible en car­bone, le défi de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale pour ce XXIe siècle.

  1. Com­mis­sion euro­péenne, Qua­trième rap­port sur la cohé­sion éco­no­mique et sociale, mai 2007.
  2. R. Herd, W. Leib­fritz, Fis­cal poli­cy in India : Past reforms and future chal­lenges, OECD, 2008.
  3. K. Koch­har, U. Kumar, R. Rajan, Arvind Subra­ma­nian and Ioan­nis Tokat­li­dis, India’s Pat­tern of Deve­lop­ment : What Hap­pe­ned, What Fol­lows ?, Fonds moné­taire inter­na­tio­nal, WP/06/22.
  4. Le même constat vaut pour la zone euro. La zone euro consti­tu­tée ini­tia­le­ment de douze « anciens » États membres a crû à du 2% en moyenne entre 2000 et 2008. Si on fai­sait abs­trac­tion des pays malades que sont l’Allemagne, la France et l’Italie (et qui compte pour 66% de la zone!), alors la crois­sance moyenne remon­te­rait à 2,9%.
  5. A. K. Karan, S. Sel­va­raj, Trends in wages and ear­nings in India : increa­sing wage dif­fe­ren­tials in a seg­men­ted labour mar­ket, Bureau Asie-Paci­fique de l’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail, mai 2008.
  6. « Les inéga­li­tés deve­nues insou­te­nables en Inde », La Libre Bel­gique, 11 août 2009.

Olivier Derruine


Auteur

économiste, conseiller au Parlement européen