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Le retour des dieux

Numéro 06/7 Juin-Juillet 2007 par Olivier Servais

juin 2007

On l’a­vait enter­rée depuis long­temps, et pour­tant la reli­gion réémerge de toutes parts dans nos socié­tés de haute moder­ni­té. Au-delà de l’is­lam dont c’est presque une évi­dence aujourd’­hui de dire qu’il est plein de vita­li­té, les autres reli­gions, nou­velles et clas­siques, s’in­ventent ou se réin­ventent au détour d’une cave ou dans une église aux apparences […]

On l’a­vait enter­rée depuis long­temps, et pour­tant la reli­gion réémerge de toutes parts dans nos socié­tés de haute moder­ni­té. Au-delà de l’is­lam dont c’est presque une évi­dence aujourd’­hui de dire qu’il est plein de vita­li­té, les autres reli­gions, nou­velles et clas­siques, s’in­ventent ou se réin­ventent au détour d’une cave ou dans une église aux appa­rences exté­rieures bien mornes.

Rien de nou­veau sous le soleil si l’on prend soin de lire les pages pro­phé­tiques du socio­logue Peter Ber­ger. La moder­ni­té, nous disait-il, nous place face à « l’im­pé­ra­tif héré­tique ». Notre étape his­to­rique, explique ce cher­cheur amé­ri­cain, est carac­té­ri­sée par la sécu­la­ri­sa­tion, certes, mais sur­tout par le plu­ra­lisme. Les reli­gions ne sont plus confi­nées de manière géo­gra­phique. Du coup, cha­cun est confron­té à une plu­ra­li­té de tra­di­tions et doit faire un choix. En 1979 déjà, ce socio­logue des reli­gions publiait un livre inti­tu­lé L’im­pé­ra­tif héré­tique (qui vient seule­ment d’être tra­duit en fran­çais). Ce titre joue sur l’é­ty­mo­lo­gie : en grec, en effet, « héré­sie » signi­fie « choix ». Pour l’homme pré­mo­derne, explique-t-il, l’hé­ré­sie était une pos­si­bi­li­té limi­tée, théo­rique ; elle est main­te­nant une néces­si­té. Car, dans tous les domaines, y com­pris reli­gieux, le des­tin s’est trans­for­mé en déci­sion. De nos jours, plus aucune reli­gion ne s’im­pose de manière exclu­sive, par le haut ; au contraire, cha­cune est un des pos­sibles… selon les options des indi­vi­dus. Cha­cun doit donc choi­sir. Ceux qui res­tent fidèles à leur propre tra­di­tion, tout en la fai­sant dia­lo­guer avec la moder­ni­té, ont aus­si posé un choix que plus rien n’o­blige. Si, dans les cam­pagnes, ce plu­ra­lisme est moins avan­cé, dans les villes — et par­ti­cu­liè­re­ment à Bruxelles et dans sa péri­phé­rie — toutes les reli­gions se retrouvent côte à côte. La puis­sante résur­gence de forces reli­gieuses qui, tou­jours selon Ber­ger, pour­rait bien avoir lieu au sein de la crise de moder­ni­té, trou­ve­rait donc dans les grandes villes mul­ti­cul­tu­relles un espace privilégié.

Dans cet impé­ra­tif héré­tique, on peut recon­naitre l’in­di­vi­dua­lisme que voyait déjà adve­nir Alexis de Toc­que­ville au XIXe siècle. Il enten­dait par là une « fin de la culture publique » sous la pres­sion constante d’une culture cen­trée sur l’in­ti­mi­té de l’in­di­vi­du. Dans ce contexte, les liens asso­cia­tifs revêtent une impor­tance nou­velle pour nour­rir un vivre-ensemble. L’in­di­vi­du doit, en effet, rac­cro­cher son expé­rience à celle d’autres per­sonnes afin de la valider.

Il n’est donc vrai­ment pas dit que la moder­ni­té nous fasse assis­ter à la fin de la reli­gion. Celle-ci devien­dra sans doute plus que jamais néces­saire — Toc­que­ville l’a bien mon­tré -, mais dans une confi­gu­ra­tion nou­velle où le plu­ra­lisme pour­rait être la note dominante.
Le pré­sent numé­ro de La Revue nou­velle entend explo­rer ces dif­fé­rentes dyna­miques reli­gieuses en émer­gence. Un pre­mier article de Charles Del­hez et de l’au­teur de cette intro­duc­tion dresse un bilan som­maire de quelques récentes enquêtes et nous brosse un pay­sage reli­gieux wal­lon et bruxel­lois en pleine muta­tion. La diver­gence entre les deux ter­ri­toires est mani­feste. Là où, en Wal­lo­nie, nous sommes encore majo­ri­tai­re­ment dans des dyna­miques très clas­siques de sécu­la­ri­sa­tion et de sor­tie de la reli­gion, à Bruxelles et dans ses alen­tours, c’est à un véri­table redé­ploie­ment du reli­gieux que nous avons affaire. Pre­nant acte de l’in­di­vi­dua­li­sa­tion du croire, ce modèle en émer­gence se déploie à tra­vers des logiques de mobi­li­té des appar­te­nances, d’ex­pé­riences diver­si­fiées du spi­ri­tuel et de plu­ra­lisme des convic­tions et des pratiques.

Deux études de cas viennent illus­trer ce contraste. Jean Her­messe explore en anthro­po­logue les paroisses rurales et la vie du catho­li­cisme lié­geois. Il nous fait péné­trer au cœur du désar­roi de la der­nière géné­ra­tion lar­ge­ment catho­lique, de ce catho­li­cisme des champs et de son inquié­tude pour l’a­ve­nir. En contre­point, c’est la jeune géné­ra­tion qu’il nous décrit au sein de ce catho­li­cisme rural. Char­lotte Plai­deau, quant à elle, foca­lise son ana­lyse sur la reli­gion des villes. À tra­vers une pré­sen­ta­tion de l’É­glise uni­ver­selle du Royaume de Dieu, une église pen­te­cô­tiste d’o­ri­gine bré­si­lienne, elle montre com­ment ce type de mou­ve­ment s’im­plante en ville, com­ment ces logiques sont par­ti­cu­liè­re­ment en phase avec cer­taines réa­li­tés contem­po­raines et les ques­tions qu’elle pose à la régu­la­tion publique du religieux.

C’est pré­ci­sé­ment aux enjeux de la régu­la­tion juri­dique du reli­gieux que s’at­taque Louis-Léon Chris­tians, spé­cia­liste du droit des reli­gions. L’ar­ticle tente de mettre en lumière les mul­tiples ques­tions que la trans­for­ma­tion actuelle du champ reli­gieux pose au légis­la­teur. À tra­vers une série de cas de figure juri­diques emblé­ma­tiques : com­ment favo­ri­ser un plu­ra­lisme reli­gieux diver­si­fié, com­ment faire face à un radi­ca­lisme reli­gieux crois­sant et com­ment appré­hen­der un reli­gieux de plus en plus diffus ?
On l’au­ra com­pris, dans cette pers­pec­tive d’in­di­vi­dua­li­sa­tion, de mobi­li­té, de radi­ca­lisme iden­ti­taire, la ques­tion de l’ap­par­te­nance devient déci­sive. Repen­ser l’ap­par­te­nance reli­gieuse fait aujourd’­hui figure de défi cen­tral pour les sciences sociales des reli­gions. En revi­si­tant notam­ment les tra­vaux de Michel de Cer­teau, c’est à cette tâche ardue que s’est essayé Albert Bas­te­nier dans son article. Il y explore les notions de reli­gion, de reli­gio­si­té et d’ap­par­te­nance reli­gieuse, et nous invite à réin­ter­pré­ter les muta­tions actuelles comme un vaste pro­ces­sus de réor­ga­ni­sa­tion des affi­lia­tions reli­gieuses tra­di­tion­nelles et, ce fai­sant, l’un des aspects de la construc­tion d’un nou­veau monde commun.

Olivier Servais


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