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Le journal de Virginie — 1914

Numéro 9/10 septembre/octobre 2014 - guerre Première Guerre par Naulin

septembre 2014

Je viens de tom­ber sur un cahier noir car­ton­né, sur lequel, de son écri­ture d’institutrice de pleins et de déliés, ma grand-mère a écrit « Vir­gi­nie Cadou-Lega­rec 1914 ». Sur un coin, en bas de la pre­mière page, une dédi­cace « À mon fils William », mon père. Je me sens mal à l’aise de décou­vrir une part de l’histoire de cette famille où je n’existais pas encore, mais ma curio­si­té l’emporte.

Je cale mon dos contre la can­tine du grand-père incon­nu, Jules Lega­rec, et com­mence ma lec­ture. Mon regard s’attarde sur les cartes en fran­chise, modèle A, uti­li­sées pour la cor­res­pon­dance des troupes en opé­ra­tion. Le crayon de bois a cou­ru sur le papier et rem­pli le moindre cen­ti­mètre car­ré comme si l’urgence de dire l’inquiétude dévo­rait le poi­lu. Ma grand-mère les a inter­ca­lées entre les pages jau­nies où l’encre vio­lette qu’elle affec­tion­nait dis­pa­rait par endroits. 

« Il faut que je me reporte à ce matin du 30 juillet 1914 où tous les hommes valides allaient deve­nir sol­dats. C’est ce jour-là que j’ai vu ton pied se des­si­ner sous la peau de mon ventre. Ton père, lieu­te­nant, était déjà par­ti depuis un mois pour des manœuvres mili­taires. C’est impor­tant que tu connaisses ton his­toire et les sen­ti­ments qui m’ont agi­tée l’année de ta nais­sance. Tu trou­ve­ras dans ces pages les lettres que nous avons échan­gées ton père et moi. » 

Je caresse, émue, la pre­mière lettre du frin­gant lieu­te­nant d’infanterie aux fines mous­taches dont le por­trait, orné d’un crêpe noir, a tou­jours été près du lit de ma grand-mère. 

15 aout 1914 – Ma Chère Femme,
Je suis content d’avoir eu cette per­mis­sion au prin­temps pour voir ton petit ventre arron­di. Les hommes, arri­vés il y a quinze jours, ont joué les ter­ras­siers en chan­tant, mais main­te­nant que les com­bats ont com­men­cé et qu’il faut s’organiser, le caractère
de cha­cun émerge. Ce sont des hommes de tous âges, toutes les régions sont repré­sen­tées et nous nous amu­sons des accents. Je suis habillé conve­na­ble­ment, mais la plu­part ont des vête­ments trop grands ou trop petits. Nous avons pro­gres­sé tel­le­ment vite que la can­tine est res­tée à l’arrière et nous avons juste cha­cun une boule de pain pour trois jours. Nous nous sommes appro­vi­sion­nés en pommes de terre dans les fermes voi­sines. Cela n’a pu tous nous nour­rir. Nous man­geons à même le sol et nous ne rece­vrons la paille pour dor­mir que dans quelques jours. Pense à m‘envoyer un colis si tu le peux. Prends soin de toi.

22 aout 1914 – Jules Ché­ri
Ta lettre a mis une semaine pour arri­ver. J’espère que main­te­nant vous êtes mieux orga­ni­sés. La dou­ceur de l’été est finie et le temps est mena­çant, néan­moins je fais des pro­me­nades dans la cam­pagne. J’ai com­men­cé à te tri­co­ter un pull pour cet hiver, mais je sais que tu seras ren­tré avant. Tout va bien ici. Maman et moi ins­tal­lons la chambre. Papa radote un peu sur sa guerre de 1870 et il te sou­haite bon cou­rage. Si c’est une fille, j’ai envie de la pré­nom­mer Vic­toire, qu’en penses-tu ? Je t’embrasse bien fort.

25 aout 1914 – Ma Chère Femme,
Mon écri­ture est peu lisible car j’ai posé la feuille sur mes genoux. J’essaie de t’écrire tous les jours car on nous a dit que le cour­rier se per­dait. Il pleut à tor­rents et nous avons peu de moyen pour conso­li­der nos trous. La terre glisse. J’essaie à chaque offen­sive d’encourager ma troupe. Les boches nous ont mitraillés toute la nuit et nous sommes très fati­gués. Une nuit sur deux nous essuyons des tirs de bar­rage. À cent mètres, je vois la pointe des casques de l’ennemi et me dis que le petit frère de ta mère est peut-être là. On n’a plus d’eau pour se débar­bouiller et cer­tains se sont bat­tus pour un peu d’eau crou­pie. La viande a trop bouilli et est imman­geable. Nous avons reçu le troi­sième vac­cin pour la typhoïde, mais à l’allure où nous mour­rons quelle en est l’utilité ? Par­fois nous rede­ve­nons des bêtes. Nous avons deux cou­ver­tures, cepen­dant elles sont toutes humides. Mon oreiller est déjà plein de poux. Vive­ment qu’on en finisse. Ta ten­dresse me manque.

31 aout 1914 – Jules Ché­ri
Le trous­seau du bébé est prêt. Le Dr Bru­no a dit que je devais me repo­ser. Heu­reu­se­ment que ce sont les vacances et que je ne dois pas faire classe. Je t’envoie un mor­ceau de lard salé et un pot de gro­seilles car nous avons fait des confi tures maman et moi. Pour ton pull, il ne me reste plus que les manches à tri­co­ter. C’est un beau vert fon­cé. J’ai dis­cu­té avec ma rem­pla­çante. C’est une jeune mar­raine de guerre. Elle va orga­ni­ser une asso­cia­tion pour venir en aide aux sans famille sur le front. Prends soin de toi.

2 sep­tembre 1914 – Ma Chère Femme, Le ciel est gris de poudre. Je n’ai plus vu un brin d’herbe depuis des kilo­mètres, les arbres sont bru­lés ou déchi­que­tés. Ma barbe n’est plus taillée. Ça fait quinze jours que je n’ai pas ôté mes godillots, mes bandes mol­le­tières sont déchi­rées. Ton poi­lu de mari te ferait peur main­te­nant. Nous dor­mons debout appuyé sur nos baïon­nettes, c’est épui­sant. Nous nous dépla­çons cour­bés car il faut faire atten­tion aux fusées éclai­rantes. Tout ce qu’on mange a un gout de terre. Les boches et nous avan­çons et recu­lons au rythme d’une danse macabre. Je suis las, Vir­gi­nie, j’ai du mal à sup­por­ter ce que je vois. Un obus a fait sau­ter à dix mètres le capo­ral avec qui j’ai par­ta­gé mon der­nier repas. Le seul mot d’ordre est de tuer. Encore aujourd’hui, j’ai vidé mes deux-cents car­touches. Dès l’assaut, il faut mettre la baïon­nette au canon et com­men­cer le corps à corps. C’est ici l’enfer. Aie pitié de moi. Je t’embrasse.

3 sep­tembre 1914 – Jules Ché­ri
Je n’ai plus reçu de lettres de toi depuis le 25 aout. L’Illustration ne nous donne que des nou­velles suc­cinctes. Je regarde le des­sin que tu as crayon­né, la cabane de planches que tu t’es fabri­quée au fond de ton trou. La mine des hommes est épou­van­table, pas un ne sou­rit, leurs yeux sont enfon­cés dans les orbites. On dirait des fan­tômes. On lit la peur au fond de leur regard. Quelles pen­sées les tra­versent ? Je tremble pour toi et prie pour que tu nous reviennes vite. Nous n’avons pas de nou­velles de nos cou­sins. Notre bébé va bien­tôt arri­ver et tu ne m’as pas dit quel pré­nom tu vou­lais si c’était un gar­çon. Porte-toi bien.

5 sep­tembre 1914 – Ma Chère Femme,
J’ai échan­gé une par­tie de ton pot de confi­ture contre du tabac, ça me coupe un peu la faim. Il paraît qu’une grande offen­sive se pré­pare. Nous allons par­tir col­ma­ter une brèche sur une des rives de la Marne. Paraît que les ponts sont endom­ma­gés. Nous sommes à Vitry-le-Fran­çois. Je sais que je prends un gros risque en te révé­lant notre posi­tion, mais j’ai besoin que tu me suives sur la carte. Hier, ils ont fusillé, pour l’exemple, un gamin de la classe 1912 qui s’était endor­mi à son poste. Le poteau est là devant moi dans le no man’s land. Il m’obsède. Je pres­sens une véri­table bou­che­rie pour demain. Le maré­chal Joffre est confiant paraît-il. Moi ça fait des jours que je vois mes hommes déchi­que­tés les uns après les autres. Nous étions 1100 dans mon régi­ment et ne sommes plus que 300. J’ai mar­ché sur des cadavres Vir­gi­nie. Il est impos­sible de recon­naitre un pan­ta­lon garance dans ce bour­bier. Les mitrailleuses sont ali­men­tées à un rythme infer­nal, les fusils bru­lent les doigts. Mon ami William est mort hier en se cou­chant sur une gre­nade pour m’épargner. Qui dira l’héroïsme jour­na­lier des simples sol­dats ? Je n’ai retrou­vé que sa main ouverte vers moi. Les char­riots des bles­sés, de gueules cas­sées comme on dit ici, ne désem­plissent pas. Il faut que l’on sache qu’il faut qu’on s’ha­bi­tue pour sur­vivre ou alors que la folie nous guette. La nuit, mes propres hur­le­ments me réveillent. J’ai besoin de tes bras et de voir notre enfant. Quand tout ceci se ter­mi­ne­ra-t-il ? Je t’embrasse fort.

Plus de lettres, mes yeux embués reviennent vers le jour­nal de ma grand-mère. 

7 sep­tembre 1914
Mon Jules Ché­ri, hier je t’ai envoyé une lettre pour t’annoncer la nais­sance de notre fils William et te racon­ter com­ment l’accouchement fut dif­fi­cile. J’ignore quand tu vas en prendre connais­sance, mais si tu viens, je ne serai plus à la mai­son, je dois pas­ser quelques jours à l’hôpital car je perds beau­coup trop de sang. Je ne savais pas que don­ner la vie pou­vait être si épui­sant… J’ai pris soin de mettre un savon et une bonne paire de chaus­settes pour toi dans mon colis. 

* * * * *

Voi­là mon fils où s’est arrê­té mon jour­nal. Quand de la fenêtre, j’ai vu Fran­çois, l’adjoint au maire, arri­ver, un petit bleu à la main, j’ai com­pris. Mes jambes sont deve­nues comme de la fla­nelle. Com­ment pou­vais-je par­ler de mes jambes molles quand on venait m’apprendre que celles de ton père avaient été sec­tion­nées nettes par un obus de mor­tier. Il est décé­dé à la suite de ses bles­sures et du manque de méde­cin com­pé­tent sur place. 

« Mort en héros pour la France », disait le télé­gramme, le 6 sep­tembre 1914. 

Extrait de Vir­gi­nie Cadou.

Naulin


Auteur

Retraitée, elle travaillait au bureau d'aide sociale de l'université Saint-Louis.