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Le carrousel du réfugié

Numéro 3 mai 2023 par Matthieu Sergier

mai 2023

Quelque part, après le 15 aout 2022, un ven­dre­di soir. Je dine en regar­dant dis­trai­te­ment le JT de 19 h 30 à la RTBF lorsqu’une image attire mon atten­tion : des files de deman­deurs d’asile devant le Petit Châ­teau. L’afflux devient dif­fi­ci­le­ment gérable. Beau­coup dorment dehors. Par­mi eux : des femmes, des enfants, des ainés. Il y a des ten­sions. La police doit inter­ve­nir. À la fin du repor­tage, des mots m’interpellent : « À moins d’être ukrai­nien ». J’essaie de com­prendre. Le site inter­net de Feda­sil m’informe que les « res­sor­tis­sants ukrai­niens » béné­fi­cient d’un « tra­jet spé­ci­fique » pour leur enre­gis­tre­ment et leur accueil en dehors du réseau tra­di­tion­nel, d’où ils sont redi­ri­gés vers des loge­ments pro­po­sés par les pro­vinces et communes.

Billet d’humeur

Quelque part, après le 15 aout 2022, un ven­dre­di soir. Je dine en regar­dant dis­trai­te­ment le JT de 19 h 30 à la RTBF lorsqu’une image attire mon atten­tion : des files de deman­deurs d’asile devant le Petit Châ­teau. L’afflux devient dif­fi­ci­le­ment gérable. Beau­coup dorment dehors. Par­mi eux : des femmes, des enfants, des ainés. Il y a des ten­sions. La police doit inter­ve­nir. À la fin du repor­tage, des mots m’interpellent : « À moins d’être ukrai­nien ». J’essaie de com­prendre. Le site inter­net de Feda­sil m’informe que les « res­sor­tis­sants ukrai­niens » béné­fi­cient d’un « tra­jet spé­ci­fique » pour leur enre­gis­tre­ment et leur accueil en dehors du réseau tra­di­tion­nel, d’où ils sont redi­ri­gés vers des loge­ments pro­po­sés par les pro­vinces et com­munes1.

Per­sonne ne devrait être ame­né à aban­don­ner indé­fi­ni­ment et contre son gré son foyer en rai­son d’une guerre qui la dépasse, encore plus quand cette guerre nait de la folie d’un dic­ta­teur mélan­co­lique et méga­lo­mane. Toute guerre est une guerre de trop. Per­sonne ne fuit son foyer rien que par plai­sir de par­tir, d’aller para­si­ter la sécu­ri­té sociale d’un pays qu’il ne connait ni d’Eve ni d’Adam. Et pour­tant, l’écho de cette fin de repor­tage résonne en moi et me pro­cure un malaise que je peine à circonscrire. 

Quelques semaines plus tard, tou­jours à Bruxelles, une ter­rasse Place des Mar­tyrs, à 15 minutes de marche du Petit Châ­teau. J’y déjeune avec un ami de l’Université de Kin­sha­sa. Il est en mis­sion de recherche à Bruxelles. Accor­dons-lui le nom d’emprunt « Gabriël ». C’est son pre­mier long séjour dans la capi­tale belge. Com­blé, il me parle de l’idéal que repré­sente pour cer­tains de ses com­pa­triotes la Bel­gique, en par­ti­cu­lier Bruxelles. Avoir le pri­vi­lège, pour une ville, d’être capi­tale de l’Europe, ce n’est pas rien, me confie-t-il. Les yeux de Gabriël m’interrogent quand il ajoute : « Alors qu’à Bruxelles aus­si, la misère humaine est bien visible. Dans la capi­tale belge aus­si, on dort à même le trot­toir et on men­die parce qu’on a faim. » 

Je m’emmêle les pin­ceaux quand je lui explique l’infortune qui s’empare par­fois de celles et ceux qui, avant d’atterrir à la rue, avaient encore un toit en Bel­gique : la perte d’un emploi, un divorce, des pro­blèmes de san­té, une suc­ces­sion mal­en­con­treuse de mal­heurs inopi­nés. Je lui parle aus­si des réfugié∙es d’Afrique et du Moyen-Orient. Des noms de pays défilent. Embar­ras­sé, j’évoque les tra­jets que je par­cours régu­liè­re­ment à pied entre la Gare du Nord et le quar­tier Rogier. J’emprunte alors le bas de la Rue d’Aerschot, là où la détresse de mes frères et sœurs d’ailleurs s’exhibe à vif, sans aucune rete­nue, car la dou­leur y est telle qu’elle rend toute digni­té obso­lète. Je m’abstiens d’ajouter qu’une connais­sance qui tra­vaille au SPF San­té publique m’a expli­qué que la majo­ri­té de ces per­sonnes était « irré­cu­pé­rables », que pour s’en sor­tir cha­cune d’elles devrait dis­po­ser d’un∙e assistant∙e social∙e, individuel∙le. En serions-nous arri­vés là si, dès leur arri­vée, ces per­sonnes avaient été digne­ment prises en charge ? Plu­tôt que de les aban­don­ner à leur triste sort tels des déchets qu’on entasse dans un point aveugle du Quar­tier Nord, n’aurait-il pas mieux valu les consi­dé­rer comme des aides pré­cieuses, une jeu­nesse bien­ve­nue aux yeux de notre « Vieux conti­nent » ? Qu’en serait-il si nous consa­crions le bud­get des expul­sions et de la « clô­ture » (elle fait près de 1.200 km à ce jour) de notre For­te­resse Europe à un accueil humain des deman­deurs d’asile ?

Assis devant Gabriël, je tapote ner­veu­se­ment mon verre de vin blanc. Je res­sens une gêne car il y a évi­dem­ment des frères et sœurs congolais∙es par­mi ces oublié∙es et moi, je me sens cou­pable de mon pays qui n’a même pas le cou­rage de pré­sen­ter ses excuses à son ancienne colo­nie2. Bien­tôt 150 années lient nos pays res­pec­tifs et, recon­nais­sons-le, nos col­la­bo­ra­tions sont nom­breuses. Mais devant mon cher Gabriël, c’est comme si j’étais ame­né à admettre que mal­gré plus d’un siècle de hauts et (sur­tout) de bas, mal­gré toutes les dettes envers son pays, entas­sées dans les tiroirs de notre his­toire par­ta­gée, mal­gré les guerres scan­da­leu­se­ment sous­mé­dia­ti­sées3 qui gan­grènent depuis plus de 25 ans l’est de sa nation malade, mal­gré tout cela donc mon pays trouve que les réfugié∙es ukrainien∙nes méritent d’être mieux accueilli∙es que les Congolais∙es et tous.tes les autres demandeur∙euses d’asile. Pour­quoi, en fait ? Pour des rai­sons éco­no­miques ? Ou alors plu­tôt pour des rai­sons de proxi­mi­té géo­gra­phique ? Parce que, contrai­re­ment à tant d’autres pays mal­chan­ceux, l’Ukraine n’est pas une ancienne colo­nie ? Ou encore parce que comme le disait un repor­ter de CBS, les Ukrainien∙nes sont « rela­ti­ve­ment civilisé∙es, rela­ti­ve­ment européen∙nes », contrai­re­ment à des ressortissant.es de pays comme l’Iraq ou l’Afghanistan4 ? Est-ce que ce même repor­ter, s’il voyait des vil­lages bom­bar­dés près de Goma ou de Buka­vu, trou­ve­rait cette guerre afri­caine plus nor­male ou accep­table parce que l’endroit y est moins « civilisé » ?

La vie y aurait-elle moins de valeur ?

Le vase déborde un autre ven­dre­di soir, nous sommes alors le 23 sep­tembre 2022. À nou­veau, je dine devant le JT de 19 h 30 de la RTBF. On y évoque l’accueil des Russes qui par mil­liers fuient l’enrôlement de masse déci­dé par leur dic­ta­teur impé­ria­liste. L’avis de notre Pre­mier Ministre s’alignant sur une poli­tique euro­péenne concer­tée est qu’ils ne béné­fi­cie­ront pas d’accueil prio­ri­taire comme les Ukrainien∙nes, car c’est aux Russes de régler leurs pro­blèmes internes. Sur le site de la VRT, Alexan­der De Croo ajoute : « Aujourd’hui, la Bel­gique ne délivre pra­ti­que­ment aucun visa aux Russes et, pour l’instant, j’aimerais que cela reste ain­si.5 »

Résu­mons mal­gré l’absurde : les Ukrainien∙nes qui fuient la guerre sont accueilli∙es prio­ri­tai­re­ment et tant mieux pour elleux, soyons clairs : iels méritent ample­ment l’aide qu’on leur apporte ! Main­te­nant, rem­pla­cez-les par des Russes qui fuient la même guerre, pour des rai­sons com­pa­rables : après tout, elleux aus­si sont les vic­times de la même folie pou­ti­nienne, elleux non plus n’ont pas choi­si de ris­quer leur vie, iels n’en veulent pas de cette guerre, tout comme les Ukrainien∙nes. Au lieu d’avoir des Ukrainien∙nes qui fuient l’Ukraine, on a donc des Russes qui fuient la Rus­sie. Eh bien, déso­lé, pas de chance, vous n’avez pas la bonne appel­la­tion. Et pour­tant : « What’s in a name ? », s’étonna Juliette devant Romeo, « That which we call a rose by any other name would smell as sweet. » On sait ce qui en cou­te­ra aux amou­reux Capu­let et Mon­tai­gu d’avoir cru en leurs liber­tés. Le nœud est tout aus­si tra­gique quand il s’agit des réfugié∙es russes, ou congolais∙es, ou n’importe quel autre réfugié∙e. Leurs noms appar­tiennent à ces conjonc­tures du des­tin qui abhorrent le libre arbitre. Leurs noms sont des tra­gé­dies trop pré­vi­sibles. Leur chute a été tel­le­ment réécrite qu’elle en devient insou­te­nable. Je pense à Oxa­na, mon amie mos­co­vite. Elle non plus, elle n’en veut pas de cette guerre. Je pense à son frère, jeté au front au nom de l’innommable. Com­ment conçoit-il son iden­ti­té natio­nale, là, en ce moment pré­cis ? Enfin, s’il vit encore… Lâche, je n’ose pas appe­ler mon amie pour prendre de ses nou­velles. L’appeler, ce serait per­mettre à la guerre de s’engouffrer et de ron­ger encore plus mon inti­mi­té, ma bulle. Je ne sais pas si j’en ai la force. 

En cette amorce de l’année 2023, le conflit entre l’Ukraine et la Rus­sie s’enlise. Le sou­tien finan­cier, maté­riel et stra­té­gique des pays occi­den­taux, qui a tout d’une Alliance Atlan­tique sans en avoir le nom, ne s’est jamais aus­si bien por­té. Au niveau local, le sta­tut de pro­tec­tion tem­po­raire accor­dé aux réfugié∙es ukrainien∙nes sera très pro­ba­ble­ment pro­lon­gé jusqu’en mars 20246. On dirait que la Bel­gique ne s’attend pas à ce que la guerre s’arrête de sitôt. 

Depuis le 29 août 2022, les demandeur∙euses d’asile ne doivent plus enre­gis­trer leur demande au Petit Châ­teau. C’est désor­mais dans un bâti­ment situé Bou­le­vard Pache­co qu’iels doivent se rendre. Ce démé­na­ge­ment n’a pas empê­ché le per­son­nel et la direc­tion de Feda­sil de mener une grève sym­bo­lique au mois d’octobre 2022 afin de dénon­cer les condi­tions d’accueil inhu­maines infli­gées aux demandeur∙euses d’asile à l’approche de l’hiver7. Sans grand effet. Je longe le nou­vel espace d’enregistrement tout près de la sta­tion de métro Bota­nique quand, pour me rendre au tra­vail, je décide de des­cendre à la Gare du Luxem­bourg au lieu de la Gare du Nord. Tan­dis que les condi­tions hiver­nales se sont empa­rées de ma Bel­gique tant convoi­tée, je vois les files d’attente, je vois la police, je vois les béné­voles qui pro­posent du café. Voi­sine de l’entrée prin­ci­pale de mon employeur, l’entrée du Pas­sage 44 sert de préau le jour et de dor­toir de for­tune la nuit.

À quelques minutes de là, rue des Palais à Schaer­beek, un autre point aveugle de la poli­tique migra­toire vient d’être mis au jour dans toute son indif­fé­rence. Dans une désor­ga­ni­sa­tion débri­dée, les auto­ri­tés y ont éva­cué un squat occu­pé par des demandeur∙euses d’asile. Leur nombre avait préa­la­ble­ment été esti­mé à 250 per­sonnes ; iels étaient en fait plus de 900 – dont un cadavre – amassé∙es, et livré∙es à une pré­ca­ri­té extrême. Le long du Petit Châ­teau débor­dé, les cam­pe­ments impro­vi­sés de près de 200 demandeur∙euses d’asile foi­sonnent à nou­veau, d’autres sont pro­vi­soi­re­ment logé∙es dans des chambres d’hôtel8 — en péri­phé­rie de la capitale. 

Comble de la honte : les auto­ri­tés en ont oublié de pré­ve­nir le bourg­mestre local d’obédience NVA qui, très vite rejoint par son ministre de tutelle Bart Somers (OpenVLD), se dit « scan­da­li­sé » de voir ain­si la Région bruxel­loise « dépla­cer le pro­blème sans le résoudre pour autant »9. L’extrême droite fla­mande eut même le mau­vais gout de s’indigner devant ces nuits d’hôtel que l’on offre à des demandeur∙euses d’asile avec l’argent du contri­buable10. Et je me dis que, bizar­re­ment, c’est quand on trouve des lits pour les demandeur∙euses d’asile que le monde poli­tique crie au scan­dale, pas quand ce sont les pavés bruxel­lois qui leur servent de matelas. 

Fina­le­ment, c’est un peu comme si, sur moi aus­si, s’acharnait une part de ce des­tin tra­gique : quel que soit le che­min emprun­té pour me rendre au tra­vail, je n’échappe pas à cette vision de l’absurdité de l’accueil de mon pro­chain en détresse. 

Où trou­ver refuge ? Com­ment fuir le spec­tacle de mon pays ?

  1. | www.fedasil.be/fr/actualités/accueil-des-demandeurs-dasile/accueil-des-ressortissants-ukrainiens consul­té le 30 octobre 2022. 
  2. | Voir notam­ment les conclu­sions de la Com­mis­sion par­le­men­taire à ce sujet : https://www.rtbf.be/article/passe-colonial-de-la-belgique-faute-de-consensus-la-commission-parlementaire-se-solde-par-un-echec-11126045 consul­té le 7 février 2023. 
  3. | Men­tion­nons néan­moins la soi­rée spé­ciale orga­ni­sée par la RTBF le 2 novembre 2022, consa­crée aux guerres à l’est du Congo. Après le vision­nage du poi­gnant docu­men­taire L’empire du silence (2021) réa­li­sé par Thier­ry Michel, furent accueillis sur le pla­teau, outre le réa­li­sa­teur Thier­ry Michel, le jour­na­liste Benoît Feyt (RTBF), Marie Daulne (chan­teuse du groupe Zap Mama), Guy-Ber­nard Cadière (ULB et bras droit du Dr Denis Muk­wege), Jean-Jacques Won­do (expert des ques­tions mili­taires et sécu­ri­taires en Afrique sub­sa­ha­rienne) et enfin Syl­vie Saro­lea (juriste à l’UCLouvain). Évi­dem­ment, il s’agit de s’interroger à quel point cette soi­rée aura eu un impact sur le cou­rage poli­tique des auto­ri­tés belges et occidentales. 
  4. | https://www.yahoo.com/entertainment/cbs-reporter-calls-ukraine-relatively-215800274.html consul­té le 25 jan­vier 2023.
  5. | https://www.vrt.be/vrtnws/fr/2022/09/25.alexander-de-roo-pas-favorable-a-laccueil-en-europe-des-russes/ consul­té le 30 octobre 2022.
  6.  | https://www.wallonie.be/fr/ukraine/je-suis-un-refugie-ukrainien consul­té le 19 février 2023.
  7. | https://bx1.be/categories/news/nouvelle-action-du-personnel-de-fedasil-devant-le-petit-chateau-ce-jeudi/ consul­té le 19 février 2023. 
  8. | Voir notam­ment : https://www.vrt.be/vrtnws/nl/2023/02/14/paleizenstraat-wordt-ontruimd/ ; https://www.demorgen.be/meningen/het-kraakpand-in-de-paleizenstraat-is-een-triomfboog-voor-ons-asielbeleid b0524d45/ ; Le vif = https://tinyurl.com/bdhrws4edehors consul­tés le 19 février 2023. 
  9. | https://www.bruzz.be/samenleving/burgemeester-sint-pieters-leeuw-wist-niet-dat-ze-asielzoekers-naar-hotel-zouden-brengen consul­té le 19 février 2023. 
  10. | Comme l’indiquent les publi­ca­tions sur la page Face­book du Vlaams Belang Brus­sel du 16 février 2023 et des jours sui­vants : https://www.facebook.com/VlaamsBelangBrussel/ consul­té le 19 février 2023. 

Matthieu Sergier


Auteur

docteur en langues et littératures modernes, chargé de cours à l’université Saint-Louis-Bruxelles et à l’UCL