Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Le MR : le risque de l’isolement

Numéro 4 Avril 2009 par Paul Wynants

avril 2009

Le 11 octobre 2004, Didier Reyn­ders prend la direc­tion d’un Mou­ve­ment réfor­ma­teur ren­voyé dans l’opposition en Région wal­lonne, en Région de Bruxelles-Capi­­tale et en Com­mu­nau­té fran­çaise. Le 19 octobre 2008, il est réélu à la pré­si­dence, à 90,8% des suf­frages expri­més. Comme ses pré­dé­ces­seurs Jean Gol et Louis Michel, il dirige sa for­ma­tion avec une grande autorité. […]

Le 11 octobre 2004, Didier Reyn­ders prend la direc­tion d’un Mou­ve­ment réfor­ma­teur ren­voyé dans l’opposition en Région wal­lonne, en Région de Bruxelles-Capi­tale et en Com­mu­nau­té fran­çaise. Le 19 octobre 2008, il est réélu à la pré­si­dence, à 90,8% des suf­frages expri­més. Comme ses pré­dé­ces­seurs Jean Gol et Louis Michel, il dirige sa for­ma­tion avec une grande auto­ri­té. Il ne s’appuie ni sur un cou­rant ni sur un clan, mais sur une garde rap­pro­chée de quelques fidèles, qu’il informe de ses des­seins tac­tiques. Au cours des der­nières années, il ne réunit guère le bureau exé­cu­tif et le conseil du par­ti, mais il convoque sou­vent l’intergroupe par­le­men­taire, qui fait office d’organe de ratification.

À cer­tains égards, le bilan pré­si­den­tiel de Reyn­ders peut sem­bler posi­tif. Les résul­tats engran­gés lors des élec­tions com­mu­nales et pro­vin­ciales du 8 octobre 2006 sont encou­ra­geants : le MR obtient envi­ron 70.000 voix de plus qu’en 2000 ; il est asso­cié au pou­voir dans quatre pro­vinces wal­lonnes sur cinq ; il entre dans des majo­ri­tés muni­ci­pales à Char­le­roi, La Lou­vière, Huy, Ver­viers et Amay ; pre­mier par­ti dans les dix-neuf com­munes bruxel­loises, il est asso­cié à qua­torze col­lèges et y compte neuf bourgmestres.

Alors que les son­dages inter­mé­diaires semblent défa­vo­rables, les élec­tions légis­la­tives fédé­rales du 10 juin 2007 débouchent sur un nou­veau suc­cès : 31,2% des voix en Wal­lo­nie, 32% dans les can­tons bruxel­lois. Pour la pre­mière fois, le MR vient en tête non seule­ment en Com­mu­nau­té fran­çaise et en Région bruxel­loise, mais éga­le­ment en Wal­lo­nie, où il sup­plante le PS. Reyn­ders affirme avoir gagné son pari, en « dépla­çant le centre de gra­vi­té de la vie poli­tique francophone ».

Le pré­sident réfor­ma­teur peut mettre d’autres réa­li­sa­tions à son actif. En jan­vier 2005, le Centre d’études Jean Gol a pris le relais de son pré­dé­ces­seur, dis­sous en 2001. Sous la conduite de Her­vé Has­quin, puis d’Arthur Bod­son, il fait preuve d’une incon­tes­table vita­li­té. Le par­ti déploie de gros efforts en matière de com­mu­ni­ca­tion, qu’il veut per­cu­tante et inci­sive. Après avoir été un des pre­miers à se doter d’un site Inter­net en Bel­gique fran­co­phone, il innove, en février 2007, en lan­çant une télé­vi­sion en ligne, entiè­re­ment prise en charge par ses soins : MRTV. Quelques mois aupa­ra­vant, en juillet 2006, il a dépla­cé son siège de la rue de Naples vers l’avenue de la Toi­son d’Or. L’aménagement de ce bâti­ment témoigne à nou­veau d’un sou­ci d’efficience en termes de com­mu­ni­ca­tion. C’est là un domaine dans lequel le MR a plu­sieurs lon­gueurs d’avance sur ses concurrents.

Une stratégie politique problématique

La stra­té­gie poli­tique des réfor­ma­teurs pose davan­tage ques­tion. Dans la longue durée, le libé­ra­lisme fran­co­phone s’est éten­du par des opé­ra­tions suc­ces­sives d’élargissement. Agré­geant divers seg­ments d’un spectre poli­tique en recom­po­si­tion, il s’est pro­gres­si­ve­ment réali­gné en fonc­tion de la dyna­mique des cli­vages. Ain­si, à par­tir de 1959 – 1961, il a été le seul cou­rant tra­di­tion­nel à réus­sir plei­ne­ment son pas­sage au plu­ra­lisme idéo­lo­gique, au point d’être aujourd’hui le pre­mier choix dans l’électorat catho­lique. Au plan com­mu­nau­taire, il a aban­don­né sa pos­ture uni­ta­riste pour se ral­lier au fédé­ra­lisme, absor­bant l’aile cen­triste du Ras­sem­ble­ment wal­lon (1977), avant de se fédé­rer au FDF (1993). Les ten­ta­tives entre­prises pour atti­rer le PSC, puis le CDH, dans l’orbite libé­rale n’ont pas été cou­ron­nées de suc­cès, même si le Mou­ve­ment des citoyens pour le chan­ge­ment (MCC) de Gérard Deprez (1998) et la mou­vance Four­naux (2003 – 2004) ont fina­le­ment rejoint le MR. Il semble que l’on assiste à l’épuisement de la stra­té­gie d’expansion par fusions et absorptions.

La créa­tion par Rudy Aer­noudt de LiDé (Libé­ral Démo­crate) pose, en tout cas, un sérieux pro­blème à Reyn­ders en février 2009. Soit le Lié­geois laisse la nou­velle for­ma­tion s’implanter sur la droite de l’échiquier, au risque de perdre des élec­teurs à la marge, soit il fait place à l’ancien chef de cabi­net de Fientje Moer­man et de Serge Kubla, don­nant au MR les appa­rences d’un par­ti attrape-tout. Après avoir opté pour le pre­mier scé­na­rio, Reyn­ders doit faire marche arrière sous la pres­sion du FDF, du MCC et de cer­tains libé­raux, qui redoutent une « ber­lus­co­ni­sa­tion » du mou­ve­ment. En fin de compte, la seule pos­si­bi­li­té de crois­sance, pour ce der­nier, réside dans la conquête du corps élec­to­ral, afin de deve­nir le maître du jeu en Wal­lo­nie et à Bruxelles. Pareille stra­té­gie affecte néces­sai­re­ment les rela­tions avec les autres par­tis fran­co­phones, en par­ti­cu­lier le PS et le CDH.

Dans le gou­ver­ne­ment Verhof­stadt II (2003 – 2007), les libé­raux s’allient aux socia­listes pour for­mer une « coa­li­tion contre-nature » (Lau­rette Onke­linx), impo­sée par l’arithmétique élec­to­rale. Les ministres MR se concentrent sur leur core busi­ness (réforme fis­cale, défense des indé­pen­dants, sécu­ri­té), tout en croi­sant régu­liè­re­ment le fer avec leurs par­te­naires. Crai­gnant d’être écar­tée du pou­voir fédé­ral en 2007, la direc­tion des réfor­ma­teurs sub­sti­tue l’offensive à la défen­sive. Dès l’automne 2005, elle attaque féro­ce­ment le PS, de plus en plus englué dans les « affaires » (loge­ment social, Char­le­roi). Gal­va­ni­sé par la vic­toire de Nico­las Sar­ko­zy à l’élection pré­si­den­tielle fran­çaise du 6 mai 2007, le MR s’efforce de bipo­la­ri­ser la vie poli­tique, en se posant comme seule alter­na­tive au PS. Cette stra­té­gie de confron­ta­tion est pous­sée très loin : le par­ti d’Elio Di Rupo est pré­sen­té comme l’incarnation de tous les maux wal­lons, le cham­pion du clien­té­lisme et de l’assistanat, voire la for­ma­tion sociale-démo­crate « la plus archaïque d’Europe ». Agres­sés, les socia­listes répliquent sur le même ton. La cam­pagne élec­to­rale de 2007 vole bas.

Le MR ne ménage pas davan­tage le CDH. Qua­li­fié d’«inexistant » ou de « Petit Pou­cet », ce der­nier est d’abord trai­té avec mépris. Lorsque les négo­cia­tions gou­ver­ne­men­tales menées par Yves Leterme tournent à l’aigre, c’est la « ser­vi­li­té » des démo­crates huma­nistes qui est dans la ligne de mire : « scot­ché aux par­te­naires socia­listes », leur par­ti ne serait qu’un « pléo­nasme du PS » (Serge Kubla).

Si elle est élec­to­ra­le­ment payante, cette ligne dure a eu et pour­rait avoir des consé­quences pré­ju­di­ciables pour le MR. Tout d’abord, ce der­nier ne par­vient pas à trans­for­mer son suc­cès du 10 juin 2007 en vic­toire poli­tique. Au lieu de par­ti­ci­per à une coa­li­tion dite « orange bleue », soit une qua­dri­par­tite de centre-droit, il lui faut s’accommoder d’une penta­par­tite asy­mé­trique, avec une asso­cia­tion des trois par­tis tra­di­tion­nels fran­co­phones qu’il ne sou­hai­tait pas. Le retour au pou­voir des socia­listes wal­lons et bruxel­lois, que le MR vou­lait à toute force écar­ter, est une pilule par­ti­cu­liè­re­ment amère à ava­ler. De sur­croît, le 16 rue de la Loi, que la « famille » libé­rale aurait pu reven­di­quer pour Reyn­ders, échappe à celui-ci. Ensuite, à force de jouer son par­ti seul contre tous, le pré­sident libé­ral dété­riore dura­ble­ment les rela­tions avec le PS et le CDH. Il met à mal tout le tra­vail réa­li­sé, depuis 1997, par Louis Michel pour sor­tir les réfor­ma­teurs de leur iso­le­ment. De la sorte, il risque de mar­gi­na­li­ser sa for­ma­tion, à l’instar de Jean Gol entre 1987 et 1995. Enfin, les socia­listes, ulcé­rés par cette « stra­té­gie de la terre brû­lée » (Di Rupo), rendent coup pour coup : ils tirent argu­ment de la crise pour dénon­cer le modèle libé­ral, pointent la désor­ga­ni­sa­tion du minis­tère des Finances et laissent entendre que le dos­sier For­tis n’a pas été géré au mieux.

Tensions internes

Le MR ne sera pas épar­gné par ses concur­rents, durant les pro­chains mois. Il devra ser­rer les rangs pour se ran­ger en ordre de bataille. Or, il n’est pas à l’abri de tiraille­ments internes. Des ten­sions opposent des libé­raux de stricte obser­vance au FDF. Les pre­miers n’apprécient guère les saillies du fran­co­pho­nis­sime Oli­vier Main­gain dans les médias. Les seconds n’ont pas digé­ré la pré­fé­rence accor­dée à Armand De Decker, et non à Didier Gosuin, pour occu­per la tête de liste bruxel­loise aux élec­tions régio­nales du 7 juin 2009. Le « coup de poi­gnard dans le dos » don­né par le FDF à Reyn­ders, lors du ral­lie­ment man­qué d’Aernoudt, n’a pas amé­lio­ré le cli­mat entre les deux par­te­naires. Pré­sident du MCC et vice-pré­sident du MR, Gérard Deprez étale pério­di­que­ment ses états d’âme dans la presse. Il se sent sous-uti­li­sé au Mou­ve­ment réfor­ma­teur, qui ne le désigne pas comme un de ses négo­cia­teurs lors des mara­thons com­mu­nau­taires. Il déplore les décla­ra­tions agres­sives à l’égard du CDH. Non sans iro­nie, il marque éga­le­ment ses dis­tances à l’égard de « posi­tions outran­cières » sou­te­nues par le pré­sident du FDF, qua­li­fié de « Che Gue­va­ra de Bruxelles ». Et lorsque Reyn­ders prend fait et cause pour Main­gain, Deprez laisse échap­per : « Si la Congré­ga­tion pour la doc­trine de la foi s’est pro­non­cée, je n’ai pas d’autre choix que de m’incliner ou de deve­nir protestant. »

Le cli­mat n’est pas non plus au beau fixe au sein des dif­fé­rentes com­po­santes du MR, ain­si qu’on l’a consta­té lors de la ten­ta­tive d’absorption de LiDé. Louis et Charles Michel ont for­cé Reyn­ders à faire volte-face. Si le pré­sident perd la par­tie, le 7 juin pro­chain, le même duo pour­rait le désta­bi­li­ser. Le lea­der­ship de Gérard Deprez n’est plus incon­tes­té au Mou­ve­ment des citoyens pour le chan­ge­ment. L’ancien pré­sident du PSC est même invi­té à pas­ser la main, pour per­mettre l’arrivée aux res­pon­sa­bi­li­tés d’une nou­velle géné­ra­tion. Enfin, au FDF, la fidé­li­té à l’égard du MR l’emporte sur la ten­ta­tion du stand alone, mais les deux lignes ont leurs tenants au sein du par­ti amarante.

D’autres lézardes appa­raissent à la suite de publi­ca­tions ou de pro­pos à l’emporte-pièce du séna­teur de Com­mu­nau­té Alain Des­texhe, franc-tireur plus assi­du devant les camé­ras que dans les assem­blées dont il est membre. À force de vou­loir s’exprimer sur les sujets les plus divers de manière pro­vo­cante, Des­texhe se fait pério­di­que­ment remon­ter les bre­telles : « microbe », lance Serge Kubla, « méde­cin sans fron­tières deve­nu séna­teur sans limites », gronde Reyn­ders, « par­le­men­taire inca­pable de par­ta­ger un mes­sage au sein d’un groupe », assène Gosuin. Dans un par­ti aus­si com­po­site, les dif­fé­rends per­son­nels ne manquent pas. Ils donnent par­fois une impres­sion de cacophonie.

Pour le MR, les pro­chaines élec­tions régio­nales et euro­péennes consti­tuent un enjeu de taille : en rai­son de la stra­té­gie de confron­ta­tion rete­nue par le mou­ve­ment, elles auront l’allure d’un quitte ou double. Avant cette échéance, les réfor­ma­teurs par­vien­dront-ils à faire oublier les divi­sions du prin­temps 2009, qui ont brouillé leur image ? Alors que la crise éco­no­mique pour­rait pous­ser une par­tie de la popu­la­tion, en quête de sta­bi­li­té, à voter « utile », seront-ils en mesure de per­sua­der les hési­tants à « oser le chan­ge­ment » ? En Bel­gique fran­co­phone, l’issue du scru­tin dépend lar­ge­ment des réponses qui seront don­nées à ces deux questions.

Paul Wynants


Auteur

Paul Wynants est docteur en histoire, professeur ordinaire à l’Université de Namur et administrateur du Crisp – paul.wynants@unamur.be