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La violence dans les révolutions russes

Numéro 07/8 Juillet-Août 2010 - Ex-URSS par Werth

juillet 2010

Por­teurs d’une idéo­lo­gie qui fai­sait de la vio­lence des masses le moteur de l’His­toire, d’un pro­jet poli­tique fort fon­dé sur la ter­reur comme ins­tru­ment pri­mi­tif, mais effi­cace, de recons­truc­tion de l’É­tat, sur une véri­table culture poli­tique de guerre civile, les bol­ché­viks sur­ent, mieux que leurs adver­saires, ins­tru­men­ta­li­ser et cana­li­ser les vio­lences sociales exa­cer­bées par la bru­ta­li­sa­tion des socié­tés cau­sée par la Pre­mière Guerre mon­diale. Mais les inter­ac­tions entre les vio­lences d’en bas, celles des anti­bol­ché­viks, celles des pay­sans et sol­dats reve­nus du front, et celles dont le pou­voir sovié­tique était res­pon­sable, sont manifestes.

L’Europe du XXe siècle a bien été ce conti­nent sombre magis­tra­le­ment décrit par Mark Mazo­wer. Mais la bru­ta­li­sa­tion de la socié­té russe, sans com­mune mesure avec celles que connurent les socié­tés occi­den­tales, est le résul­tat d’un pro­ces­sus cumu­la­tif : pre­miè­re­ment, la bru­ta­li­sa­tion guer­rière, d’autant plus forte que la sor­tie de la Grande Guerre en mars 1918 passe qua­si­ment inaper­çue, la guerre civile s’étant aus­si­tôt pour­sui­vie. Deuxiè­me­ment, le rejet de la frac­ture pro­fonde entre les « deux Rus­sies », dont par­lait au milieu du XIXe siècle Alexandre Her­zen, la Rus­sie « domi­nante » des villes et la Rus­sie « domi­née » des cam­pagnes. Troi­siè­me­ment, l’exacerbation des « anta­go­nismes de classe ». Qua­triè­me­ment, l’effondrement, momen­ta­né mais suf­fi­sam­ment durable pour être dévas­ta­teur, de toutes les struc­tures d’encadrement éta­tique et d’autorité. Or le risque de vio­lence sociale est d’autant plus fort que l’État est faible. Et enfin, l’effacement, à par­tir de 1917, des fron­tières entre la sphère civile et la sphère mili­taire, entre la guerre et la poli­tique, entre l’«ennemi exté­rieur » et l’«ennemi inté­rieur », entre les vio­lences de guerre, les vio­lences sociales et les vio­lences politiques.

Une culture politique de la violence

Mais la bru­ta­li­sa­tion du corps social de l’ex-Empire russe en guerre et en révo­lu­tion eut, en retour, un impact cru­cial sur le bol­ché­visme lui-même. Elle confor­ta un cer­tain nombre de pos­tu­lats léni­nistes sur la vio­lence comme « véri­té de la poli­tique », acti­va l’identification de la poli­tique et de la guerre. Émer­gea ain­si une véri­table « culture poli­tique de la vio­lence » qui s’installa, très rapi­de­ment, au cœur de l’URSS.

Certes, d’autres pays bel­li­gé­rants connurent, jusqu’à un cer­tain point, une évo­lu­tion iden­tique, notam­ment l’Allemagne d’après 1918 et l’Italie, où avec l’apparition du fas­cisme, la vio­lence poli­tique devint qua­li­ta­ti­ve­ment et quan­ti­ta­ti­ve­ment dif­fé­rente de ce qu’elle avait été avant guerre. La vio­lence poli­tique bol­ché­vique s’installa donc au milieu d’un chan­ge­ment véri­ta­ble­ment tec­to­nique de la culture poli­tique euro­péenne, induit par la Pre­mière guerre mondiale.

En Rus­sie même, les forces anti­bol­ché­viques mirent en œuvre des poli­tiques de vio­lence, dont les pra­tiques rap­pe­laient for­te­ment celles expé­ri­men­tées par leurs adver­saires. Mal­gré la simi­li­tude d’un cer­tain nombre de pra­tiques, la « Ter­reur rouge » et la « Ter­reur blanche », pous­sées indé­nia­ble­ment sur le même ter­reau, étaient-elles pour autant de même nature ?

L’ex-Empire russe des années 1917 – 1922, période que l’on peut qua­li­fier de « second temps des troubles1 », a été un véri­table « labo­ra­toire expé­ri­men­tal » où s’exprimèrent les formes de vio­lence sociales et poli­tiques les plus diverses et extrêmes, des plus « modernes » (dépor­ta­tions mas­sives de popu­la­tions civiles, bom­bar­de­ments aux gaz asphyxiants de vil­lages insur­gés, camps de concen­tra­tion) aux plus « archaïques » (résur­gence, sur une vaste échelle, du ban­di­tisme, jac­que­ries pay­sannes, mises à mort immé­mo­riales — tel l’empalement ou l’enterrement vivant).

Trop long­temps, poli­to­logues et his­to­riens se sont foca­li­sés sur la seule vio­lence bol­ché­vique, décré­tée d’en haut, après octobre 1917, et en par­ti­cu­lier sur les écrits théo­riques de Lénine, où la ques­tion de la vio­lence poli­tique consti­tue un sujet cen­tral. L’analyse des vio­lences d’en bas, issues d’une socié­té en guerre, en révo­lu­tion et en guerre civile a long­temps été négli­gée, bien que Marx ait jus­te­ment sou­li­gné que « les idées ne sont pas por­teuses de vio­lence en elles-mêmes. Pour les réa­li­ser, il faut des hommes qui exercent la vio­lence ». Aujourd’hui, il est pos­sible de mieux sai­sir l’interaction entre vio­lences sociales « d’en bas » et les vio­lences poli­tiques d’en haut, notam­ment la vio­lence poli­tique bol­ché­vique (Acton, Cher­niaev, Rosen­berg, 1997).

Impact de la Première Guerre mondiale

Loin de ren­for­cer la cohé­sion — déjà très faible — d’une socié­té extrê­me­ment pola­ri­sée, la guerre réac­ti­va la frac­ture pro­fonde qui exis­tait en Rus­sie entre les nizy (les « basses classes ») et les ver­khi (les « classes éle­vées »), entre villes et cam­pagnes, cita­dins et pay­sans, consom­ma­teurs et pro­duc­teurs, com­bat­tants et « planqués ».

L’empire russe conden­sait déjà, avant la Pre­mière Guerre, un poten­tiel très fort de vio­lence sociale. On peut y dis­tin­guer au moins trois strates, d’importance et d’inten­sité inégale. Pre­miè­re­ment, la vio­lence urbaine,
réac­tive, du monde ouvrier face à la dure­té des rap­ports capi­ta­listes. Cette vio­lence rele­vait du trau­ma­tisme indus­triel d’une socié­té capi­ta­liste en pleine expan­sion ; elle avait déjà sa légende, ses « faits de guerre », ses mar­tyrs — les mil­liers de pro­lé­taires tués lors de la grande insur­rec­tion révo­lu­tion­naire de décembre 1905 à Moscou.

Deuxiè­me­ment, la vio­lence pay­sanne, celle d’un monde rural sor­ti du ser­vage en 1861, seule­ment deux géné­ra­tions à peine avant 1917. Vio­lence « asia­tique » dont avait peur non seule­ment le pou­voir tsa­riste, mais aus­si l’intelligentsia pro­gres­siste, de Tche­khov à Gor­ki, et dont se méfiaient les bol­ché­viks eux-mêmes, Lénine en pre­mier. Cette vio­lence sécu­laire s’est réveillée à par­tir du début du siècle, en 1902, puis, avec plus de force encore, au cours des évè­ne­ments révo­lu­tion­naires de 1905 – 1906, mar­qués par de for­mi­dables jac­que­ries, écra­sées dans le sang.

Et enfin, le res­sen­ti­ment plus dif­fus, plus sourd, mais pré­sent, d’un cer­tain nombre de
peuples allo­gènes de l’Empire, en Asie cen­trale, au Cau­case, sur les marges occi­den­tales de l’Empire, des pays baltes à l’Ukraine, « zone de rési­dence » des Juifs de l’Empire. Toutes ces mino­ri­tés sont sou­mises à des dis­cri­mi­na­tions, à des vio­lences de plus ou
moins grande ampleur : dépor­ta­tions mas­sives des « peuples mon­ta­gnards » du Cau­case dans les années dix-huit-cent-soixante ; expé­di­tions puni­tives de type colo­nial en Asie cen­trale, pogromes contre les Juifs au début des années dix-neuf-cent, etc.

Avec la guerre, un cer­tain nombre de ces ten­sions pro­fondes sont réac­ti­vées. L’arrière subit, dès la fin de l’année 1914, les effets des dés­équi­libres struc­tu­rels de l’économie russe. La guerre met à nu les failles d’une moder­ni­sa­tion éco­no­mique inache­vée. L’économie russe ne résiste pas long­temps à la pour­suite d’un conflit pro­lon­gé, total, sans pré­cé­dent. Le sys­tème des trans­ports est rapi­de­ment désor­ga­ni­sé. La recon­ver­sion des usines vers l’effort mili­taire casse le mar­ché inté­rieur. L’industrie n’est plus en état d’assurer les besoins des civils. Faute de pou­voir se four­nir en pro­duits indus­triels, les pay­sans ralen­tissent for­te­ment leurs livrai­sons aux villes. Une sourde hos­ti­li­té gagne les cita­dins de plus en plus affa­més contre les ruraux. Dans les villes, les pénu­ries et l’inflation radi­ca­lisent les conflits, retom­bés à leur plus bas niveau au début de la guerre, entre ouvriers et patrons.

Au front, la débâcle de 1915, attri­buée tant aux pénu­ries dra­ma­tiques d’armements, de maté­riel et de muni­tions, qu’à l’incompétence, voire à la tra­hi­son, de quelques offi­ciers de haut rang intro­duits dans les milieux de la Cour, ravive de sourdes ten­sions. Dans une armée où le sol­dat-pay­san (près de 90% des recrues) est davan­tage trai­té comme un serf que comme un citoyen, un nombre crois­sant de sol­dats voient en leurs offi­ciers supé­rieurs les repré­sen­tants détes­tés des ver­khi qui non seule­ment leur impo­saient des règles de dis­ci­pline dégra­dantes, mais les avaient pous­sés dans les « abat­toirs mon­diaux » de la guerre impé­ria­liste. En mars 1917, un offi­cier écrit : « Quand nous [les offi­ciers] par­lons du peuple (narod), nous consi­dé­rons la nation comme un tout, mais eux, quand ils en parlent, ils le com­prennent comme signi­fiant seule­ment les masses popu­laires démo­cra­tiques (demo­kra­ti­ces­kie nizy). Quelle que soit leur atti­tude per­son­nelle envers tel ou tel offi­cier, nous ne sommes à leurs yeux que des maitres (bary)

Mal­gré ces ten­sions, les déser­tions et les actes d’indiscipline à l’armée res­tèrent des faits excep­tion­nels jusqu’à l’été 1917. La las­si­tude des com­bat­tants, les res­sen­ti­ments des sol­dats ne dégé­né­rèrent cepen­dant en vio­lences actives que lorsque les ins­ti­tu­tions d’autorité se mirent à vaciller sous l’effet de la pro­pa­ga­tion révo­lu­tion­naire, notam­ment par le biais déci­sif des comi­tés de sol­dats créés à par­tir de mars 1917.

Si la guerre fit remon­ter à la sur­face des frac­tures sociales latentes, elle inau­gu­ra aus­si un cer­tain nombre de pra­tiques de « ges­tion des popu­la­tions » d’une extrême vio­lence, qui n’avaient jusque-là été expé­ri­men­tées que dans les « espaces colo­niaux » de l’Empire russe (Asie cen­trale, Cau­case). L’extension déme­su­rée de la sphère mili­taire, bien au-delà de la ligne de front, créa de vastes zones de non-droit sou­mises à la loi mar­tiale, où les chefs d’armée mirent en pra­tique un cer­tain nombre de théo­ries, déve­lop­pées depuis le début du siècle dans les milieux mili­taires, sur les « popu­la­tions sus­pectes » en temps de guerre (indi­gènes musul­mans, Juifs et sujets russes d’origine alle­mande en par­ti­cu­lier). Ain­si, de sep­tembre 1914 à la fin de l’année 1916, plus d’un mil­lion de citoyens de l’Empire russe, d’origine juive ou alle­mande, furent bru­ta­le­ment expul­sés et dépor­tés sur ordre des auto­ri­tés mili­taires du seul fait de leur ori­gine eth­nique. Tous ces dépor­tés, théo­ri­que­ment assi­gnés à rési­dence dans un cer­tain nombre de pro­vinces éloi­gnées du théâtre des opé­ra­tions mili­taires, gros­sirent le flot des mil­lions de réfu­giés fuyant l’avancée des troupes enne­mies, mais aus­si la poli­tique de la « terre bru­lée » mise en œuvre, notam­ment sur le front sud-ouest, par l’armée russe en retraite. L’exode de mil­lions de per­sonnes eut un effet pro­fon­dé­ment désta­bi­li­sa­teur sur la vie poli­tique, éco­no­mique et sociale de la Rus­sie en guerre, sur l’extension des vio­lences. Les migra­tions incon­trô­lées et les dépla­ce­ments for­cés per­tur­bèrent les hié­rar­chies sociales et les ordres figés de la socié­té tsa­riste. En ce sens, réfu­giés et dépla­cés contri­buèrent lar­ge­ment à faire de la Rus­sie en guerre une « socié­té de sables mou­vants » déjà « entrée en révo­lu­tion » bien avant février 1917. Quant à la pra­tique des dépla­ce­ments for­cés de popu­la­tions, elle allait être lar­ge­ment mise en œuvre, au cours des années sui­vantes, notam­ment par le nou­veau régime bol­ché­vique (Gat­trell, 1998 ; Van Hagen, 1998).

L’année 1917

Un fait majeur frap­pa les contem­po­rains en cette année-là : l’explosion désor­don­née de la vio­lence au quo­ti­dien par pro­pa­ga­tion de la vio­lence des zones mili­taires vers l’arrière, tan­dis que s’effondraient les ins­ti­tu­tions d’encadrement et d’autorité, que l’État lui-même se dis­sol­vait. Cette évo­lu­tion se fit pro­gres­si­ve­ment, tout au long de l’année, s’accélérant for­te­ment à par­tir de la fin de l’été 17, mar­qué par la conver­gence momen­ta­née d’une immense jac­que­rie, point culmi­nant d’un cycle de révoltes pay­sannes com­men­cé au début du siècle, et de la désa­gré­ga­tion de l’armée russe. C’est pré­ci­sé­ment cette conver­gence qui créa une dyna­mique révo­lu­tion­naire inédite, dont les bol­ché­viks sur­ent habi­le­ment tirer parti.

Une série d’études récentes sur l’évolution, au cours de l’année 1917, des repré­sen­ta­tions col­lec­tives ont été menées tant par des his­to­riens russes comme Boris Kolo­nits­kii qu’occidentaux comme Orlan­do Figes. Une don­née res­sort avec force : la mon­tée d’une nou­velle figure de l’«ennemi », non plus l’ennemi exté­rieur, l’«Allemand », mais l’ennemi inté­rieur, le riche, le bour­geois, l’exploiteur. Selon Boris Kolo­nits­kii, c’est dès avril 1917 qu’apparaissent, dans les réso­lu­tions des soviets de quar­tier, à Petro­grad, à Mos­cou et ailleurs, alors lar­ge­ment domi­nés par les socia­listes-révo­lu­tion­naires, les pre­mières men­tions de l’expression « enne­mis du peuple », dont on sait l’importance qu’elle aura, après octobre, dans l’argumentaire et la struc­tu­ra­tion de la ter­reur bolchévique.

Guerre plébéienne contre les privilèges

Cette rhé­to­rique de l’ennemi est ali­men­tée par toute une lit­té­ra­ture socia­liste, mais non spé­ci­fi­que­ment bol­ché­vique. Au pre­mier rang des bro­chures les plus popu­laires, des best­sel­lers de 1917, dif­fu­sées à des mil­lions d’exemplaires, par l’ensemble des presses bol­ché­vique, men­ché­vique, socia­liste-révo­lu­tion­naire et anar­chiste, figurent des pam­phlets au titre sug­ges­tif : Les arai­gnées et les mouches (on note­ra que l’image de l’araignée-bourgeois-vampire suçant le sang des mouches-tra­vailleurs reprend une image lar­ge­ment pré­sente depuis les années dix-neuf-cent dans la lit­té­ra­ture anti­sé­mite d’extrême droite, l’araignée-vampire repré­sen­tant le « capi­ta­liste-juif »); ou bien Pour­quoi n’y a‑t-il pas de mar­chan­dises dans les cam­pagnes, et pas de pain en ville ? Dans cette der­nière bro­chure, les thèmes popu­laires de l’accaparement, de la spé­cu­la­tion et du sabo­tage, atti­sés par les dif­fi­cul­tés crois­santes du ravi­taille­ment (réa­li­té majeure et constante de l’année 1917 dans les villes) sont arti­cu­lés en termes de lutte des classes. On peut y lire notam­ment : « Les res­pon­sables des pénu­ries et de la faim ce sont mes­sieurs les capi­ta­listes, les patrons d’usine, les ban­quiers, les bour­geois […] Tout est inten­tion­nel­le­ment orga­ni­sé afin que la main déchar­née de la misère et de la faim sai­sisse le peuple tra­vailleur à la gorge » (Iaro­slavs­kii, 1917). Cette méta­phore allait deve­nir l’une des plus célèbres de la révo­lu­tion, l’une des plus exploi­tées par la pro­pa­gande bolchévique.

« Tous nos pro­blèmes sociaux et ali­men­taires débouchent sur une seule solu­tion, écrit en sep­tembre 1917 avec pers­pi­ca­ci­té le phi­lo­sophe Niko­laï Ber­diaiev — tra­quer le bour­geois, source de tous les maux. Il y a quelques mois, l’Ennemi, c’était Niko­la­cha [Nico­las II] Alexan­dra [l’impératrice] et Gri­ch­ka-le-Débau­ché [Ras­pou­tine] qui “com­plo­taient avec l’Allemand”. Aujourd’hui, l’ennemi inté­rieur, c’est le “bour­geois”. Dans les queues, “bour­geois” est deve­nu syno­nyme de “spé­cu­la­teur” ou de “Juif”. Pour les masses sans tra­vail, affa­mées, fati­guées de la guerre, le “bour­geois”, c’est indis­tinc­te­ment tout indi­vi­du plus ou moins cor­rec­te­ment habillé, l’intellectuel, le com­mer­çant, l’étudiant, le Juif, le planqué. »

À tra­vers les réso­lu­tions des soviets, des comi­tés de quar­tiers, des comi­tés d’usine, on voit mon­ter, tout au long de l’année 1917, ce que Maxime Gor­ki a jus­te­ment carac­té­ri­sé comme la « guerre plé­béienne contre les pri­vi­lèges », réels ou fan­tas­més. On demande la réqui­si­tion des « appar­te­ments des bour­geois » où seraient logés « au nom de la jus­tice » les « tra­vailleurs exploi­tés » — une mesure qui sera prise par les bol­ché­viks début 1918 ; on exige « que tous les pro­prié­taires louant plus de quatre chambres se rendent au soviet pour y rece­voir une assi­gna­tion à net­toyer les rues et les latrines publiques ». Cette dis­cri­mi­na­tion, cette exclu­sion n’étaient assu­ré­ment qu’une pre­mière étape.

Je me bor­ne­rai à citer deux péti­tions, par­mi un grand nombre du même type, envoyées au soviet de Petro­grad, en octobre 1917. Leurs signa­taires pré­cisent leurs sym­pa­thies poli­tiques : « socia­listes sans par­ti ». Ils expliquent com­ment peut être enfin réa­li­sée sur terre l’aspiration sécu­laire du peuple russe à la « jus­tice » et à la « liber­té » : « Les 20 mil­lions de bour­geois en liber­té ont tenu depuis des siècles les autres 160 mil­lions de notre socié­té en escla­vage. La liber­té aujourd’hui, elle doit exis­ter pour ces 160 mil­lions, les 20 autres mil­lions doivent se sou­mettre […] La liber­té ne doit exis­ter que pour les oppri­més. Pour les oppres­seurs, le gour­din. Ce n’est qu’avec le gour­din qu’on par­vien­dra à la jus­tice. » Ou encore, « Notre pro­po­si­tion : envoyer tous les nobles et les pro­prié­taires fon­ciers, les bour­geois et les membres de l’Okhrana aux Solov­ki [qui ver­ra plus l’installation du Gou­lag] […]. Il est grand temps de ras­sem­bler dans un lieu sûr toute cette ver­mine, afin qu’elle cesse d’empoisonner de ses relents putrides la Rus­sie ouvrière et pay­sanne. » (Liv­sin, Orlov, 1998). À l’automne 1917, le slo­gan ins­crit, quelques mois plus tard, dans les geôles de la Tché­ka, « Mort à la bour­geoi­sie ! », était déjà dans bien des têtes…

Au même moment, les vio­lences issues de la décom­po­si­tion de l’armée russe et du bunt (la révolte pay­sanne) conver­gèrent en une vague for­mi­dable. Pour le diri­geant men­che­vik Iou­ri Mar­tov, la mon­tée du bol­ché­visme popu­laire de la seconde moi­tié de 1917 fut pré­ci­sé­ment l’expression poli­tique de la culture de guerre dont étaient por­teurs les pay­sans-sol­dats. Face au défer­le­ment sau­vage des « capotes grises », la tra­di­tion de la social-démo­cra­tie russe avait été balayée, défaite.

Le bolchévisme de tranchées

La vic­toire du bol­ché­visme se fit au prix d’une rup­ture socio­lo­gique avec ses racines ouvrières. Aux anti­podes de la vul­gate bol­ché­vique (selon laquelle le bol­ché­visme serait l’expression du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire de la classe ouvrière) est appa­ru ce que le géné­ral Brous­si­lov appe­lait le « bol­ché­visme de tran­chées », une forme par­ti­cu­lière, tran­si­toire et éphé­mère de bol­ché­visme, évi­dem­ment fort dif­fé­rente du bol­ché­visme paten­té du petit groupe de mili­tants révo­lu­tion­naires pro­fes­sion­nels emme­né par Lénine (ces deux formes allaient rapi­de­ment entrer en conflit, dès 1918).

Le « bol­ché­visme de tran­chées » qui émer­gea dans la seconde moi­tié de 1917 était fon­dé sur trois exi­gences majeures : la terre, la liber­té, la paix. Il reflé­tait la double nature du sol­dat-pay­san russe : un com­bat­tant épui­sé par trois années d’une guerre ter­rible ; un agri­cul­teur dési­reux de voir enfin se réa­li­ser le rêve sécu­laire sym­bo­li­sé par deux mots magiques, Zem­lia et Volia (la Terre et la Liber­té). La terre, par le « par­tage noir », c’est-à-dire le par­tage de toutes les grandes pro­prié­tés et la redis­tri­bu­tion, sous l’égide de la com­mu­nau­té pay­sanne, des terres « à ceux qui les tra­vaillent ». La liber­té, c’est-à-dire le rejet de toute contrainte éta­tique, de toute ins­ti­tu­tion autre que celle issue de la com­mu­nau­té pay­sanne elle-même. À ces exi­gences majeures, qui depuis long­temps fai­saient par­tie du pro­gramme défen­du par les socia­listes-révo­lu­tion­naires, prin­ci­paux rivaux poli­tiques des sociaux-démo­crates, les sol­dats-pay­sans en adjoi­gnaient une troi­sième — la paix immé­diate, une reven­di­ca­tion défen­due exclu­si­ve­ment par les bol­ché­viks (Werth, 2002).

Reflet des ten­sions pro­fondes qui minaient l’armée tsa­riste après trois ans de guerre, le « bol­ché­visme de tran­chées » se dif­fu­sa pro­gres­si­ve­ment à la faveur d’une poli­ti­sa­tion crois­sante de l’armée et d’une impa­tience de plus en plus grande des com­bat­tants à mettre un terme à la guerre. Les comi­tés de sol­dats jouèrent un rôle déci­sif dans ce pro­ces­sus. Au contact direct de la vie poli­tique de l’arrière, les casernes et les gar­ni­sons se radi­ca­li­sèrent bien avant les uni­tés du front.

L’échec de l’offensive du 18 juin, la « contre-révo­lu­tion mili­taire » mise en œuvre en juillet-aout 1917 (limi­ta­tion des com­pé­tences des comi­tés de sol­dats, inter­dic­tion de toute pro­pa­gande bol­ché­vique, réta­blis­se­ment de la peine de mort au front) et plus encore, le putsch avor­té du géné­ra­lis­sime Kor­ni­lov (fin aout 1917) consti­tuèrent, comme l’a mon­tré Allan Wild­man, les trois étapes majeures dans la radi­ca­li­sa­tion et la bol­ché­vi­sa­tion de la troupe. La « tra­hi­son » du géné­ra­lis­sime pré­ci­pi­ta les vio­lences contre les offi­ciers et la décom­po­si­tion de l’armée en tant que force com­bat­tante et, plus encore, en tant qu’instrument de répres­sion au ser­vice de l’État.

En sep­tembre-octobre 1917, envi­ron un mil­lion de sol­dats-pay­sans déser­tèrent leur uni­té et s’en retour­nèrent chez eux, se livrant en route aux actes de vio­lence les plus divers : pillages de maga­sins, attaques à main armée, viols col­lec­tifs, mise à sac de petites villes, pogromes, des­truc­tions des demeures de pro­prié­taires fon­ciers et mise à mort de leurs occu­pants si ceux-ci n’avaient pas eu le temps de prendre la fuite.

Désertions, jacqueries et pogromes

La bru­ta­li­sa­tion géné­rée par trois années de guerre conver­gea alors avec la vio­lence du bunt, déser­teurs et per­mis­sion­naires insuf­flant un élan déci­sif au mou­ve­ment pay­san. À par­tir de la fin aout, les troubles agraires, jusqu’alors rela­ti­ve­ment limi­tés et modé­rés, se trans­for­mèrent, notam­ment dans les régions où la faim de terres était la plus criante, mais aus­si dans les régions proches du front en véri­tables jac­que­ries. Si les vil­la­geois par­ti­ci­paient en masse à la mise à sac des domaines, les ins­ti­ga­teurs étaient, le plus sou­vent, les sol­dats, géné­ra­le­ment armés, reve­nus chez eux. Outre les des­truc­tions des « nids de gen­til­hommes », avec mise à mort de leurs occu­pants, l’une des formes les plus spec­ta­cu­laires des exac­tions com­mises par les déser­teurs, qui se dépla­çaient en bandes fortes par­fois de mil­liers d’individus, était le pillage de petites villes.

Ces vio­lences avaient sou­vent une colo­ra­tion anti­sé­mite (pogromes des villes bié­lo­russes de Bobrouïsk, Nes­vij, Gomel). Ils pro­lon­geaient en réa­li­té, de manière « spon­ta­née » et anar­chique, les pra­tiques très bru­tales de dépor­ta­tion de la popu­la­tion juive, mises en œuvre, de manière sys­té­ma­tique et « ordon­née » par l’armée russe en 1915 – 1916. « La bar­ba­rie pay­sanne en capotes grises a enva­hi les villes, écrit en octobre 1917 Maxime Gor­ki. Elle est là, par­tout, elle suinte et sent mau­vais. La révo­lu­tion n’est qu’un pogrome de haine, de ven­geances et de frus­tra­tions, une explo­sion d’instincts zoo­lo­giques, une révolte russe d’où la psy­cho­lo­gie socia­liste est absente, mais où pointe l’asiatisme. »

Les bolchéviks au pouvoir

C’est à la faveur de ce cli­mat de vio­lences et de chaos, de déli­ques­cence de toute auto­ri­té éta­tique, civile et mili­taire, que les bol­ché­viks prirent le pouvoir.

À cette étape, ils sont les seuls à encou­ra­ger, à ins­tru­men­ta­li­ser cette vio­lence dévas­ta­trice. Dès les pre­miers mois de la guerre, fin 1914, Lénine avait défi­ni ain­si « l’essence du tra­vail bol­ché­vique : viser la trans­for­ma­tion de la guerre impé­ria­liste en une guerre de classes, en une guerre civile ». Pour Lénine, en effet, la vio­lence de la lutte des classes est le moteur de l’Histoire, le révé­la­teur des rap­ports de force, la « véri­té de la poli­tique », l’«ordalie maté­ria­liste ». Il faut encou­ra­ger cette vio­lence « puri­fi­ca­trice » faire son œuvre de des­truc­tion du « vieux monde » (rap­pe­lons ce qu’avait dit Lénine à pro­pos des jac­que­ries pay­sannes de 1905 – 1906 : « Les pay­sans n’ont détruit qu’un quin­zième des domaines, un quin­zième seule­ment de ce qu’ils auraient dû détruire pour débar­ras­ser défi­ni­ti­ve­ment la terre russe de cette igno­mi­nie qu’est la grande pro­prié­té foncière »).

Encou­ra­ger la vio­lence des masses, mais aus­si « l’organiser, la contrô­ler, la subor­don­ner aux inté­rêts et aux néces­si­tés du mou­ve­ment ouvrier et de la lutte révo­lu­tion­naire géné­rale, de la dic­ta­ture révo­lu­tion­naire du pro­lé­ta­riat », défi­nie comme « un pou­voir conquis et main­te­nu par la vio­lence, que le pro­lé­ta­riat exerce sur la bour­geoi­sie, pou­voir qui n’est lié par aucune loi ». « Orga­ni­sa­tion », « contrôle », « épu­ra­tion » sont les maitres mots d’un texte fon­da­men­tal de Lénine de décembre 1917, « Com­ment orga­ni­ser l’émulation ? », dans lequel il appelle les « masses conscientes » à orien­ter la vio­lence vers un « but unique : épu­rer la terre russe de tous les insectes nui­sibles, des puces (les filous) et des punaises (les riches)». L’animalisation de l’Ennemi (qui, on l’a vu, n’est ni nou­velle ni l’apanage des bol­ché­viks) ne peut évi­dem­ment qu’encourager la violence.

Tout en ins­tru­men­ta­li­sant la vio­lence sociale « d’en bas », les bol­ché­viks, dès leur prise du pou­voir, déve­loppent une « culture poli­tique de la vio­lence », une « culture de guerre civile », mar­quée par un refus de tout com­pro­mis, de tout contour­ne­ment de l’obstacle, de toute négo­cia­tion, de tout par­tage du pou­voir. Au nombre des mesures les plus impor­tantes figurent l’officialisation, dès la fin novembre 1917, de la notion d’«ennemi du peuple » (un terme appa­ru, on l’a vu, plus tôt dans l’année); la créa­tion, début décembre 1917, d’une police poli­tique, la Tché­ka, organe plu­ri­fonc­tion­nel (poli­cier, poli­tique, extra­ju­di­ciaire, éco­no­mique) aux pou­voirs d’abord limi­tés, mais qui vont s’accroitre rapi­de­ment de manière expo­nen­tielle ; la géné­ra­li­sa­tion de la pra­tique de la prise d’otages « appar­te­nant aux classes riches» ; la dis­per­sion vio­lente (avec l’usage des armes) de toute mani­fes­ta­tion anti­bol­ché­vique, y com­pris celles éma­nant des milieux ouvriers ; la mise en place d’un sys­tème de camps de concen­tra­tion où l’internement, sur simple mesure admi­nis­tra­tive, n’avait d’autre jus­ti­fi­ca­tion que l’«appartenance à une classe hostile ».

Ces pra­tiques, dis­pa­rates, puisent, pour­rait-on dire, dans « l’air du temps », un temps mar­qué par la mon­tée de ce que Marc Fer­ro a appe­lé un « abso­lu­tisme popu­laire », par l’omniprésence de la figure de l’Ennemi, par la trans­la­tion de l’ennemi exté­rieur com­bat­tu depuis 1914 vers l’ennemi inté­rieur — une trans­la­tion qu’illustrent, de manière exem­plaire, les pre­miers camps de concen­tra­tion. Un grand nombre d’entre eux fut, en effet, ins­tal­lé en lieu et place des camps d’internement des pri­son­niers de guerre alle­mands et aus­tro-hon­grois, pro­gres­si­ve­ment libé­rés, au prin­temps 1918, en appli­ca­tion du trai­té de Brest-Litovsk. À ce moment-là — prin­temps 1918, une autre étape com­mence — celle de la guerre civile, mais aus­si celle de la recons­truc­tion, par les bol­ché­viks, d’un nou­vel État.

1918 – 1922 : les guerres civiles dans l’ex-Empire russe

Les années 1918 – 1922 ont long­temps été ana­ly­sées sous le seul angle d’un affron­te­ment mili­taire et idéo­lo­gique entre forces révo­lu­tion­naires (les « Rouges ») et contre-révo­lu­tion­naires (les « Blancs »). En réa­li­té, ces années de guerre civile, mar­quées par des conflits mul­ti­formes (Rouges contre Blancs, mais aus­si Verts — pay­sans-déser­teurs fuyant la conscrip­tion et s’opposant aux réqui­si­tions — contre « Rouges » et « Blancs », Ukrai­niens contre Juifs, cita­dins contre ruraux, peuples « colo­ni­sés » d’Asie cen­trale contre les « colo­ni­sa­teurs » russes), ont été avant tout un moment de for­mi­dables ten­sions entre des forces sociales — en par­ti­cu­lier la pay­san­ne­rie — ou natio­nales cen­tri­fuges, qui sou­hai­taient pour­suivre leur révo­lu­tion com­men­cée en 1917, une révo­lu­tion anti­éta­tique, anti­cen­tra­li­sa­trice, à fort conte­nu liber­taire et loca­liste, et des forces poli­tiques (« Rouges » mais aus­si « Blancs ») qui ten­taient de réta­blir, sur les zones qu’elles contrô­laient, l’État qui s’était désa­gré­gé au cours de l’année 1917, de réim­po­ser le contrôle des villes sur les cam­pagnes, de mobi­li­ser hommes et res­sources indis­pen­sables pour com­battre l’adversaire.

Dans cette entre­prise, les bol­ché­viks réus­sissent mieux que leurs oppo­sants, pour un cer­tain nombre de rai­sons que j’ai déjà briè­ve­ment rap­pe­lées plus haut. En face, les Blancs n’avaient d’autre pro­jet qu’un retour illu­soire à un pas­sé mythi­fié et qui n’offrait aucune pers­pec­tive de renou­vè­le­ment ou d’intégration sociale. Quant aux socia­listes-révo­lu­tion­naires, dont les idées furent un temps par­ta­gées par le plus grand nombre, ils res­tèrent pro­fon­dé­ment empê­trés dans une concep­tion étroi­te­ment loca­liste et décen­tra­li­sée du pou­voir, qui les pri­vait de pers­pec­tives concrètes d’organisation et de construc­tion d’un État.

Si l’on revient à la ques­tion des vio­lences, un pre­mier point impor­tant à sou­li­gner ici est le fait que toutes les forces poli­tiques en lutte déployèrent contre leurs enne­mis des méthodes déjà employées contre l’ennemi exté­rieur durant la Pre­mière Guerre mon­diale ; et notam­ment les ins­ti­tu­tions et les pra­tiques d’une mobi­li­sa­tion totale, la poli­tique étant pen­sée comme la conti­nua­tion de la guerre. Second point : l’importance de la lutte contre les « enne­mis inté­rieurs » à l’arrière des lignes de front très mou­vantes oppo­sant les armées régu­lières. Cette lutte dégé­né­ra sou­vent en une « sale guerre de paci­fi­ca­tion » dont les vic­times prin­ci­pales furent des civils : pay­sans réfrac­taires refu­sant la mobi­li­sa­tion et les réqui­si­tions, pour­chas­sés par les deux camps ; « sym­pa­thi­sants » bol­ché­viques et Juifs mas­sa­crés par les Blancs et les dif­fé­rentes armées ukrai­niennes ; membres du cler­gé et des élites de l’Ancien régime pris comme otages et mas­sa­crés par les Rouges.

Imposer l’autorité de l’État

Reve­nons plus en détail main­te­nant sur le pro­ces­sus, par­ti­cu­liè­re­ment violent, de « réim­po­si­tion de l’État » par les bol­ché­viks, un pro­ces­sus enta­mé envi­ron six mois après octobre 1917, et salué à l’époque par nombre de leurs adver­saires, tels les libé­raux Mak­la­kov ou Milioukov.

Lénine, comme d’ailleurs nombre de spé­cia­listes et de tech­no­crates non bol­ché­viques, était fas­ci­né par le modèle du capi­ta­lisme d’État alle­mand déve­lop­pé pen­dant la guerre. « Il nous faut, écrit-il en mai 1918, nous mettre à l’école du capi­ta­lisme d’État alle­mand, l’assimiler de toutes nos forces, ne pas hési­ter devant des méthodes dic­ta­to­riales pour accé­lé­rer, encore plus que ne l’avait fait Pierre Ier, l’assimilation de l’occidentalisme par la Rus­sie bar­bare, ne pas hési­ter à employer des méthodes bar­bares pour lut­ter contre la bar­ba­rie. » La « bar­ba­rie » dont il est ici ques­tion, c’est avant tout la « bar­ba­rie » pay­sanne, l’«asiatisme » des masses rurales que Lénine hon­nit, en tant qu’intellectuel russe d’une part, en tant que mar­xiste, d’autre part, pour lequel c’est la pay­san­ne­rie conser­va­trice qui avait scel­lé le sort de la Com­mune de Paris — réfé­rence capi­tale tout par­ti­cu­liè­re­ment durant la mise en place du nou­veau régime bolchévique.

La « bataille pour les céréales » — sous cou­vert d’une lutte contre les « kou­laks » — qu’engagent les diri­geants bol­ché­viques en mai 1918 lorsqu’ils confèrent les pleins pou­voirs au com­mis­sa­riat du peuple au Ravi­taille­ment, véri­table État dans l’État, repré­sente bien sûr une réponse spé­ci­fique à une situa­tion de crise (bien anté­rieure à la prise du pou­voir par les bol­ché­viks), qui se tra­duit, au début du prin­temps 1918, par d’immenses dif­fi­cul­tés de ravi­taille­ment dans les villes, bas­tions du nou­veau pou­voir. Mais cette bataille n’est pas seule­ment éco­no­mique. Les bol­ché­viks sont déci­dés, par la « dic­ta­ture du ravi­taille­ment », à réim­po­ser le « prin­cipe de l’État » aux « petits pro­prié­taires qui ont hor­reur de l’organisation, de la dis­ci­pline ». Trois ans durant, les déta­che­ments de « l’armée de ravi­taille­ment » (près de 300.000 hommes en 1920) vont entre­te­nir un cli­mat d’extraordinaire vio­lence dans les campagnes.

On a là aus­si un remar­quable exemple d’instrumentalisation, par les bol­ché­viks, des ten­sions villes-cam­pagnes — ces milices armées étant en majo­ri­té com­po­sées de chô­meurs ou d’éléments du lum­pen-pro­lé­ta­riat affa­més prêts à tout pour s’approprier, par la force, le blé « acca­pa­ré par les kou­laks ». Les exac­tions de ces milices furent à l’origine de la plu­part des grandes émeutes et révoltes pay­sannes qui écla­tèrent en 1919 pour culmi­ner en 1920 – 1921 : insur­rec­tion dans les pro­vinces de Sama­ra et de Sim­birsk au prin­temps 1919, guerres pay­sannes en Ukraine en 1919, insur­rec­tions pay­sannes de Tam­bov-Anto­nov­schi­na, en 1920 – 1921, de Sibé­rie occi­den­tale en 1920 – 1921. Ces guerres pay­sannes, qui mêlaient des élé­ments « modernes » (la plu­part des chefs des armées pay­sannes étaient des offi­ciers qui s’étaient for­més durant la Grande Guerre) et très « archaïques », consti­tuèrent l’une des par­ti­cu­la­ri­tés les plus fortes — et jusqu’à récem­ment sous-esti­mées — des guerres civiles russes, en même temps qu’une expé­rience for­ma­trice déci­sive au cours de laquelle se for­gèrent nombre de pra­tiques de vio­lence du nou­veau régime.

Ce pro­ces­sus de « réim­po­si­tion de l’État » se dérou­la dans un cli­mat d’extraordinaire vio­lence et d’arbitraire abso­lu, fait que confirment les docu­ments de la Tché­ka sur la situa­tion dans les cam­pagnes récem­ment publiés (Dani­lov, 1998). Dans cette spi­rale de vio­lences, s’entremêlaient bru­ta­li­tés « archaïques », aux­quelles, depuis des siècles, les auto­ri­tés avaient eu recours pour mater serfs et pay­sans révol­tés (telles que la bas­ton­nade ou la fla­gel­la­tion publique), et vio­lences « modernes », des­ti­nées à anéan­tir l’«ennemi inté­rieur » selon des méthodes expé­ri­men­tées sur les fronts de la Grande guerre : vil­lages vidés de leurs habi­tants, dépor­tés ou trans­fé­rés dans des camps de concen­tra­tion, fusillades mas­sives d’otages, bom­bar­de­ments de vil­lages par l’artillerie, uti­li­sa­tion de gaz de com­bat pour « net­toyer » les forêts où se cachaient les « ban­dits ». Les déta­che­ments puni­tifs (appe­lés, de manière signi­fi­ca­tive, « déta­che­ments d’extermination » — istrebitel’nye otria­dy) étaient sou­vent com­man­dés par des offi­ciers for­més dans les écoles mili­taires tsa­ristes et ral­liés au régime bol­ché­vique à par­tir du moment où celui-ci mon­tra sa réso­lu­tion à écra­ser les révoltes pay­sannes (Dani­lov et Sha­nin, 1994).

Banditisme social et coutumier

Ces vio­lences n’étaient évi­dem­ment l’apanage d’aucun des camps en pré­sence. Les pay­sans insur­gés, regrou­pés en bandes armées fortes de mil­liers d’hommes se livrèrent à des pra­tiques d’une vio­lence extrême. On assis­ta à une remar­quable résur­gence du phé­no­mène du « ban­di­tisme social », signe tan­gible, par­mi bien d’autres, de la for­mi­dable régres­sion que connut le pays en 1918 – 1922. Un pre­mier type de ban­di­tisme peut être mis en évi­dence. Il s’agissait de bandes de « ven­geurs » (msti­te­li) opé­rant loca­le­ment. Ces bandes s’attaquaient en prio­ri­té aux fonc­tion­naires du pou­voir sovié­tique, met­taient à sac les bâti­ments publics, sym­boles du pou­voir « étran­ger » de la ville, détrui­saient les docu­ments fis­caux, cou­paient les lignes de che­mins de fer, pillaient les silos d’État où étaient sto­ckées les céréales réqui­si­tion­nées, quitte à redis­tri­buer aux pay­sans les grains récu­pé­rés. Elles étaient com­po­sées, pour l’essentiel, de déser­teurs, de réfrac­taires à la conscrip­tion et autres pay­sans deve­nus hors-la-loi pour s’être oppo­sés aux réqui­si­tions, avoir fui l’enrôlement dans l’Armée rouge ou défié le repré­sen­tant local du pou­voir ; elles n’étaient, natu­rel­le­ment, pas exemptes d’éléments cri­mi­nels. Dans les pro­vinces de la Rus­sie cen­trale, en Ukraine (et, natu­rel­le­ment, en Asie cen­trale et dans le Cau­case, où le ban­di­tisme « cou­tu­mier », était une forme tra­di­tion­nelle de résis­tance à la rus­si­fi­ca­tion), la plu­part des bandes évo­luaient dans un péri­mètre connu, béné­fi­ciant géné­ra­le­ment du sou­tien de la popu­la­tion locale.

Dans les régions peu peu­plées des confins — steppes du Don et de l’Outre-Volga, forêts de l’Oural et de la Sibé­rie — opé­rait un autre type de bandes, dites « volantes » beau­coup plus hété­ro­gènes, com­po­sées de mar­gi­naux, de cri­mi­nels, de déser­teurs, de pros­crits (anciens offi­ciers de l’Armée blanche notam­ment) et de déra­ci­nés en route vers un foyer ou une des­ti­na­tion impro­bables quit­tés des années aupa­ra­vant. Super­be­ment décrites par Boris Pas­ter­nak dans Le Doc­teur Jiva­go, ces bandes, fortes par­fois de cen­taines de cava­liers et de fan­tas­sins, se dépla­çaient avec armes et bagages sur de grandes dis­tances pou­vant atteindre un mil­lier de kilo­mètres (Werth, 2002).

Autant qu’un rejet radi­cal du nou­veau régime, l’expérience guer­rière acquise sur les fronts de la Grande Guerre uni­fiait, dans ces for­ma­tions para­mi­li­taires, des par­cours et des des­tins indi­vi­duels fort dif­fé­rents. Les bandes les plus struc­tu­rées et qui oppo­sèrent la plus longue résis­tance étaient, en géné­ral, celles issues de muti­ne­ries d’unités de l’Armée rouge. Mai­tri­sant les tech­niques mili­taires, com­man­dées par des offi­ciers expé­ri­men­tés, elles pré­sen­taient un cer­tain nombre de traits com­muns. Leurs chefs étaient, pour la plu­part, des pay­sans mobi­li­sés durant la Grande Guerre. « Entrés en poli­tique » dans les comi­tés de sol­dats de l’année 1917, ils avaient adhé­ré au par­ti socia­liste-révo­lu­tion­naire ou bol­ché­vique avant d’être pro­mus offi­ciers dans l’Armée rouge. Après avoir com­bat­tu contre les Blancs, ils avaient rom­pu, une fois la menace d’une res­tau­ra­tion de l’Ancien Régime écar­tée, avec ce qu’ils consi­dé­raient être une « tra­hi­son des idéaux révo­lu­tion­naires » par les « faux bolchéviks ».

De manière signi­fi­ca­tive, les déta­che­ments pay­sans diri­gés par le com­man­dant muti­né de l’Armée rouge Andreï Sapoj­kov prirent le nom de « Pre­mière Armée de la Véri­té ». Dans son mani­feste (13 juillet 1920), le « Soviet mili­taire révo­lu­tion­naire de la Pre­mière Armée de la Véri­té » affir­mait « qu’en Rus­sie sovié­tique, le pou­voir des pay­sans tra­vailleurs avait depuis long­temps dis­pa­ru ». Toutes les ins­ti­tu­tions « dites sovié­tiques » étaient diri­gées en réa­li­té par des « enne­mis de la révo­lu­tion — pro­prié­taires fon­ciers, bour­geois et offi­ciers ». En ce « temps des troubles », le thème de l’imposture du pou­voir — un thème mobi­li­sa­teur de toutes les grandes révoltes pay­sannes ayant secoué l’empire russe depuis des siècles — res­sur­git avec force. Se pré­sen­tant comme des « ven­geurs », comme les « authen­tiques défen­seurs des pay­sans oppri­més », les « ban­dits » se livraient à des exac­tions d’une vio­lence extrême et osten­ta­toire à l’encontre des repré­sen­tants du pou­voir des « faux com­mu­nistes » : les fonc­tion­naires tom­bés entre leurs mains étaient mis à mort de manière atroce, dans un déchai­ne­ment de vio­lence démons­tra­trice des­ti­née à ter­ro­ri­ser l’adversaire — conge­lés vivants, en hiver, après avoir été asper­gés d’eau, empa­lés ou enter­rés jusqu’au cou et lais­sés ain­si en pâture aux animaux.

On n’oubliera pas la dimen­sion anti­sé­mite de cette vio­lence : en Bié­lo­rus­sie et en Ukraine occi­den­tale, les bandes conduites par Bala­kho­vitch, Golak, Orel-Galit­chevs­ki, Vas­si­li Popov et d’autres chefs de bande res­tés ano­nymes, per­pé­trèrent, avec le sou­tien de la pay­san­ne­rie locale, de très nom­breux pogromes, dont les vic­times se com­ptèrent en dizaines de mil­liers. Leur cible prin­ci­pale était, de manière signi­fi­ca­tive, la « com­mune juive » (zidovs­ka kom­mu­na), les bol­ché­viks (qui avaient ten­té de créer, dans la riche Ukraine, des kol­khozes ou des sov­khozes) étant amal­ga­més aux Juifs, qui, pour le pay­san ukrai­nien, étaient ces « étran­gers » au mode de vie, à la reli­gion, aux cou­tumes si pro­fon­dé­ment dif­fé­rentes. Dans ces affron­te­ments, un grand mythe était en train de naitre, aux consé­quences si dra­ma­tiques pour toute l’histoire du XXe siècle euro­péen — le mythe du « judéo-bol­ché­visme » (Milia­ko­va, 2006).

Les violences des Blancs

Les Blancs, tout comme les uni­tés natio­na­listes ukrai­niennes de Semion Pet­liou­ra, réqui­si­tion­nèrent aus­si sans ména­ge­ment, recru­tèrent de force, com­mirent de nom­breux mas­sacres de civils dès lors que ceux-ci étaient soup­çon­nés d’appartenir à une « caté­go­rie sus­pecte » : « bol­ché­viks » ou « Juifs ». Les plus ter­ribles vio­lences des forces anti­bol­ché­viques furent diri­gées contre la popu­la­tion juive, notam­ment en Ukraine et en Bié­lo­rus­sie, vic­time des plus grands mas­sacres (au moins 150.000 morts) per­pé­trés contre cette com­mu­nau­té avant l’Holocauste. Les diri­geants mili­taires blancs por­tèrent tou­jours ces mas­sacres au compte d’«excès incon­trô­lables », niant toute action pré­mé­di­tée et tout plan d’ensemble. Néan­moins, l’ampleur et le carac­tère sys­té­ma­tique des mas­sacres de Juifs posent la ques­tion de l’existence, plus ou moins avouée, plus ou moins consciente, d’une visée « éli­mi­na­trice » rele­vant d’un anti­sé­mi­tisme radi­cal, très pré­sent depuis des années chez un cer­tain nombre d’officiers supé­rieurs de l’armée tsa­riste. Depuis 1914, ceux-ci avaient eu, plus d’une fois, l’occasion de pro­cé­der à des dépor­ta­tions mas­sives de popu­la­tions juives, voire de par­ti­ci­per à un des nom­breux pogromes qui avaient accom­pa­gné la décom­po­si­tion de l’armée tsa­riste en 1917.

La Terreur rouge

Glo­ba­le­ment, on peut dire cepen­dant que la vio­lence bol­ché­vique fut plus ouver­te­ment assu­mée, reven­di­quée, plus théo­ri­sée que la vio­lence anti­bol­ché­vique. Dés­in­hi­bée aus­si car plus « abs­traite », fon­dée sur une forme de scien­tisme, la connais­sance des lois de l’Histoire et de l’évolution des classes sociales, dont cer­taines, comme la bour­geoi­sie, devaient néces­sai­re­ment dis­pa­raitre : les res­pon­sables de la Tché­ka, par exemple, expli­quaient : « Nous exter­mi­nons la bour­geoi­sie en tant que classe. Nous ne cher­chons pas à éta­blir la culpa­bi­li­té de tel ou tel indi­vi­du vis-à-vis du pou­voir sovié­tique. La pre­mière ques­tion que nous nous posons est celle de son appar­te­nance de classe, de ses ori­gines sociales, de son édu­ca­tion, de sa pro­fes­sion. Ces para­mètres défi­nissent le des­tin de l’individu incri­mi­né. Telle est l’essence de la Ter­reur rouge. » Cette concep­tion était lar­ge­ment par­ta­gée par les simples exé­cu­tants. Appe­lé à expli­quer pour­quoi il n’avait même pas tenu un pro­cès-ver­bal mini­mal des condam­na­tions à mort et des exé­cu­tions, un tché­kiste de base eut cette extra­or­di­naire réplique : « À quoi bon toutes ces for­ma­li­tés admi­nis­tra­tives puisqu’on est en train de liqui­der les kou­laks et les bour­geois en tant que classe ? »

Cette « ter­reur de classe », était en per­ma­nence jus­ti­fiée par le fait qu’un monde nou­veau était en train de naitre. Tout était per­mis, comme l’expliquait l’éditorial du pre­mier numé­ro de Kras­nyi Metch (Le Glaive rouge), jour­nal de la Tché­ka de Kiev : « Nous reje­tons les vieux sys­tèmes de mora­li­té et d’“humanité” inven­tés par la bour­geoi­sie dans le but d’opprimer et d’exploiter les classes infé­rieures. Notre mora­li­té n’a pas de pré­cé­dent, notre huma­ni­té est abso­lue car elle repose sur un nou­vel idéal : détruire toute forme d’oppression et de vio­lence. Pour nous, tout est per­mis car nous sommes les pre­miers au monde à lever l’épée non pas pour oppri­mer et réduire en escla­vage, mais pour libé­rer l’humanité de ses chaines. Du sang ? Que le sang coule à flot ! Puisque seul le sang peut colo­rer à tout jamais le dra­peau noir de la bour­geoi­sie pirate en éten­dard rouge, dra­peau de la Révolution ! »

Der­nière spé­ci­fi­ci­té de cette « Ter­reur rouge » — c’est au plus haut niveau du Par­ti qu’elle était décré­tée, du moins en ce qui concerne cer­tains de ses épi­sodes les plus san­glants (même si, dans la pra­tique, les res­pon­sables locaux gar­daient une impor­tante marge d’initiative). Ain­si, le fameux décret sur la Ter­reur rouge, du 5 sep­tembre 1918, point de départ des pre­miers grands mas­sacres de masse (10 à 15.000 exé­cu­tions som­maires en deux mois); ou encore la direc­tive secrète du 24 jan­vier 1919 sur la « déco­sa­qui­sa­tion », appe­lant à « une ter­reur mas­sive contre les Cosaques riches, qui devront être exter­mi­nés et phy­si­que­ment liqui­dés jusqu’au der­nier, et en géné­ral, contre tous les Cosaques qui ont par­ti­ci­pé direc­te­ment ou indi­rec­te­ment à la lutte contre le pou­voir sovié­tique » (Werth, 2004). À la suite de cette direc­tive, envi­ron 10 à 12.000 hommes furent exé­cu­tés, en quelques semaines, à l’issue d’un juge­ment som­maire par un tri­bu­nal mili­taire révo­lu­tion­naire. Cette débauche de ter­reur éri­gée en poli­tique sys­té­ma­tique ne fut stop­pée que parce que l’Armée rouge fut contrainte de recu­ler face à la rébel­lion cosaque. Elle reprit, dix-huit mois plus tard, sous une autre forme : la dépor­ta­tion totale, pour l’exemple, de toute la popu­la­tion (envi­ron 50.000 per­sonnes) d’une demi-dou­zaine de gros bourgs cosaques de la région du Terek par­ti­cu­liè­re­ment rebelles au pou­voir sovié­tique. On note­ra cepen­dant que ces dépor­ta­tions puni­tives res­tèrent mal­gré tout limi­tées — à l’échelle du pays et compte tenu des vio­lences extrêmes de la guerre civile. En 1920, la logis­tique était notoi­re­ment défi­ciente pour mener à bien des opé­ra­tions de dépor­ta­tion de plus grande enver­gure : manque de convois fer­ro­viaires, de char­rois, de che­vaux, désor­ga­ni­sa­tion due à l’insécurité géné­rale dans un envi­ron­ne­ment non paci­fié. La « déco­sa­qui­sa­tion » res­ta un grand pro­jet non abouti.

Nous tou­chons là à une des limites de ce ter­rible nœud de vio­lences : l’épuisement maté­riel, phy­sique et moral des com­bat­tants, et plus géné­ra­le­ment, du pays lui-même, sai­gné à blanc, dés­in­dus­tria­li­sé (rap­pe­lons qu’en 1921, la pro­duc­tion indus­trielle était tom­bée à 12% du niveau de 1913!), désur­ba­ni­sé. Plus qu’une vic­toire mili­taire sur les pay­sans insur­gés, c’est la grande famine de 1921 – 1922 (dans les régions de la Vol­ga, mais aus­si dans les steppes du Don) qui mit fin aux guerres paysannes.

La fin des guerres paysannes

La trêve avec la pay­san­ne­rie décré­tée par les diri­geants bol­ché­viques au Xe Congrès du Par­ti (mars 1921), lorsque les réqui­si­tions furent enfin rem­pla­cées par l’impôt en nature, l’adoption de la NEP (Nou­velle poli­tique éco­no­mique) et l’abandon du « com­mu­nisme de guerre », déso­rien­ta pro­fon­dé­ment tout l’appareil poli­ti­co-mili­taire bol­ché­vique qui s’était for­mé dans les guerres civiles et pour lequel il n’était d’autre hori­zon poli­tique que la guerre contre les enne­mis intérieurs.

Dès 1922, un haut res­pon­sable rap­por­tait à Felix Dzer­jins­ki : « Nos tché­kistes ont la nos­tal­gie des années où ran­çon­ner, piller, pré­le­ver une contri­bu­tion extra­or­di­naire sur la bour­geoi­sie était le pain quo­ti­dien. Ils vivent leur sta­tut de petit fonc­tion­naire comme une pro­fonde déchéance… Dans la période actuelle, on assiste à une pro­gres­sive dégé­né­res­cence de nos hommes. Si rien n’est fait, l’État risque de se retrou­ver avec un appa­reil hors de marche ». Aveu remar­quable, qui touche au cœur même du fonc­tion­ne­ment du sys­tème : la néces­si­té per­ma­nente de réac­ti­ver la dyna­mique de la vio­lence, qui avait, au cours des années 1917 – 1922 don­né, du point de vue des bol­ché­viks, des résul­tats remar­quables. Cette dyna­mique de la vio­lence est au centre de la dyna­mique tota­li­taire, une dyna­mique fon­dée sur l’identification de la poli­tique et de la guerre ou, plus pré­ci­sé­ment, comme l’écrit Pierre Hass­ner, « sur l’inversion de la for­mule clau­se­wit­zienne par une for­mu­la­tion com­mune à Lénine et à Luden­dorff selon laquelle “la poli­tique est la conti­nua­tion de la guerre par d’autres moyens”» (Hass­ner, 1999). La trêve, c’est, à brève échéance, la « dégé­né­res­cence ». Dégé­né­res­cence des acti­vistes, noyés dans l’«océan pay­san », dégé­né­res­cence du Par­ti, infil­tré par des « élé­ments socia­le­ment étran­gers », dégé­né­res­cence de l’État, noyau­té par les « spé­cia­listes bourgeois ».

Relan­cer la dyna­mique révo­lu­tion­naire, mettre fin, pré­ven­ti­ve­ment, à des pro­ces­sus sociaux et poli­tiques qui ris­quaient d’échapper à tout contrôle — tel fut le sens de la grande offen­sive de trans­for­ma­tion bru­tale et accé­lé­rée lan­cée par le groupe sta­li­nien à la fin des années dix-neuf-cent-vingt. Pour cette seconde révo­lu­tion, cette « Révo­lu­tion d’en haut » (Robert Tucker), l’expérience fon­da­trice des années 1918 – 1922 fut à la fois un modèle pour l’action, et une étape « héroïque » à dépasser.

Cet article est une ver­sion réduite de la confé­rence que Nico­las Werth a don­née à Bruxelles à l’invitation de la FPPR (Fon­da­tion pour la pré­ser­va­tion du patri­moine russe dans l’Union européenne).

  1. C’est le géné­ral Déni­kine qui, le pre­mier, dans ses mémoires, Ocer­ki russ­koi smu­ty (Paris, 1926), a carac­té­ri­sé ain­si les années 1917 – 1922. Cette carac­té­ri­sa­tion a, depuis quelques années, été reprise par un cer­tain nombre d’historiens dési­reux d’intégrer les révo­lu­tions de 1917 dans le « conti­nuum de crises » ouvert en aout 1914 et refer­mé, pour ce qui concerne la Rus­sie, seule­ment en 1921 – 1922 (voir Hol­quist 2002).

Werth


Auteur

Nicolas Werth est historien, spécialiste de l'histoire soviétique, directeur général du [CNRS->http://www.cnrs.fr].