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La transition malgré nous. Heurs et malheurs du rafistolantialisme

Numéro 7 - 2017 par Christophe Mincke

novembre 2017

La Bel­gique n’est pas, c’est le moins que l’on puisse dire, une terre de radi­ca­li­té, d’innovations spec­ta­cu­laires, de rup­tures bru­tales ni de sauts dans le vide. Pour mille rai­sons, nos sys­tèmes poli­tiques se plient dif­fi­ci­le­ment à la ratio­na­li­té scien­ti­fique et le règne de l’évaluation des poli­tiques publiques est loin d’être pour demain. Sommes-nous pour autant coutumiers […]

Éditorial

La Bel­gique n’est pas, c’est le moins que l’on puisse dire, une terre de radi­ca­li­té, d’innovations spec­ta­cu­laires, de rup­tures bru­tales ni de sauts dans le vide. Pour mille rai­sons, nos sys­tèmes poli­tiques se plient dif­fi­ci­le­ment à la ratio­na­li­té scien­ti­fique et le règne de l’évaluation des poli­tiques publiques est loin d’être pour demain. Sommes-nous pour autant cou­tu­miers d’une poli­tique fon­dée sur de grands prin­cipes, igno­rant super­be­ment les faits tant le monde des idées nous parait plus attrayant ? Certes, non. Bref, pour cari­ca­tu­rer, nous ne sommes ni néer­lan­dais ni français.

Cela a été dit mille fois et nous aimons à le rap­pe­ler nous-mêmes : nous sommes un peuple de bri­co­leurs à la petite semaine, déri­vant d’un com­pro­mis à l’autre. Notre sys­tème poli­tique est fait de bric et de broc, de solu­tions tem­po­raires au long cours, de sys­tèmes mille fois amen­dés, notre natio­na­lisme évite les effu­sions de sang et suit un cours tor­tueux, notre prise en charge des grands pro­blèmes sociaux se fait au hasard des urgences. Cela ne change évi­dem­ment rien à cette situa­tion que nous par­lions régu­liè­re­ment de révo­lu­tion coper­ni­cienne, de réforme radi­cale ou de pro­ces­sus ouvert, sans aprio­ri idéo­lo­gique et sans tabou.

Notre capi­tale est la maté­ria­li­sa­tion de notre pro­pen­sion au bri­co­lage, à la fois accueillante et mar­quée comme la Lune par les impacts météo­ri­tiques. Mille fois rapié­cée, sans cesse bri­co­lée, elle est très signi­fi­ca­ti­ve­ment domi­née par un palais de Jus­tice aus­si bour­souf­flé que crou­lant et que nul ne se rap­pelle avoir vu sans écha­fau­dages… Écha­fau­dages dont le secret de la construc­tion a été per­du et qui, faute de pou­voir être aisé­ment démon­tés, furent eux-mêmes réno­vés. La bruxel­li­sa­tion n’est vrai­sem­bla­ble­ment que la pro­duc­tion d’un sys­tème de ges­tion qui est loin de se can­ton­ner au domaine de l’urbanisme et de l’architecture.

Récem­ment, de nom­breux dos­siers emblé­ma­tiques ont fait la une de l’actualité bruxel­loise. On a ain­si beau­coup par­lé des tun­nels bruxel­lois mena­çant de s’écrouler, les menaces vis-à-vis de la « flui­di­té » du tra­fic auto­mo­bile étant au som­met de la pyra­mide des prio­ri­tés média­tiques. De par­tout, fusèrent les com­men­taires amers, cha­cun s’indignant subi­te­ment du lais­ser-aller des pou­voirs publics, des consé­quences (sur­pre­nantes?) du sous-finan­ce­ment des infra­struc­tures publiques et des limites du modèle de ges­tion erra­tique auquel nous sem­blons voués.

On a plus récem­ment vu deux chaus­sées s’effondrer à quelques jours d’intervalle et l’eau d’une conduite enva­hir les voies de che­min de fer à Schu­man. Sur ces entre­faites, Viva­qua, ges­tion­naire des égouts bruxel­lois, annon­çait que cinq-cents kilo­mètres d’entre eux devaient être réno­vés d’ici 2030, alors que sa capa­ci­té d’intervention limite les répa­ra­tions à vingt kilo­mètres par an.

Il y a peu, c’est le via­duc Her­mann-Debroux qui a dû être fer­mé, tant son état était préoccupant.

Au cœur des dif­fi­cul­tés actuelles, se trouvent sans aucun doute les grandes infra­struc­tures rou­tières des années 1950 à 1970, lorsque le béton cou­lait à flots et que la voi­ture appa­rais­sait comme la solu­tion miracle aux besoins crois­sants de mobi­li­té. Ponts, via­ducs, tun­nels, rien ne fut trop beau pour ame­ner la voi­ture au cœur des villes, jusqu’à la grand-place de Bruxelles. Rema­niant le pay­sage du moindre vil­lage, l’automobile a ain­si dura­ble­ment éven­tré notre sol, cou­pant les com­mu­ni­ca­tions non moto­ri­sées et don­nant au pas­sage la prio­ri­té sur le lien local. Ain­si, les auto­routes inter­rom­pirent les che­mins d’autrefois, la « petite cein­ture » iso­la à nou­veau le centre de Bruxelles, comme à l’époque où il était ceint d’une muraille et le « ring » tran­cha dans la forêt de Soignes. Assié­gées d’automobiles, les villes se conges­tion­nèrent, ce qui amor­ça une fuite en avant vers plus de par­kings, plus de voies d’entrée, plus de bandes de cir­cu­la­tion, etc. Ces « solu­tions » ne firent qu’entretenir le pro­blème et cap­ter des res­sources pour la mise en place et l’entretien d’infrastructures auto­mo­biles sans ave­nir, mais aus­si pour la prise en charge des « exter­na­li­tés » de la voi­ture indi­vi­duelle. Bâti­ments ron­gés par la pol­lu­tion, morts pré­ma­tu­rées par mala­die ou acci­dent, cout des embou­teillages, hausse des taux de CO2, le prix de la dépen­dance auto­mo­bile s’est révé­lé énorme.

Bien enten­du aujourd’hui notre modèle de ges­tion éta­tique nous empêche encore de prendre les déci­sions dont nous voyons pour­tant le suc­cès autour de nous : dis­sua­sion de l’usage de l’automobile, déman­tè­le­ment des infra­struc­tures de péné­tra­tion mas­sive du tis­su urbain, finan­ce­ment de la mobi­li­té douce via les trans­ports en com­mun ou non, etc. Tout ceci impli­que­rait en effet, soit de prê­ter atten­tion aux don­nées de la recherche qui dési­gnent depuis des décen­nies le mur vers lequel nous fon­çons, mais aus­si la manière de l’éviter, soit d’adopter des prin­cipes forts, en faveur de l’écologie, de la tran­si­tion éner­gé­tique, de la pro­mo­tion de la qua­li­té de vie en ville, etc. Or, tant les faits que les prin­cipes semblent hors de pro­pos pour les dro­gués du rafis­to­lage que nous sommes.

Il sem­ble­rait cepen­dant que le « rafis­to­lan­tia­lisme1 » belge ne soit pas sans ver­tus. En effet, il pour­rait bien nous mener à une tran­si­tion éco­lo­gique mal­gré nous. Dans un contexte de res­tric­tions bud­gé­taires, nous serons peut-être ame­nés à renon­cer à cer­tains tun­nels ou via­ducs, pré­fé­rant démo­lir à réno­ver pour de simples ques­tions de cout. Rece­vant un devis pour la réfec­tion d’un ouvrage d’art, vacillant à la lec­ture du mon­tant total (à majo­rer de 50%), peut-être serons-nous col­lec­ti­ve­ment pris d’une ardeur éco­lo­gique inédite. Rien de tel, pour les com­mer­çants près de leurs sous que sont les Belges, qu’une note salée pour se dire que la voi­ture n’est pas l’avenir de la mobi­li­té, que les tun­nels rou­tiers sont démo­dés et que le vélo élec­trique triomphe sans dif­fi­cul­té des déni­ve­lés bruxel­lois. Forts de notre nou­velle convic­tion, nous met­trons peut-être en œuvre des poli­tiques alter­na­tives (et moins cou­teuses) qui nous ouvri­ront ain­si les portes de la ville de demain.

La fer­me­ture du via­duc Her­mann-Debroux auto­rise un cer­tain espoir puisqu’à son annonce des par­kings de dis­sua­sion ont été mis en place, des lignes de bus créées et des trains sup­plé­men­taires affec­tés. Le délai était un peu court pour ter­mi­ner le RER, mais il faut recon­naitre que l’impossible s’est consi­dé­ra­ble­ment réduit en quelques heures.

C’est la consé­quence du fait que les sys­tèmes fon­dés sur le bri­co­lage sont non linéaires : d’importants effets de seuil s’y font sen­tir et, pas­sés un seuil de déla­bre­ment des piles d’un pont, un niveau de pour­ri­ture d’une voute de tun­nel ou une lar­geur de micro­fis­sure dans une cuve de réac­teur nucléaire, la ges­tion par la rus­tine devient impos­sible et l’impérieuse néces­si­té de mesures d’ampleur appa­rait bru­ta­le­ment. Alors, dans l’urgence, des déci­sions mille fois repor­tées doivent être prises. Oh, ce n’est pas l’aube d’un monde nou­veau qui pointe, puisque la pro­ba­bi­li­té est forte que les sys­tèmes pro­vi­soires mis en place s’éternisent des années durant, à leur tour rafis­to­lés, pro­lon­gés et adap­tés à la marge, per­met­tant un retour au « rafistolantialisme ».

Il est à cet égard inter­pe­lant de consta­ter que l’effondrement d’un via­duc semble une pers­pec­tive catas­tro­phique suf­fi­sam­ment effrayante pour entrai­ner une réac­tion, tan­dis que l’annonce d’une mon­tée des eaux de la mer sur la moi­tié de la Flandre semble n’émouvoir que de rares per­sonnes. Cette der­nière menace, pour­tant, devrait nous ame­ner à déman­te­ler nombre de via­ducs et de tun­nels rou­tiers. Quand la pers­pec­tive appa­rait loin­taine ou la catas­trophe hors de toute pro­por­tion, sans doute le bri­co­leur pré­fère-t-il se concen­trer sur sa rus­tine que de s’imposer la peine de pen­ser à long terme. Il fau­dra donc sans doute attendre que les ouvrages d’art s’écroulent, l’un après l’autre.

Quoi qu’il en soit, ce der­nier épi­sode nous indique à quoi peut res­sem­bler une tran­si­tion rafis­to­lan­tia­liste : un pro­ces­sus heur­té, fait de longues périodes d’immobilisme, de brusques accé­lé­ra­tions face à des catas­trophes annon­cées, puis de retour à l’apathie, sitôt qu’a dis­pa­ru l’urgence qui avait mis fin à la tor­peur. Le carac­tère contraint du chan­ge­ment, sous l’effet d’une panique sou­daine, empêche d’espérer la mise en place d’un sys­tème né des leçons de l’incurie pas­sée et ins­tau­rant un rap­port plus rai­son­né au chan­ge­ment. Certes, le « rafis­to­lan­tia­lisme » offre la pers­pec­tive d’une amé­lio­ra­tion de la situa­tion, mais sans mener d’aucune manière à une pen­sée à long terme, tant il reste ancré dans le court terme, celui du « ça tien­dra bien encore un an » ou du « il faut abso­lu­ment prendre des mesures avant lundi ».

Pour ajou­ter à notre mal­heur, notre « rafis­to­lan­tia­lisme » est l’une des com­po­santes d’un trouble bipo­laire. Par­fois, s’éveillant d’un long som­meil, le bri­co­leur se jure qu’on ne l’y pren­dra plus. Dans un accès d’hubris aus­si subit qu’incontrôlable, il se pro­met, cette fois, de faire les choses en grand. Puisqu’il faut joindre la gare du Nord et celle du Midi, on éven­tre­ra la capi­tale ! Une nou­velle gare ? Alors, une Cala­tra­va. Non, deux ! Un ring autour de Char­le­roi ? Oui, mais aérien ! Un pas­sage de l’Escaut ? Peut-être, mais sous la forme d’un « tun­ne­leke » sous la « man­cheke ». Un palais de Jus­tice ? À condi­tion qu’il soit le plus grand, le plus lourd, le plus char­gé de son espèce. Et des auto­routes urbaines ! Et des via­ducs ! Et un RER ! Et un métro lourd à Bruxelles ! Et aérien à Char­le­roi ! Et une uni­ver­si­té sur une dalle de béton ! Et le réseau d’autoroutes le plus dense au monde… et le plus éclai­ré ! Tout à la fois, cou­vrons le pays d’échafaudages, don­nons un coup d’accélérateur au des­tin… si nous y par­ve­nons… si les blo­cages ne se mul­ti­plient pas, entre per­mis de bâtir, réduc­tion des bud­gets, désué­tude des pro­jets avant leur fina­li­sa­tion, dif­fi­cul­tés de réa­li­sa­tion… Quelque vingt ans de tra­vaux pour un ascen­seur à bateaux, qua­rante ans d’échafaudages sur le palais de Jus­tice de Bruxelles, qua­rante-et-un ans de tra­vaux pour la Jonc­tion Nord-Midi, treize ans pour Liège-Guille­mins… et vingt ou trente pour celle de Mons ? Cycli­que­ment, nous avons donc les yeux plus grands que le ventre… Après de longues années de stag­na­tion, de répa­ra­tions des construc­tions par­tielles, de loca­tion d’un maté­riel qui pour­rit sur le chan­tier, lorsqu’enfin nous inau­gu­rons, fei­gnant d’ignorer la stèle por­tant la date de la pose de la pre­mière pierre, nous nous trou­vons en pos­ses­sion d’une infra­struc­ture gigan­tesque, cou­teuse à l’entretien et néces­si­tant des répa­ra­tions régu­lières… Alors, à nou­veau, nous sor­tons la boite de rustines…

Il faut le recon­naitre, le « rafis­to­lan­tia­lisme » somp­tuaire à la belge est une pas­sion dis­pen­dieuse. Les caisses sont vides, les infra­struc­tures, régu­liè­re­ment inuti­li­sables, les retards catas­tro­phiques. Non, le « rafis­to­lan­tia­lisme » n’est pas un immo­bi­lisme, mais il est une cou­teuse façon d’aller de l’avant. Dan­ge­reuse, aus­si. Car c’est à lui que nous avons confié le pro­ces­sus de sor­tie du nucléaire. Il le mène­ra à bonne fin si une cen­trale n’explose pas avant…

  1. Pour reprendre un concept du phi­lo­sophe congo­lais Eddy Malou, sans pou­voir garan­tir que, ce fai­sant, nous res­pec­tons sa pensée.

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est codirecteur de La Revue nouvelle, directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque.