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La poudre

Numéro 04 – 2021 fictionItalique - par Martin Labie -

Il s’étira longtemps et prit le temps de savourer la brise légère qui lui caressait le visage, les rayons chaleureux qui l’avaient délicatement extirpé de son sommeil. Autour, le silence. Rien qui ne puisse laisser présager de l’atrocité à venir.
Elle était pourtant inévitable. Il savait qu’elle devait arriver aujourd’hui, ils le savaient tous. Beaucoup s’en réjouissaient. Il avait longtemps cherché une alternative, une issue pacifique à ce différend brutal qui, semblait-il, ne trouverait de dénouement que (...)

Il s’étira longtemps et prit le temps de savourer la brise légère qui lui caressait le visage, les rayons chaleureux qui l’avaient délicatement extirpé de son sommeil. Autour, le silence. Rien qui ne puisse laisser présager de l’atrocité à venir.

Elle était pourtant inévitable. Il savait qu’elle devait arriver aujourd’hui, ils le savaient tous. Beaucoup s’en réjouissaient. Il avait longtemps cherché une alternative, une issue pacifique à ce différend brutal qui, semblait-il, ne trouverait de dénouement que dans la violence.

Il avait eu le temps de se faire à l’idée. Cela faisait longtemps maintenant qu’il s’était résigné à accepter le caractère sanguinaire des bouchers qui lui faisaient face. Il se disait parfois qu’il aurait été plus simple d’accueillir son destin s’il avait pu comprendre l’idéologie de ces barbares. Mais, malgré les années passées à méditer sur le sens de ce combat pour ceux qui essaieraient de lui ôter la vie tout à l’heure, l’incompréhension restait totale.

Il avait d’abord cru qu’ils avaient peur, qu’ils voyaient en lui une menace. Lui qui ignorait jusqu’à leur existence avant tout cela, comment aurait-il pu leur vouloir du mal ? Mais, après tout, la peur est un sentiment trop pur pour se plier aux lois de la logique. Il avait donc tenté de leur montrer qu’il souhaitait simplement conserver sa vie paisible. Ils avaient accueilli son drapeau blanc avec l’acier trempé et la poudre.

Il avait cherché dans sa mémoire un méfait de sa part qui justifiait cette haine, cette soif de sang qui les envahissait à l’idée de le réduire en pièces. Il n’avait rien trouvé. Chasser, dormir, faire l’amour, rêver. Que pouvait-on lui reprocher ? Ces sauvages vivaient la même vie que lui.

Il s’était finalement résolu à accepter l’inconcevable. Ces hommes venaient le massacrer par plaisir. Pas pour protéger les leurs, ni même pour s’enrichir ou se venger. Simplement parce que cette idée leur procurait des frissons et que voir sa carcasse se trainer dans l’arène serait leur plus grande satisfaction.

Le soleil qui avait bercé son dernier matin s’était maintenant éclipsé, faisant place aux nuages. Il ne se rappelait plus depuis quand il était là, quand on l’avait arraché à sa terre natale pour le laisser croupir dans cette cave sinistre en attendant son exécution. Il avait même fini par s’habituer à la pluie, lui qui s’était un temps trouvé si proche du soleil qu’il le voyait comme un ami. Le glissement des gouttes le long des vitres lui rappelait les ruisseaux dans lesquels il jouait jadis. Il pensait encore parfois au sable qui glissait sous son corps, aux flamants dont le passage dessinait de curieuses ombres sur les dunes, à la saveur des dattes. Il avait parfois du mal à croire que tout cela avait un jour vraiment existé.

S’il en avait eu l’occasion, cela fait longtemps qu’il aurait abandonné. La vie telle qu’il la connaissait aujourd’hui était une insulte au bonheur qui l’avait accompagné jusqu’à l’irruption de ces montres. Il aurait mis fin à ses jours lui-même s’il l’avait pu. Mais il avait l’obligation, le devoir de ne pas tomber sous les coups, de se relever après avoir gouté à la froideur de la lame, de lutter pour satisfaire ce peuple cruel.

Ils n’arriveraient pas à le tuer. Il le savait. Comment auraient-ils pu ? Une force de la nature telle que lui ne pourrait jamais être vaincue par une horde de pantins hurleurs qui s’épanouissaient dans une agressivité grossière, assumée et inefficace. Il savait à quoi ressemblaient un vrai combat et le plaisir qui pouvait en découler. Mais aucun de ces fous ne pourrait lui offrir cette sensation.

Ce n’était pas la première fois qu’ils l’affronteraient. Il savait exactement comment cela se déroulerait. L’entrée sur la place où des milliers de badauds seraient rassemblés pour le voir souffrir. Les aboiements des chiens affamés et les ricanements de leurs maitres venus épauler leur héros de papier qui ne vivait que pour le spectacle. C’est lui qui essaierait de le tuer. Il exhiberait fièrement sa lance, l’agiterait comme un enfant agite un bâton sur sa monture trop haute et trop fière pour lui. Cette année encore, il venait savourer sa demi-heure de gloire.

Les portes s’ouvrirent et il aperçut les visages paisibles de ceux qui le conduiraient à son supplice. Ils l’emmenèrent vers la place qui, comme prévu, était noire de monde. Les chants et les fanfares auraient aisément pu couvrir les cris de protestation, mais personne ne cherchait à prendre sa défense. L’ambiance était à la fête. Familles, retraités, tous s’étaient réunis pour se repaitre du spectacle de son supplice. Les autorités en charge avaient délimité l’arène d’une corde solide contre laquelle s’entassaient des centaines de fanatiques venus lui arracher la moindre relique qui leur passerait sous la main. Ils étaient là pour lui prendre ses poils, ses dents, sa fierté. Il s’attarda un instant sur leurs corps rouges et suants, sur leurs visages déformés par l’excitation primaire.

Il ne reconnaissait pas le sable sous ses pieds.

Les chiens firent leur entrée sous les hourras de la foule, suivis de l’homme que tous ceux réunis aujourd’hui considéraient comme leur héros. Lui qui n’était rien d’autre qu’un meurtrier, un imposteur, un lâche. Après avoir pris le temps de saluer la foule à plusieurs reprises, le bourreau s’empara maladroitement de la lance tendue par une de ses adoratrices et chargea vers sa victime. L’animal eut tout le temps d’esquiver et balaya les chiens d’un coup de queue, mais les psychopathes qui grouillaient autour de l’arène en profitèrent pour se ruer sur lui et lui arracher le moindre poil qui passait à portée de leurs mains moites et avides. Il connaissait le combat sur le bout des doigts, mais jamais il ne s’habituerait à cette douleur.

La lance, comme chaque année, finit par rompre. Le chevalier brandit son sabre. Il ne le maniait pas mieux. La lame, froide et grossière, tailladait sa peau sans parvenir à la percer. Mais la foule redoublait d’enthousiasme à chaque coup porté. Dans une ruade pour repousser les chiens, il croisa le regard du cheval de son tortionnaire. Lui non plus ne semblait pas saisir le pourquoi du comment du nouveau chapitre de cette absurdité. C’est dans les yeux de l’équidé qu’il trouva le plus de bon sens.

Il aurait pu les tuer tous, eux qui le voyaient comme un démon et qui prenaient plaisir à mutiler son corps splendide pour satisfaire leur soif de gloire. Mais à quoi bon ? La violence gratuite n’avait pas plus de sens à ses yeux que n’en avait le pacifisme pour ces barbares. Alors il prendrait sur lui, cette année encore.

Le sabre ne le tua pas plus que la lance, et Saint-Georges exhiba une mine faussement étonnée. La bête plongea la tête dans le sable pour tenter d’oublier ce spectacle si mal joué. Elle aurait été incapable de dire si c’était la violence ou l’hypocrisie qui le répugnait le plus. Le héros de la foule tendit alors la main vers les pistolets, présentés sur un coussin doré. Le bonheur qu’il ressentait en les contemplant fièrement, lui, était authentique. À travers ses paupières embuées par le sable et la sueur, l’animal le vit pointer le canon vers lui. La première balle lui coupa le souffle. Il ne put réprimer un râle de douleur alors qu’il sentait les milliers d’éclats se disperser en lui et le ronger de l’intérieur. Mais cela ne le tuerait pas. Cela ne l’avait jamais tué.

Il attendait maintenant la deuxième et dernière balle, celle qui mettrait fin à la souffrance et à l’absurdité jusqu’à l’année prochaine. Les hommes, fiers de leur victoire, viendraient alors jeter sa dépouille dans l’oubli d’une sombre cellule jusqu’à l’année prochaine. C’était sa seule consolation : savoir qu’ils l’oublieraient quelques mois, qu’il aurait tout le loisir de laisser ses rêves l’emporter loin, très loin, vers des souvenirs bien plus tendres que le froid implacable de sa réalité.

L’odeur de la poudre lui emplissait les narines. La première fois, elle l’avait presque étouffé. Il s’était alors dit que c’était l’odeur la plus infecte qu’il ait jamais eue à supporter. Aujourd’hui, c’était le plus doux cadeau qu’il puisse espérer.

Il ferma les yeux et attendit l’impact.

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Martin Labie


Auteur

diplômé en traduction. Féru de bande dessinée et de mythologie, il aime les récits qui font rêver