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La peur de vaccin, un simple obscurantisme ?

Numéro 6 - 2015 par Marius Gilbert

septembre 2015

En début d’année, les États-Unis ont connu une impor­tante épi­dé­mie de rou­geole qui s’est pro­pa­gée à de nom­breux États. Celle-ci a démar­ré à Dis­ney­land, cela ne s’invente pas. Le parc de loi­sir est un lieu idéal pour l’introduction d’une mala­die infan­tile, puisqu’il concentre des enfants venus de tous les pays du monde, y com­pris cer­tains où la mala­die circule […]

Le Mois

En début d’année, les États-Unis ont connu une impor­tante épi­dé­mie de rou­geole qui s’est pro­pa­gée à de nom­breux États. Celle-ci a démar­ré à Dis­ney­land, cela ne s’invente pas. Le parc de loi­sir est un lieu idéal pour l’introduction d’une mala­die infan­tile, puisqu’il concentre des enfants venus de tous les pays du monde, y com­pris cer­tains où la mala­die cir­cule encore. Aujourd’hui, la mobi­li­té humaine a atteint des dimen­sions astro­no­miques, au sens propre. La dis­tance cumu­lée des pas­sa­gers qui voyagent par avion en une année est de l’ordre de 5 tril­lions de kilo­mètres, soit 180.00 fois l’aller-retour terre-soleil ou une demi-année-lumière.

Et cette mobi­li­té a un impact majeur en termes de trans­mis­sion de mala­dies à l’échelle du globe. Mais ce n’est pas le seul fac­teur. Lorsqu’un virus comme celui de la rou­geole est intro­duit dans une popu­la­tion de per­sonnes vac­ci­nées, il lui est dif­fi­cile de se pro­pa­ger en rai­son de la rare­té des per­sonnes sen­sibles, et une épi­dé­mie ne peut se déclen­cher. Mais ici, il semble que le virus ait trou­vé une popu­la­tion dans laquelle la pro­por­tion des per­sonnes vac­ci­nées était sen­si­ble­ment infé­rieure au seuil qui empêche cette trans­mis­sion. Et c’est la méfiance d’une popu­la­tion plu­tôt aisée et édu­quée, inquiète des effets secon­daires de la vac­ci­na­tion contre les mala­dies infan­tiles, qui semble en être la cause.

Voi­ci donc qu’un des vac­cins les plus effi­caces, vis-à-vis duquel on a de nom­breuses années de recul, contre l’une des mala­dies les plus conta­gieuses au monde, a aujourd’hui du mal à convaincre du bien­fon­dé de son uti­li­sa­tion. Le sym­bole est fort. La vac­ci­na­tion contre les mala­dies infec­tieuses fait par­tie, avec les anti­bio­tiques, des plus grands suc­cès de la méde­cine du XXe siècle. Alors, pour­quoi cette réti­cence à vac­ci­ner alors que dans la même année, en d’autres lieux, et dans des pays pauvres et fra­gi­li­sés, des équipes médi­cales tra­vaillent d’arrachepied pour vac­ci­ner des enfants contre cette mala­die qui tue encore près de 150.000 per­sonnes par an ? Un caprice New Age des enfants gâtés de la san­té publique ? Une nou­velle forme d’obscurantisme ?

Ce n’est pas parce que la vac­ci­na­tion a per­mis d’éradiquer cer­taines mala­dies, comme la variole, que les vac­cins sont effi­caces à 100%. Les vac­cins ont une effi­ca­ci­té par­tielle et ne vont jamais confé­rer une pro­tec­tion immu­ni­taire à 100% des per­sonnes vac­ci­nées. Mais elle per­met d’éviter la trans­mis­sion dans une popu­la­tion, par la raré­fac­tion des per­sonnes sen­sibles. En outre, comme pour n’importe quel médi­ca­ment, on ne peut exclure que les vac­cins aient des effets secon­daires. Pour cer­tains vac­cins fai­sant l’objet de cette nou­velle méfiance, les risques d’effets secon­daires majeurs sont tel­le­ment faibles qu’ils en deviennent non mesu­rables. Aux États-Unis, une des plus grandes études jamais réa­li­sée, basée sur le sui­vi d’une cohorte de 100.000 enfants, vient de conclure à une absence totale de lien entre la vac­ci­na­tion rou­geole-oreillon-rubéole et le déclen­che­ment d’autisme, et ce même dans les familles les plus à risque de le faire1. Mais c’est ce risque infi­ni­té­si­mal qui est fré­quem­ment mis en avant par les oppo­sants à la vac­ci­na­tion. Il y a cin­quante ans, les rares cas d’effets secon­daires sus­pec­tés ne sor­taient pas des sta­tis­tiques médi­cales. Aujourd’hui, les réseaux sociaux se chargent d’offrir une caisse de réso­nance par­ti­cu­liè­re­ment puis­sante aux craintes les plus diverses, à la lec­ture de témoi­gnages réels qui sont autant de drames indi­vi­duels. Quoi de plus effi­cace et de plus « viral » que la vidéo d’une mère acca­blée par la mala­die de son enfant qui serait due à de tels effets secondaires ?

Des bénéfices lointains et une confiance qui s’érode

Mais en quoi ce risque d’effets secon­daires de la vac­ci­na­tion, aus­si faible soit-il, est-il un pro­blème ? Nous accep­tons tous de prendre des risques au quo­ti­dien qui peuvent avoir des effets sur notre san­té à court ou à long terme, qu’il s’agisse d’enfourcher son vélo, de man­ger trop de cho­co­lat ou de prendre un médi­ca­ment. Mais ces risques sont pris avec la pers­pec­tive d’un béné­fice immé­diat : rejoindre son lieu de tra­vail, se faire plai­sir ou trai­ter une mau­vaise migraine. Pour les vac­cins, c’est plus déli­cat, puisque nous vivons dans un envi­ron­ne­ment dans lequel les mala­dies qu’ils pré­viennent ont pra­ti­que­ment dis­pa­ru. Cha­cun peut donc s’estimer en mesure de béné­fi­cier de l’immunité de groupe confé­rée par la vac­ci­na­tion à la plus grande par­tie de la popu­la­tion (pour autant qu’on ne soit pas trop nom­breux à le faire) sans en prendre le risque indi­vi­duel. Le béné­fice indi­vi­duel n’apparait donc plus que comme très hypo­thé­tique, pour un risque d’effets secon­daires qui semble, lui, bien réel. Mais dans un contexte où la prise de risque de la vac­ci­na­tion est prin­ci­pa­le­ment indi­vi­duelle et son béné­fice col­lec­tif, on mesure à quel point l’acceptation de la vac­ci­na­tion s’appuie sur la confiance que tout indi­vi­du peut accor­der aux recom­man­da­tions. Cette confiance en la vac­ci­na­tion est tel­le­ment fon­da­men­tale, qu’elle fait main­te­nant l’objet d’observatoires et d’indicateurs qui mesurent son évo­lu­tion2. Le sys­tème repose donc in exten­so sur la confiance accor­dée par cha­cun aux cher­cheurs et aux comi­tés d’avis mis en place par les auto­ri­tés publiques qui décident que le béné­fice col­lec­tif de la vac­ci­na­tion dépasse suf­fi­sam­ment son risque pour qu’elle soit recom­man­dée, voire ren­due obligatoire.

Et c’est sans doute à ce niveau que l’on peut trou­ver de nom­breux élé­ments à l’origine de cette méfiance. En effet, la deuxième moi­tié du XXe siècle a vu se mul­ti­plier des exemples dans les­quels des déci­sions ayant un impact en san­té publique ne tiennent pas compte des avis d’experts, lorsque ceux-ci sont réa­li­sés avec inté­gri­té, ou de cas où les comi­tés d’experts eux-mêmes rendent des conclu­sions en fonc­tion du rap­port de force en pré­sence, ou d’intérêts par­ti­cu­liers, plu­tôt qu’en fonc­tion des don­nées ou du simple bon sens.

Lorsqu’à l’intérieur d’un pays ayant la puis­sance éco­no­mique des États-Unis, on conti­nue à ter­gi­ver­ser sur les ori­gines anthro­piques du chan­ge­ment cli­ma­tique, et ce en s’appuyant sur des avis d’experts sélec­tion­nés selon le point de vue à défendre, on est en droit de s’interroger sur leur uti­li­té à infor­mer le débat public. Et l’Europe n’est pas si dif­fé­rente qu’elle vou­drait bien le croire. Il y a peu, on appre­nait que la Com­mis­sion euro­péenne aurait cédé aux lob­bys amé­ri­cains des pes­ti­cides et de la chi­mie dans le cadre des négo­cia­tions du par­te­na­riat trans­at­lan­tique de com­merce et d’investissement (TTIP) pour mettre au fri­go son pro­jet de règle­men­ta­tion des per­tur­ba­teurs endo­cri­niens3. Dans ce dos­sier, le sec­teur amé­ri­cain de la chi­mie a inves­ti tout son poids pour que l’avis du comi­té d’experts — qui concluait pour­tant à des effets signi­fi­ca­tifs des per­tur­ba­teurs endo­cri­niens sur la san­té — ne se tra­duise pas dans une nou­velle règle­men­ta­tion euro­péenne contrai­gnante. Ce cas en évoque un autre : l’OMS, sur la base d’un avis de son agence inter­na­tio­nale de recherche sur le can­cer, vient de clas­ser le gly­pho­sate (her­bi­cide le plus uti­li­sé au monde, sub­stance active du Roun­dup de Mon­san­to) dans les « can­cé­ri­gènes pro­bables », et s’est fait tan­cer par Mon­san­to, qui demande pure­ment et sim­ple­ment le retrait du rap­port4. L’OMS semble avoir tenu bon, mais il y a encore de nom­breuses étapes, et de nom­breux comi­tés d’experts sou­mis à de fortes pres­sions éco­no­miques qui devront rendre de nou­veaux avis avant que ce constat puisse se tra­duire un jour en règle­men­ta­tions euro­péennes et nationales.

S’il est deve­nu évident, pour le grand public et pour les méde­cins, qu’en de nom­breuses cir­cons­tances, l’avis d’un comi­té d’experts peut être igno­ré ou détour­né par les déci­deurs, ou biai­sé par les conflits d’intérêt en son sein, pour­quoi en serait-il autre­ment dans le domaine médi­cal ? L’affaire du Média­tor est un véri­table recueil de conflits d’intérêt poten­tiels5. Il y a quelques semaines encore, Média­part révé­lait que Fran­çois Lhoste, consul­tant pen­dant de nom­breuses années pour la socié­té Ser­vier qui com­mer­cia­li­sait le Média­tor, fai­sait encore par­tie en 2015 du Comi­té éco­no­mique des pro­duits de san­té (CEPS) qui déter­mine en France le prix des médi­ca­ments et ce, mal­gré sa mise en exa­men de 2014 dans ce dos­sier6. Enten­dons-nous bien, le sec­teur des médi­ca­ments est extrê­me­ment contrô­lé et basé sur une éva­lua­tion robuste et sérieuse par les auto­ri­tés publiques. Pour reprendre l’exemple du Média­tor, sa sub­stance active n’a jamais été auto­ri­sée par les auto­ri­tés sur le mar­ché belge. Mais la confiance est une chose fra­gile, et le grand public très peu au fait de la manière dont ces avis sont construits.

Si l’on sus­pecte, à tort ou à rai­son, que les auto­ri­tés publiques puissent ne pas prendre leurs déci­sions dans l’intérêt du plus grand nombre, il n’est pas sur­pre­nant que l’on se détourne de recom­man­da­tions offi­cielles lorsqu’il s’agit de vac­cins dont les béné­fices escomp­tés semblent très loin­tains. Et la sus­pi­cion n’est pas réser­vée au grand public. La com­mu­nau­té médi­cale elle-même n’est pas tou­jours una­nime sur ces ques­tions. La vac­ci­na­tion contre la grippe pan­dé­mique H1N1 a don­né lieu à de nom­breux débats médi­caux sur ses béné­fices réels. Com­ment s’étonner que par­mi les méde­cins qui sont en pre­mière ligne des sol­li­ci­ta­tions mul­tiples du sec­teur phar­ma­ceu­tique, on puisse trou­ver des méde­cins com­pré­hen­sifs qui esti­me­ront que, en effet, il n’est peut-être pas très bon, ou indis­pen­sable, de sti­mu­ler le sys­tème immu­ni­taire trop tôt ?

Intérêts scientifiques et privés, toujours gagnant-gagnant ?

De manière plus large, mais c’est sans doute un autre débat, les scien­ti­fiques sont encou­ra­gés par les pou­voirs publics, et par leurs auto­ri­tés aca­dé­miques, à envi­sa­ger autant que pos­sible une valo­ri­sa­tion com­mer­ciale des recherches. Il faut dépo­ser des bre­vets, il faut mon­ter des spin-off. Mais sous l’intention louable de sti­mu­ler l’innovation indus­trielle par la recherche, cette ten­dance place d’entrée de jeu les scien­ti­fiques sous une double cas­quette où se mêlent inté­rêts scien­ti­fiques et pri­vés. Face à un arbi­trage déli­cat qui met­trait en balance véri­té scien­ti­fique et poten­tiel de valo­ri­sa­tion éco­no­mique, seule leur inté­gri­té sera in fine garante de leur objec­ti­vi­té. Ici encore, on ne s’étonnera pas de ce que le grand public, qui ne sait pas grand-chose de la manière dont la recherche s’évalue, se construit ou se valide, se prenne à dou­ter du fait que le corps scien­ti­fique tra­vaille prin­ci­pa­le­ment pour le bien commun.

La méfiance vis-à-vis de la vac­ci­na­tion n’est pas qu’un obs­cu­ran­tisme. Elle s’appuie certes sur un béné­fice indi­rect et une mécon­nais­sance du fonc­tion­ne­ment et des limites des vac­cins. Mais elle est ampli­fiée par une défiance envers les pro­ces­sus qui mènent à leur recom­man­da­tion ou à leur retrait, laquelle s’alimente elle-même d’exemples avé­rés dans les­quels la san­té publique n’a pas fait le poids face à des enjeux éco­no­miques. Cette pro­blé­ma­tique rejoint celle des pes­ti­cides, des OGM, de cer­tains pol­luants, figures d’une nou­velle peur rela­tive aux effets directs et indi­rects des inno­va­tions tech­niques, au pre­mier rang des­quelles, celles qui touchent au domaine du vivant. Elle appelle à une plus grande trans­pa­rence des pro­ces­sus de déci­sion, à une édu­ca­tion scien­ti­fique plus large du grand public, et à une remise en ques­tion per­ma­nente des cher­cheurs sur le rôle qu’ils peuvent jouer en tant qu’acteur de pro­duc­tion, d’utilisation et de dis­sé­mi­na­tion de savoirs.

  1. Jain et al., 2015, « Autism occur­rence by MMR vac­cine sta­tus among US chil­dren with older siblings with and without autism », JAMA, 313 (15), 1534 – 1540.
  2. « LSTMH 2015 The State of Vac­cine Confi­dence 2015 ».
  3. Fou­cart, 2015, « L’Europe per­tur­bée par les hor­mones », Le Monde 25 mai 2015.
  4. Reu­ter, 2015, « Mon­san­to seeks retrac­tion for report lin­king her­bi­cide to can­cer ».
  5. De Pra­con­tal, 2014, « Media­tor : la jus­tice cible des experts médi­caux en plein conflit d’intérêts », Média­part 25 jan­vier 2014.
  6. De Pra­con­tal, 2015, « Mélange des genres dans le médi­ca­ment : le cas Fran­çois Lhoste », Média­part 4 avril 2015.

Marius Gilbert


Auteur

Chercheur en épidémiologie à l'université libre de Bruxelles. Il y dirige le laboratoire d'épidémiologie spatiale (SpELL) et est Senior Research Associate au FNRS.