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La minute de silence

Numéro 9 Septembre 2009 par Joëlle Kwaschin

septembre 2009

20 heures. La musique s’ar­rête, tout le monde se tait, hor­mis un couple avec deux enfants ; le ser­veur rap­pelle l’ordre. Quelques moments de silence, avait-il annon­cé aux seuls convives étran­gers ; aucune annonce par contre aux autres tables, ils doivent être au cou­rant. Aucune idée du motif, hom­mage à des morts à n’en pas dou­ter, mais les­quels ? Serait-ce […]

20 heures. La musique s’ar­rête, tout le monde se tait, hor­mis un couple avec deux enfants ; le ser­veur rap­pelle l’ordre. Quelques moments de silence, avait-il annon­cé aux seuls convives étran­gers ; aucune annonce par contre aux autres tables, ils doivent être au cou­rant. Aucune idée du motif, hom­mage à des morts à n’en pas dou­ter, mais les­quels ? Serait-ce pour les vic­times de ce chô­meur qui, le jeu­di pré­cé­dent, a for­cé en voi­ture un pas­sage dans la foule pour atteindre le cor­tège royal, mais un écho gla­né indique que la pra­tique est récur­rente. Paresse de sur­mon­ter les dif­fi­cul­tés lin­guis­tiques pour s’in­for­mer auprès du ser­veur afin d’ob­te­nir une infor­ma­tion peu essen­tielle, car au fond les morts ne se valent-ils pas, ceux-ci ou d’autres ?

Incur­sion rapide du ser­veur en cui­sine : on voit la bri­gade s’ac­ti­ver der­rière l’a­qua­rium qui sépare les four­neaux de la salle. Pas ques­tion natu­rel­le­ment de ces­ser le tra­vail en début de ser­vice, mais silence. À une table voi­sine, un homme sale un bout de pain, le mou­lin fait un vacarme épou­van­table ; gêné, l’homme cesse de gri­gno­ter. Plus per­sonne ne bouge, tous prennent l’air recueilli de cir­cons­tance, mais pour qui ? Heu­reu­se­ment que per­sonne ne s’est levé, on aurait eu l’air malin debout devant la table. Dans la rue, les gens cir­culent, le monde semble conti­nuer à tour­ner. Les clients doivent leur paraître étranges, figés dans leur bocal.

Une minute, c’est long, sur­tout lors­qu’elle dure. On n’ose pas lor­gner sur sa montre qui, de toute façon, n’a pas de trot­teuse, et puis, sans lunettes… L’é­cran de veille du por­table avec ses grands chiffres est plus com­mode, mais le télé­phone est au fond du sac, le sor­tir serait tout à fait gros­sier. « On offre aux morts une minute de silence. Ils en pos­sèdent une éter­ni­té. Peut-être sou­hai­te­raient-ils une minute de notre bruit de vivants ? », s’in­ter­roge Charles Simond. Qu’elle traîne à pas­ser cette minute sans savoir à qui accor­der son atten­tion, quelle chance qu’ils n’aient pas encore ser­vi, au moins, cela ne refroi­di­ra pas, mais ils ont pro­ba­ble­ment cal­cu­lé. C’est vrai que l’on pour­rait mener grand tapage avec des cou­vercles de cas­se­role, un tin­ta­mare pour les morts. Pour ce qui est de faire du raf­fut, on peut faire confiance aux vivants. Pour­tant, petit à petit, l’ab­sence de leurs bruits acquiert de la den­si­té, et les morts viennent. Un fami­lier, qui n’est jamais très loin, et il entraîne les autres dans son sillage. Cha­cun les siens comme tou­jours, et d’autres, des incon­nus for­cé­ment puisque la minute de silence est un hom­mage à des morts publics. Quel déses­poir a dû atteindre ce mal­heu­reux pour perdre tout sou­ci de la vie des autres, pour les emme­ner avec lui ?

Il y a dans la pra­tique du silence un aspect volon­ta­riste et pathé­tique du « plus jamais ça ». Pour­tant, il y aura encore beau­coup de ces « ça », quels qu’ils soient dans leur tra­gique uni­ci­té sauf à vou­loir igno­rer la part de ténèbres en cha­cun. Mais que s’est-il donc pas­sé le 4 mai que l’on com­mé­more avec une telle unanimité ?

Aux Pays-Bas, le 4 mai lors du Doden­her­den­king, deux minutes de silence sont obser­vées dans tout le pays à 20 heures tan­dis que les dra­peaux sont mis en berne de 18 heures au cou­cher du soleil. Le len­de­main, 5 mai, la « fête de la Libé­ra­tion » pro­pre­ment dite (Bevri­j­ding­sdag) célèbre la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Pour être dépay­sé, point n’est besoin d’al­ler très loin. On passe, désor­mais, sans s’en aper­ce­voir, une fron­tière, mais le proche voi­sin est tout de même un incon­nu, un étran­ger, dont on ne com­prend pas les habi­tudes au pre­mier clin d’œil. Dans les pays anglo-saxons comme aux Pays-Bas, la minute de silence s’é­tire jus­qu’à en faire deux ; quatre jours de dif­fé­rence, du 4 au 8 mai, suf­fisent à faire oublier que l’on com­mé­more la fin de la Seconde Guerre. -

Joëlle Kwaschin


Auteur

Licenciée en philosophie