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La messagerie de Jean

Numéro 6 - 2020 - fiction par Kim Mertens

septembre 2020

J’ai cueilli les poires de notre petit jar­din et je fais une com­pote que je sur­gè­le­rai pour toi. Les poires sont déli­cieuses et leur par­fum me fait pen­ser à ta gour­man­dise en même temps qu’il me donne envie de pâtis­se­rie, une de ces brioches aux fruits que tu aimes tant et que tu appelles pains de […]

Italique

J’ai cueilli les poires de notre petit jar­din et je fais une com­pote que je sur­gè­le­rai pour toi. Les poires sont déli­cieuses et leur par­fum me fait pen­ser à ta gour­man­dise en même temps qu’il me donne envie de pâtis­se­rie, une de ces brioches aux fruits que tu aimes tant et que tu appelles pains de joie. Si je savais les faire j’en ferais pour ton retour. À part ça rien de spé­cial. Le cor­nouiller com­mence à rou­gir et res­plen­dit dans la lumière du soir.

Des voix et des rires viennent de cette mai­son d’étudiants pas loin, toutes fenêtres ouvertes comme en plein été. Ça fai­sait un moment que je ne les avais pas enten­dus. La der­nière fois, je crois que c’était à notre retour de vacances. Il fai­sait magni­fique et tu disais pour­quoi sommes-nous par­tis à l’autre bout de la terre alors qu’il fait si beau ici. Mais je confonds peut-être avec d’autres étu­diants, un autre retour, un autre été. Tant d’étés. Dans mon sou­ve­nir, l’été, quand nous ne sommes pas en voyage, nous sommes dans notre petit jar­din, à la ter­rasse d’un res­tau­rant ou encore dans un lieu que je ne recon­nais pas, comme dans un rêve.

Hier j’avais bête­ment mis mon télé­phone dans la poche arrière de mon pan­ta­lon et il est tom­bé dans les cabi­nets. Ça m’a fait enra­ger. Je n’ai pas pu t’appeler et je n’aurais pas pu te répondre si tu avais vou­lu m’appeler. Ça m’aurait plu, même si je n’avais rien de spé­cial à te racon­ter. D’ailleurs je ne peux même plus te dire ce que j’ai fait. Ou plu­tôt si : j’ai cou­ru dans tous les sens et la jour­née m’a filé entre les doigts. Je n’ai eu le temps de rien faire. Aujourd’hui j’ai un nou­veau télé­phone, ache­té à la pre­mière heure ce matin, mais pas d’appel. Tu m’appelleras ? J’ai l’impression qu’il y a long­temps qu’on ne s’est pas parlé.

Je com­mence à recon­naitre les bruits qui viennent des mai­sons voi­sines et les habi­tudes de cha­cun. Le soir rien chez Madame D. On ne voit que l’éclat de sa télé qui se reflète sur le mur au fond de son jar­din. Pas de voix, comme s’il n’y avait per­sonne. Pareil de mon côté.

Il a fait magni­fique aujourd’hui. Tu aurais ado­ré. Je me suis dit que j’irais flâ­ner en ville, jouer au tou­riste comme on fait par­fois, puis j’ai pen­sé que tu ren­tre­rais peut-être à l’improviste — je ne sais pas pour­quoi — et j’ai chan­gé d’avis. Je n’ai pas bou­gé de la jour­née. J’ai trai­né en pen­sant à ton retour. J’y pense sou­vent. La der­nière fois tu as dit que tu pren­drais quelques jours de vacances et j’ai pen­sé que je pour­rais en prendre aus­si. Qu’en penses-tu ? On se lève­ra tard, on pren­dra le petit-déjeu­ner au lit comme tu aimes, puis nous aurons tout le loi­sir de jouer aux tou­ristes ensemble. Je me réjouis déjà.

Il fait froid et les feuilles du cor­nouiller sont toutes tom­bées. J’espère que le lau­rier tien­dra le coup jusqu’à ton retour parce que je ne peux pas le ren­trer sans toi, il est trop lourd. À part ça il y a dix ans que je fais le même métier. C’est éton­nant que je n’aie pas oublié cet anni­ver­saire. Cer­tains jours j’ai l’impression que les choses se font toutes seules et que je pour­rais ne pas être là. Comme aujourd’hui. Donc rien à célé­brer. Inutile de pré­pa­rer un vrai repas et d’ouvrir une bou­teille de vin comme je ferais si tu étais là. D’ailleurs j’ai retrou­vé la lotte que nous devions man­ger la veille de ton départ en cher­chant une piz­za dans le congé­la­teur. Je me sou­viens que nous nous sommes dis­pu­tés — je ne sais plus pour­quoi — et que nous n’avons presque rien man­gé. Je t’en prie, reviens vite et nous man­ge­rons la lotte avec ce blanc du Frioul que tu aimes tant.

Je devrais peut-être aller son­ner chez Madame D. Ça fait quelques jours que je n’ai pas vu le reflet de sa télé. Depuis la mort de son mari, sauf rare­ment quand elle rend visite à une amie, c’est mar­ché, ménage, cui­sine, télé. Elle n’attend plus rien, dit-elle, et le jour venu per­sonne ne s’apercevra qu’elle n’est plus là. « Tu parles d’une vie ! », a‑t-elle ajouté.

Ce soir je man­ge­rai de la soupe au pain. J’en man­geais quel­que­fois chez ma grand-mère. Je t’ai peut-être déjà racon­té cette his­toire ? Elle disait avec gra­vi­té comme si c’était la rai­son ultime : « Mange, la faim tue et tu ne veux pas mou­rir, n’est-ce pas ? », puis elle riait avec un air nar­quois. Ça ne me fai­sait pas rire, j’avais l’impression qu’elle se moquait de moi. Et elle se moque­rait clai­re­ment si elle savait que j’en ai rêvé toute la jour­née alors que main­te­nant que c’est moi qui la fais — sans herbes parce que j’ai oublié d’en ache­ter — cette soupe me semble bien maigre. Elle devait pour­tant être si bonne. Eh bien que dalle.

Les étu­diants sont de retour. Tou­jours nou­veaux. Je ne recon­nais aucune voix à part celle du gar­çon qui chante et joue de la gui­tare. Et pen­dant qu’ils rient, paradent, rêvent d’avenir, je fume comme tous les soirs face à notre petit jar­din. Je ne sais plus de quoi je rêvais à leur âge, avant que s’installe le dérou­le­ment ordi­naire du quo­ti­dien. D’ailleurs tu dois te las­ser de mes petites chro­niques, non ? J’imagine que oui, mais si je ne te disais pas ça, je devrais peut-être te lais­ser des mes­sages muets ; j’attendrais le soir — le bon moment, disais-tu, pour t’appeler — et je te lais­se­rais un mes­sage muet. Il n’y aurait que mon souffle.

J’ai rêvé que tu ne ren­trais pas parce que tu t’ennuyais avec moi. Tu répé­tais : « Si je veux encore vivre quelque chose, c’est main­te­nant. » Je ne sais plus ce que je répon­dais. Rien de spé­cial, j’imagine, des choses et d’autres, comme tou­jours, aus­si vola­tiles que la mince bande jaune qui brille encore dans le ciel obs­cur comme un éclair sur une tôle d’acier. Et puis sur­tout je tom­bais tout le temps sur un mes­sage qui disait que le numé­ro deman­dé n’était pas attri­bué. À la place de ta mes­sa­ge­rie, il y avait cette voix arti­fi­cielle, pas même celle de quelqu’un, qui répé­tait que je ne pou­vais plus t’appeler à l’infini.

Kim Mertens


Auteur

diplômé en philologie romane de Saint-Louis et de l’université libre de Bruxelles, travaille comme traducteur indépendant, a toujours aimé lire et écrire