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La marche nuptiale

Numéro 4 mai 2023 - femme de lettres prix Nobel Selma Lagerlöf par Elisabet Brouillard Isabelle Piette Selma Lagerlöf

mai 2023

Je m’en vais vous conter une belle his­toire. Un jour, il y a de cela bien des années, de grandes noces furent annon­cées à Svarts­jö dans la pro­vince du Värm­land. La béné­dic­tion à l’église serait sui­vie de trois jours de fête, trois jours où l’on dan­se­rait du soir jusqu’au petit matin. Pour tant de danse, il impor­tait de bien […]

Italique

Je m’en vais vous conter une belle histoire.

Un jour, il y a de cela bien des années, de grandes noces furent annon­cées à Svarts­jö dans la pro­vince du Värm­land. La béné­dic­tion à l’église serait sui­vie de trois jours de fête, trois jours où l’on dan­se­rait du soir jusqu’au petit matin.

Pour tant de danse, il impor­tait de bien choi­sir le musi­cien, et le conseiller Nils Elof­sson, le père de la mariée, se tra­cas­sait presque plus à ce sujet que pour le reste. En effet, il ne vou­lait pas faire appel au méné­trier de Svarts­jö, Jan Öster. Ce der­nier était de grande renom­mée, mais si pauvre qu’il lui arri­vait d’animer le bal pieds nus et en gue­nilles. Pas ques­tion, pour le conseiller, d’un tel pouilleux à la tête du cor­tège de noces.

Il se réso­lut donc à envoyer un mes­sa­ger à un gars connu sous le nom de Mår­ten-le-Vio­lo­neux, qui habi­tait le can­ton voi­sin, le Jös­sehä­rad. Accep­te­rait-il de venir jouer aux noces de sa fille ?

Sans hési­ter une seconde, Mår­ten-le-Vio­lo­neux répon­dit qu’il ne joue­rait pas à Svarts­jö. Quel besoin avaient-ils donc, là-bas, d’engager un autre méné­trier alors qu’ils avaient le meilleur du Värmland ?

Nils Elof­sson réflé­chit quelques jours, puis fit man­der un autre musi­cien, qui vivait quant à lui à Sto­ra Kil et se nom­mait Olle de Säby. Accep­te­rait-il de venir jouer aux noces de sa fille ?

Mais Olle de Säby lui fit, tout en le remer­ciant, la même réponse que Mår­ten-le-Vio­lo­neux : aus­si long­temps qu’un musi­cien tel que Jan Öster vivrait à Svarts­jö, lui-même n’irait pas y jouer.

Nils Elof­sson n’appréciait guère que ces méné­triers lui imposent ain­si celui dont il ne vou­lait pas. Son hon­neur était en jeu : il lui fal­lait un autre musi­cien que Jan Öster. 

Quelques jours plus tard, il envoya donc un de ses valets chez Lars Lars­son, qui vivait à Ulle­rud, au lieu-dit « Ängsgärdet ».

Lars Lars­son était un homme nan­ti, pro­prié­taire d’une belle ferme. Il était sage et avi­sé, moins impé­tueux que ses confrères ménétriers. 

Mais, comme eux, il son­gea immé­dia­te­ment à Jan Öster et deman­da au valet pour­quoi celui-ci ne joue­rait pas au mariage.

Le valet jugea plus sage d’expliquer que, puisque Jan Öster était de Svarts­jö, on pou­vait l’y entendre tous les jours. Pour de si grandes noces, Nils Elof­sson sou­hai­tait offrir à ses invi­tés quelque chose de mieux, de plus rare.
• Je doute qu’il puisse trou­ver mieux, fit Lars Larsson.

• Vous allez sur­ement don­ner la même réponse que Mår­ten-le-Vio­lo­neux et qu’Olle de Säby, dit le valet, qui lui rap­por­ta leurs réactions.

Lars Lars­son écou­ta avec atten­tion son récit. Il réflé­chit lon­gue­ment puis finit par accé­der à sa requête : 

• Dis à ton maitre que j’accepte. Je viendrai.

Le dimanche sui­vant, Lars Lars­son se ren­dit donc à Svarts­jö. Il arri­va près de l’église au moment même où le cor­tège nup­tial se formait.

Il était venu dans sa propre voi­ture atte­lée à un bon che­val ; son habit noir était seyant et l’étui dont il sor­tit son vio­lon lui­sait d’un ver­nis lus­tré. Nils Elof­sson l’accueillit à bras ouverts, esti­mant que c’était là un musi­cien qui lui fai­sait honneur. 

Mais voi­là : à peine Lars Lars­son était-il arri­vé que Jan Öster gra­vis­sait lui aus­si la pente qui menait à l’église, à pied, son vio­lon sous le bras. Il alla droit vers le cor­tège nup­tial, comme s’il avait été convo­qué pour jouer au mariage.

Jan Öster por­tait la vieille veste de bure grise qu’on lui avait tou­jours connue, mais, puisque c’étaient de grandes noces, son épouse avait ten­té de ravau­der les trous aux coudes en les cou­vrant de grandes pièces de tis­su vert. Il était de belle sta­ture et de jolie figure, et aurait fait un effet superbe en tête du cor­tège s’il n’avait été aus­si mal vêtu et si son visage n’avait été mar­qué par les ravages d’une vie de misère et de tracas.

Lars Lars­son fit la moue à la vue de son collègue :
• Ain­si donc, vous avez aus­si appe­lé Jan Öster, fit-il à mi-voix au conseiller. Certes, mieux vaut être deux pour un si grand mariage.

• Mais je ne l’ai pas invi­té ! pro­tes­ta Nils Elof­sson. Je n’y com­prends rien. Atten­dez un peu, je vais lui faire savoir qu’il n’a pas sa place ici !

• Alors, c’est quelque plai­san­tin qui l’aura envoyé ! dit Lars Lars­son. Mais si vou­lez mon avis, faites comme si de rien n’était et allez lui sou­hai­ter la bien­ve­nue ! J’ai enten­du dire qu’il avait le sang chaud : qui sait s’il n’irait pas pro­vo­quer une bagarre si vous lui disiez qu’il n’était pas invité ?

Le conseiller se ren­dit à cet argu­ment. Le cor­tège nup­tial était en train de se for­mer devant l’église et ce n’était en effet pas le moment de ris­quer une dis­pute. Il alla donc sou­hai­ter la bien­ve­nue à Jan Öster.

Sur ces entre­faites, les deux musi­ciens prirent la tête du cor­tège. Venaient ensuite les mariés, sous un dais, puis les demoi­selles et gar­çons d’honneur, deux par deux, et enfin les parents et le reste de la famille. C’était vrai­ment un long et magni­fique cortège !

Quand tout le monde fut en place, un gar­çon d’honneur s’avança vers les musi­ciens et les pria de jouer la marche nup­tiale. Les deux hommes pla­cèrent leur vio­lon sous le men­ton, mais aucun des deux ne leva l’archet.

Eh oui ! Une ancienne cou­tume, à Svarts­jö, vou­lait que ce soit le meilleur des méné­triers qui entame le morceau.
Le gar­çon d’honneur regar­da Lars Lars­son, comme s’il s’attendait à ce qu’il joue les pre­mières notes, mais Lars Lars­son se tour­na vers Jan Öster en disant :
• C’est à vous de commencer.

Jan Öster, de son côté, ne pou­vait croire que cet autre musi­cien, vêtu comme un beau mon­sieur, ne lui soit pas supé­rieur, à lui, pauvre diable accou­tré d’une che­mise de bure rapié­cée et tout droit sor­ti d’une misé­rable chau­mière où régnaient tour­ment et pauvreté. 

• Non, après vous ! fit-il. Non, après vous !

Il vit le marié tendre le bras et tou­cher l’épaule de Lars Larsson : 

• C’est vous qui commencez ! 

Jan Öster reti­ra alors le vio­lon de des­sous son men­ton et fit un pas de côté. Lars Lars­son, lui, ne bou­gea pas d’un pouce, tran­quille et sûr de lui. 

• C’est à Jan Öster de com­men­cer, répé­ta-t-il, sans lever l’archet.

Il pro­non­çait ces mots avec le calme et l’obstination d’une per­sonne habi­tuée à ce qu’on lui obéisse. 

Ces ter­gi­ver­sa­tions sus­ci­taient peu à peu l’émoi dans le cor­tège. Aus­si le père de la mariée s’approcha-t-il de Lars Lars­son pour le prier de jouer. Le bedeau appa­rut à la porte de l’église, leur fai­sant signe de se hâter : le prêtre atten­dait déjà devant l’autel.

• Demande donc à Jan Öster de com­men­cer, expli­qua Lars Lars­son. Nous, les méné­triers, le tenons pour le plus habile d’entre nous.

• Peut-être, répon­dit le père, mais pour nous, pay­sans, c’est toi le meilleur !
Les autres pay­sans s’étaient attrou­pés autour d’eux.

• Vas‑y, par­di ! disaient-ils. Le prêtre attend. Nous serons bien­tôt la risée des fidèles !

Lars Lars­son res­tait inébranlable.

• Je ne com­prends pas pour­quoi les habi­tants de ce vil­lage refusent que leur propre méné­trier ait la pré­séance ! dit-il.

Nils Elof­sson était furieux qu’on veuille lui impo­ser à tout prix Jan Öster. Il s’approcha plus près encore de Lars Lars­son et lui mur­mu­ra à l’oreille :

• Je com­prends à pré­sent : c’est toi qui as fait venir Jan Öster, c’est toi qui as mon­té ceci de toutes pièces pour lui faire hon­neur. Mais hâte-toi à pré­sent de jouer, sinon je chasse ce pouilleux comme une bre­bis galeuse !

Lars Lars­son le regar­da droit dans les yeux et approu­va, sans le moindre signe de colère : 

• Oui, vous avez rai­son, il faut en finir.

Il fit signe à Jan Öster de reve­nir se pla­cer en tête du cor­tège puis s’avança lui-même de quelques pas, se retour­na et fit face à l’assemblée. Alors, il lan­ça au loin son archet, tira son cou­teau de sa cein­ture et tran­cha les quatre cordes de son vio­lon, qui sau­tèrent avec un sif­fle­ment aigu.

• On ne dira pas de moi que je m’estime supé­rieur à Jan Öster, déclara-t-il.

Or cela fai­sait trois ans que Jan Öster avait en tête un nou­veau mor­ceau. Il le sen­tait vivre en lui, mais n’arrivait pas à le faire vibrer sous son archet tant les sou­cis du quo­ti­dien l’accablaient jour et nuit et tant les chaînes du labeur le main­te­naient pri­son­nier. En enten­dant sau­ter les cordes du vio­lon de Lars Lars­son, Jan Öster reje­ta la tête en arrière et prit une pro­fonde ins­pi­ra­tion. Les traits de son visage étaient ten­dus, comme s’il écou­tait un air venu de très loin ; et voi­là qu’il se mit à jouer. Le mor­ceau qu’il por­tait depuis trois ans s’imposait à pré­sent à lui tout natu­rel­le­ment et, tan­dis que les notes réson­naient, il mar­cha fiè­re­ment vers l’église. Jamais cor­tège nup­tial n’avait enten­du pareille musique. L’air les entrai­nait tous avec une telle force que Nils Elof­sson lui-même ne pou­vait lui résis­ter. Et ils étaient si enchan­tés, par Jan Öster comme par Lars Lars­son, qu’ils avaient les larmes aux yeux en entrant dans l’église.

Sel­ma Lagerlöf, « Bröl­lops­mar­schen », En saga om en saga och andra sagor, Stock­holm, A. Bon­nier, 1908.

Tra­duit du sué­dois par Eli­sa­bet Brouillard et Isa­belle Piette

-Sel­ma Lagerlöf

Pre­mière femme à rece­voir le prix Nobel de lit­té­ra­ture, en 1909, la sué­doise Sel­ma Lagerlöf (1858 – 1940) est appré­ciée des petits comme des grands pour son Mer­veilleux voyage de Nils Hol­gers­son à tra­vers la Suède : le jeune Nils, trans­for­mé en lutin en puni­tion de sa méchan­ce­té, s’envole, sur le dos d’un jars, à la décou­verte des pro­vinces suédoises.

S’il reflète bien l’extraordinaire talent de conteuse de son auteure, ce livre, des­ti­né à ensei­gner la géo­gra­phie aux enfants, ne doit cepen­dant pas cacher les autres pans d’une œuvre abon­dante. Celle-ci compte en effet aus­si des romans bou­le­ver­sants ani­més d’une grande com­pas­sion pour les êtres humains, leurs tra­vers et leurs des­tins (le cycle de Jéru­sa­lem, qui raconte l’émigration de pay­sans sué­dois en Pales­tine, L’Empereur du Por­tu­gal, où un père, inca­pable de voir en sa pauvre fille la pros­ti­tuée qu’elle est deve­nue, pré­fère lui inven­ter un des­tin d’impératrice), des fresques hautes en cou­leurs (La Légende de Gös­ta Ber­ling qui relate l’histoire d’un petit Faust de pro­vince, ou encore le trip­tyque des Löwensköld), des contes et de courts récits où le sur­na­tu­rel, sous la forme de trolls (Des trolls et des hommes) ou de reve­nants (Le Cocher), fait recu­ler les fron­tières du réel. Enra­ci­née dans les riches tra­di­tions du Värm­land natal de la roman­cière, cette œuvre atteint une dimen­sion uni­ver­selle tant par sa thé­ma­tique (le poids de la faute et la force de l’amour rédemp­teur, le sens du devoir et du tra­vail, ou encore la puis­sance d’une nature capable de trans­for­mer les êtres) que par sa finesse psychologique. 

Moins tra­duites et donc peu connues des lec­teurs fran­co­phones, les nou­velles de Sel­ma Lagerlöf sont comme autant de facettes de cette œuvre multiforme.

Quelques titres traduits 

L’Anneau mau­dit, tra­duit du sué­dois par Michel Pra­neuf, Arles, Actes Sud, 2006.
L’Empereur du Por­tu­gal, tra­duit du sué­dois par Thek­la Ham­mar et M. Metz­ger, Paris, Stock, 1999.
La Légende de Gös­ta Ber­ling, tra­duit du sué­dois par André Bel­le­sort, Paris, Stock, 2001.
Le Mer­veilleux Voyage de Nils Hol­gers­son à tra­vers la Suède, tra­duit par Ele­na Bal­za­mo, Paris, Gall­meis­ter, 2023 [à paraitre].

• Nou­velles, contes et récits courts :
Les Liens invi­sibles, tra­duit par Marc de Gou­ve­nain et Lena Grum­bach, Arles, Actes Sud, 2003.
Le Cocher, tra­duit par Marc de Gou­ve­nain et Lena Grum­bach, Arles, Actes Sud, 2002.
Des trolls et des hommes, tra­duit par Marc de Gou­ve­nain et Lena Grum­bach, Arles, Actes Sud, 2005.

• Ouvrage autobiographique
Mår­ba­cka : sou­ve­nirs d’enfance, tra­duit par Marc de Gou­ve­nain et Lena Grum­bach, Arles, Actes Sud, 1997.

Elisabet Brouillard


Auteur

est historienne belgo-suédoise, partage sa vie professionnelle entre la musique (notamment la musique traditionnelle suédoise avec le duo Varsågod) et l’enseignement du suédois, à l’université de Mons.

Isabelle Piette


Auteur

romaniste, titulaire d’un diplôme d’études spécialisées en langues et littératures scandinaves, elle enseigne le français à la Faculté de traduction et d’interprétation de l’U-Mons, membre du Service d’études nordiques et traductrice littéraire.

Selma Lagerlöf


Auteur

née au manoir de Mårbacka dans le Värmland, en Suède, le 20 novembre 1858 et morte le 16 mars 1940 au manoir de Mårbacka, est une femme de lettres suédoise. Ses œuvres les plus connues sont la Saga de Gösta Berling parue en 1891, et Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède paru en 1906-1907. En 1909, elle est la première femme à recevoir le prix Nobel de littérature