logo
Lancer la vidéo

La lamentation du toutologue

Billet d’humeur sous forme de pure fiction



Numéro 7 – 2020 réseaux sociaux - par Renaud Maes -

C’était un scientifique éminent, spécialiste dans son domaine.
Et puis, vint Twitter. Et voilà donc qu’il s’empare de ce nouveau média si prometteur.
Dans un premier temps, il s’exprimait avec soin et uniquement sur ses objets de recherche. Ce qui ne l’empêchait pas de pointer les enjeux politiques : les politiciens, pensait-il, ne prenaient pas la mesure de leurs décisions. Pourtant, la recherche montrait bien des problématiques, encore fallait-il déchiffrer ce que les modèles prédisaient. C’est que, (...)

C’était un scientifique éminent, spécialiste dans son domaine.

Et puis, vint Twitter. Et voilà donc qu’il s’empare de ce nouveau média si prometteur.

Dans un premier temps, il s’exprimait avec soin et uniquement sur ses objets de recherche. Ce qui ne l’empêchait pas de pointer les enjeux politiques : les politiciens, pensait-il, ne prenaient pas la mesure de leurs décisions. Pourtant, la recherche montrait bien des problématiques, encore fallait-il déchiffrer ce que les modèles prédisaient. C’est que, voyez-vous, la rigueur d’analyse propre à un travail scientifique de longue haleine lui procurait un point de vue unique sur la chose. D’ailleurs, ses 5.000 followers sur Twitter ne cessaient de le lui rappeler : heureusement qu’il était là.

Et puis vint un journaliste, un second, un troisième : très vite, il passa plus de temps sur les plateaux télévisés que dans son labo. Gagnant en célébrité, il l’assuma dans plusieurs entretiens en pleine page dans des magazines : il n’hésitait plus désormais à dépasser son objet de recherche pour se prononcer sur d’autres questions. C’est que, voyez-vous, la rigueur d’analyse que l’habitude de la modélisation lui procurait ce qui manque à la majorité des gens, en ce compris les politiciens. D’ailleurs, ses 15.000 followers sur Twitter ne cessaient de le lui rappeler : heureusement qu’il était là.

Un jour, une crise survint. Il était loin d’en maitriser les enjeux. Et il vit les journalistes qui hier l’invitaient se détourner de lui. Il eut beau en rappeler, en interpeller sur Twitter, rien n’y fit : ils refusaient de répondre. Pourtant on avait bien besoin de sa rigueur, lui dont l’habitude de la modélisation lui procurait ce qui manque à la majorité des gens, en ce compris les journalistes. D’ailleurs, ses 10.000 followers sur Twitter ne manquaient pas de le souligner : heureusement qu’il était là.

Pire, il vit rapidement de nouveaux experts apparaitre et occuper l’espace dans lequel, jusque-là, il se développait. Il fallait qu’il réagisse. Qu’il récupère son trône que les ingrats lui avaient ôté, lui qui pourtant ne faisait qu’éclairer les autres de ses lumières, ramenant la raison dans les débats.

Il fit donc ce qui était nécessaire, il le savait, pour attirer l’attention : il contredit l’avis unanime des spécialistes de la question, sous forme de tweets écrits à la trancheuse. Et cela fonctionna : ses followers partagèrent en masse, puis des journalistes reprirent à leur tour. Il retrouva le chemin des plateaux télévisés, put même refaire une double page « portrait » dans un magazine people. Mais ce retour en grâce fut de courte durée : la crise s’aggravant, il semblait évident que le consensus scientifique avait du sens, beaucoup de sens. Et qu’il avait sans doute eu tort.

Non ! Bien sûr, cela n’était pas possible : son habitude de la modélisation lui procurait ce qui manque à la majorité des gens, en ce compris les experts. D’ailleurs, ses 6.000 followers sur Twitter ne manquaient pas de le souligner : heureusement qu’il était là.

La question se posait : comment reconquérir sa place légitime ? Il y réfléchit longuement, échangeant avec certains de ses followers les plus assidus, outrés de son absence des plateaux télévisés qui ne font que ressasser le politiquement correct. Il annonça d’ailleurs « prendre du recul » sur son compte, le temps de « repenser à ses interactions sur les réseaux sociaux ». Cela peina grandement ses 5.000 followers, qui ne manquèrent pas de fustiger les merdias, les bobos, les islamogauchistes et toute la chienlit qui cancel les esprits les plus brillants. Il fut d’ailleurs réconforté de voir qu’une politicienne autrefois populaire s’était fendue d’un message de soutien « contre la dictature de la pensée unique ».

Après 24 heures de pause, en prenant son café, la réponse lui apparut évidente : il allait revenir à ses fondamentaux. Après tout, il était un scientifique mondialement reconnu. Lui, il avait l’habitude de modéliser, ce qui lui procurait ce qui manque à la population. Et il fit donc un tweet sur le modèle ad hoc pour décrire la crise. Il proposa juste un graphe, tracé sur Paint et s’exclama : voilà le modèle qui me semble le plus adéquat ! Et sachez-le, c’est une gaussienne, pas une exponentielle… contrairement à ce que prétendent les politiciens, les experts, les journalistes !

Malheureusement, un élève de secondaire qui passait par là releva : mais, monsieur, dans un premier temps, la courbe gaussienne ne suit-elle pas une trajectoire exponentielle ? Jusqu’au premier « point d’inflexion » de la courbe ?

Andersen raconte qu’un empereur se fit arnaquer par deux charlatans, qui lui promirent de confectionner un habit formidable, visible des seules personnes intelligentes. Le jour de la présentation de l’habit, ni l’empereur ni la cour ni la foule venue admirer la chose ne dirent mot. Tous voyaient l’empereur nu, mais se turent, de peur de divulguer leur bêtise. Il fallut l’innocence d’un enfant pour rompre la pesanteur de la désirabilité sociale et dire : « Le roi est nu ! ». Et l’on sait que la phrase résonna lourdement dans la foule.

La simple question de l’adolescent au scientifique fit le même effet… Pensez-vous, un jeune élève venait, par une simple question, de dévoiler que l’expert n’apportait, en fait, rien au débat. Pire, il venait de montrer que l’expert avait tweeté sans autre but que d’« exister » dans un débat auquel il n’apportait rien. Le tweet du jeune homme parcourut la toile, dévastant définitivement l’aura du scientifique. Rien ne put l’arrêter : ni bloquer l’impudent ni menacer de procès en diffamation ni poster des messages sans cesse plus larmoyants… « Arrêtez, arrêtez, vous tuez ma carrière, vous tuez mes espoirs, vous tuez ce qui fait sens dans ma vie »…

Pire, plus il se lamentait, plus les messages du même ordre affluaient : « Vos avis sur la gestion de crise ont convaincu ma mère. Elle n’a pas fait attention. Maintenant elle est à l’hôpital ». « Votre attaque contre les travaux de ce doctorant qui pourtant a publié plusieurs articles tirés de sa thèse, a eu raison de ses chances d’obtenir un financement postdoctoral. » « Lorsque vous êtes sorti dans ce quotidien en critiquant cette politicienne, vos followers l’ont harcelée jusqu’à ce qu’elle doive clôturer son compte »…

On raconte que, sur Twitter, on entend encore résonner les larmes du toutologue. Les 150 followers qui continuent à suivre son compte devenu silencieux évoquent ses dernières suppliques avec émotion… Et ne manquent pas de le rappeler : ce sont les merdias, la bienpensance, les gauchistes, les écolos, les magouilleurs et tous ceux qui contrôlent le monde… qui ont fait taire l’expert le plus brillant que l’on ait connu en nos contrées.

Partager

Renaud Maes


Auteur

Rédacteur en chef de La Revue nouvelle.
Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il est devenu rédacteur en chef de La Revue nouvelle en novembre 2016. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).