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La force du politique

Numéro 05/6 Mai-Juin 1998 par Donat Carlier

juillet 2008

En démis­sion­nant, les ministres de l’In­té­rieur et de la Jus­tice auraient posé le « geste fort » atten­du, celui sus­cep­tible de renouer un dia­logue entre gou­ver­nants et gou­ver­nés. C’est en tout cas ce que pour­rait faire pen­ser Johan Vande Lanotte s’ex­cu­sant publi­que­ment « pour le mal inutile fait aux vic­times et aux enfants ». Au cours des der­niers mois, […]

En démis­sion­nant, les ministres de l’In­té­rieur et de la Jus­tice auraient posé le « geste fort » atten­du, celui sus­cep­tible de renouer un dia­logue entre gou­ver­nants et gou­ver­nés. C’est en tout cas ce que pour­rait faire pen­ser Johan Vande Lanotte s’ex­cu­sant publi­que­ment « pour le mal inutile fait aux vic­times et aux enfants ». Au cours des der­niers mois, peu de res­pon­sables ont su faire preuve, de leur propre ini­tia­tive, d’un mini­mum d’empathie vis-à-vis des sen­ti­ments de la popu­la­tion. Et que cet effort vienne de celui qui incarne le « tour­nant sécu­ri­taire » du S.P. n’est pas le moins sur­pre­nant… ou inquié­tant. Cela ne peut que nous inci­ter à ana­ly­ser plus avant le retrait des deux ministres. S’il marque cer­tai­ne­ment une réelle prise de conscience de l’é­chec des pra­tiques habi­tuelles, en annonce-t-il pour autant l’a­vè­ne­ment de nou­velles ? Rien n’est moins sûr…

Une dette symbolique

Face à la néces­si­té — euro et son­dages obligent — de désa­mor­cer une crise qui menait droit à des élec­tions anti­ci­pées, l’é­quipe Dehaene sen­tait qu’elle ne pou­vait plus repro­duire la « ges­tion bou­ti­quière » des moments cri­tiques qu’elle a eus à tra­ver­ser. À tout le moins, le Pre­mier ministre ne pou­vait répé­ter son insul­tant « Je ne vais quand même pas tom­ber là-des­sus ! » lan­cé lors des débats sur le géno­cide rwan­dais. Il lui sem­blait tout autant impos­sible d’en­core faire mine de confondre erreur (voire délit) et res­pon­sa­bi­li­té sans faute. Ou de pré­tendre que « le véri­table cou­rage était de res­ter ». Voir d’a­gi­ter le risque de dési­gner un bouc émis­saire : tout le monde étant un peu res­pon­sable, per­sonne ne l’est réel­le­ment et toute sanc­tion devient « disproportionnée ».

Rame­né inopi­né­ment, en posi­tion d’ac­cu­sé, au cœur de l’af­faire Dutroux, le gou­ver­ne­ment se voyait en fait rat­tra­pé par une émo­tion avec laquelle il n’a­vait jamais été en phase. Ses trucs et ficelles habi­tuels deve­nus inopé­rants, il a vou­lu évi­ter une rup­ture défi­ni­tive avec l’o­pi­nion en se déles­tant pré­ci­pi­tam­ment, avant tout débat par­le­men­taire, de deux de ses élé­ments clés. Il a posé là un acte à défaut d’a­voir pu, depuis près de deux ans, appuyer une parole signi­fiante sur des mesures qui lui auraient don­né quelque cré­dit. Et fina­le­ment à défaut (mais était-ce encore pos­sible ?) d’a­voir trou­vé les mots qui auraient effa­cé les carences pas­sées. En ne sai­sis­sant aucune des occa­sions qui leur per­met­taient d’as­su­mer l’é­chec du sys­tème et de don­ner, par là, le signal néces­saire à sa réforme, les ministres démis­sion­naires ont igno­ré cette Bel­gique qui, depuis aout 1996, « cherche res­pon­sable déses­pé­ré­ment ». Notre démo­cra­tie ne méri­tait pas que ce soit Dutroux qui en force deux à sor­tir du bois… On ne peut que par­ta­ger l’a­mer­tume des parents à cet égard. En ten­tant, dans l’ur­gence, d’é­vi­ter d’a­lour­dir une dette sym­bo­lique qui serait deve­nue fatale à la coa­li­tion, Johan Vande Lanotte et Ste­faan De Clerck n’ont en rien inau­gu­ré un nou­veau pacte poli­tique. Cette por­tée reste encore à confé­rer à leur acte.

Dire et faire en politique

L’a­pha­sie poli­tique était plus patente que jamais depuis la clô­ture des tra­vaux de la com­mis­sion Dutroux-Nihoul. C’est que, vaille que vaille, cette com­mis­sion avait pris en charge une des tâches propres au poli­tique : dire et mettre en pers­pec­tive les pro­blèmes qui se posent à la socié­té. Mais ce tra­vail, qui n’a pas été par­fait (loin s’en faut), ne s’ar­rête pas là ; ce dire, qui fait droit à l’é­mo­tion, doit être pro­lon­gé en un faire qui donne au dis­cours un sens concret et col­lec­tif. Ce relais pra­tique n’a pas été assu­ré ; la « soixan­taine » de pro­jets de Ste­faan De Clerck ne pou­vant tenir lieu de pro­gramme cohé­rent, finan­ciè­re­ment cré­dible et, sur­tout, pen­sé en termes géné­raux et durables. C’est l’ab­sence de réponse appor­tée aux reven­di­ca­tions1, qui a empê­ché de les arti­cu­ler à un pro­ces­sus de (re)définition d’un pro­jet. L’at­ti­tude du poli­tique s’est cari­ca­tu­ra­le­ment divi­sée entre deux registres cloi­son­nés : celui de la parole (dévo­lu au Par­le­ment) et celui de l’ac­tion (tenu par les par­tis et le gou­ver­ne­ment). L’é­cart ain­si ins­ti­tué blo­quait presque fata­le­ment tout changement.

Pour dépas­ser ce blo­cage, il aurait fal­lu pou­voir s’ap­puyer sur la mobi­li­sa­tion com­mune de la magis­tra­ture (encore, et heu­reu­se­ment, indé­pen­dante) et des ser­vices de police : des appa­reils para­ly­sés sou­vent à tort, par­fois à rai­son, par les reproches for­mu­lés par la com­mis­sion2… Et les der­niers évè­ne­ments ne décris­pe­ront pas ces corps. Déjà, le « pas de côté » du chef (fla­mand) de la gen­dar­me­rie est mis en balance avec ceux que devraient concé­der cer­tains magis­trats (fran­co­phones) !… Les res­pon­sa­bi­li­tés civiles, pénales et dis­ci­pli­naires, qui doivent être sanc­tion­nées de haut en bas de la hié­rar­chie, risquent fort de se réduire à un jeu de domi­nos de démis­sions « volon­taires », non pas au nom du bien com­mun mais d’un équi­libre bel­go-belge d’in­té­rêts par­ti­cu­liers. Exi­ger la démis­sion de Mel­chior Wathe­let pour main­te­nir cet équi­libre ou satis­faire des demandes de ven­geance impu­tées à l’o­pi­nion, c’est ôter aux retraits des ministres de l’In­té­rieur et de la Jus­tice toute la dimen­sion réno­va­trice que l’on peut en attendre. Le pas de deux majorité/opposition (libé­rale) offri­ra-t-il plus de perspectives ?

Entre citoyen­ne­té et « exi­gence de cer­ti­tude3 »

S’il n’y a évi­dem­ment aucune rai­son objec­tive d’être plus déses­pé­ré du fonc­tion­ne­ment de la Bel­gique que de celui d’un autre pays, la méfiance face aux ins­ti­tu­tions y est spé­ci­fique. Elle se nour­rit de la conjonc­tion des crises poli­tique, sociale, éco­no­mique et judi­ciaire avec la remise en cause de l’exis­tence même de l’É­tat. Au-delà des « Halte à la sinis­trose ! », c’est dans ce cadre par­ti­cu­lier (dif­fé­rem­ment vécu en Flandre, en Wal­lo­nie et à Bruxelles) qu’il convient de tou­jours repla­cer la crise du rap­port aux ins­ti­tu­tions, notam­ment judi­ciaires. Comme par­tout ailleurs, la Jus­tice se voit char­gée de réa­li­ser les « pro­messes » (Antoine Gara­pon) que ni le légis­la­tif ni l’exé­cu­tif ne par­viennent à tenir. Or dans l’af­faire Dutroux, le sys­tème judi­ciaire, lui-même mis en cause, n’a pu jouer ce rôle de recours. La sou­mis­sion de son per­son­nel aux logiques pila­ri­sées de par­tage du pou­voir a ajou­té au dis­cré­dit d’une Jus­tice d’au­tant plus déce­vante qu’elle foca­lise nos attentes.

Cette ultime défaillance de la puis­sance publique a eu deux effets contra­dic­toires. Elle a, d’une part, ren­voyé les citoyens à eux-mêmes et à leurs propres res­pon­sa­bi­li­tés dans la lutte pour le res­pect de leurs droits. Mais, dans le même mou­ve­ment, l’en­ga­ge­ment actif de la socié­té civile, bien au-delà de la sphère de la délin­quance sexuelle, n’a pu trou­ver aucune ins­ti­tu­tion sur laquelle rebon­dir. Les réti­cences de ces der­nières à ne serait-ce que pro­cé­der à leurs propres exa­mens de conscience n’ont fait qu’ap­pro­fon­dir la défiance dont elles sont l’ob­jet, jus­qu’à se deman­der si elles cher­chaient effec­ti­ve­ment à décou­vrir la véri­té. Com­ment relan­cer une dyna­mique ins­ti­tu­tion­nelle sans faire fond sur la convic­tion élé­men­taire que c’est bien le cas ? Le pro­blème posé est cru­cial mais ne peut rece­voir aucune réponse d’é­vi­dence. Pas plus que la vigi­lance ne peut déri­ver vers la recherche uto­pique d’une véri­té pure et totale sur la vie en socié­té. Huma­ni­té et effi­ca­ci­té des ins­ti­tu­tions ne sont pas des exi­gences contra­dic­toires. Elles le deviennent pour­tant si l’É­tat n’en garan­tit aucune ; pour ensuite n’of­frir d’autre issue que la res­tau­ra­tion de l’au­to­ri­té de la puis­sance publique par la mai­trise tech­no­lo­gique du réel.

La force du poli­tique ne tient pas à sa capa­ci­té à pro­duire des lois par­faites que des appa­reils infaillibles n’au­raient plus qu’à appli­quer (comme le sous-tend le dis­cours sur les dys­fonc­tion­ne­ments). Elle ne tient pas plus à l’a­dop­tion de mesures mus­clées que per­met­trait la concen­tra­tion d’un pou­voir « dès lors » plus aisé­ment contrô­lable. Elle relève de la recherche constante d’un lien entre des pro­jets, les moyens de les mettre en œuvre, les contraintes qui les limitent et une par­ti­ci­pa­tion citoyenne cri­tique. Res­pon­sa­bi­li­ser, c’est per­mettre d’a­gir et donc de prendre des risques. Si les démis­sions de deux ministres ne servent pas à ouvrir cette voie, elles auront été inutiles.

  1. Y com­pris dans d’autres domaines que la jus­tice, mais qui concernent le quo­ti­dien des enfants et de leurs parents, la petite enfance, l’en­sei­gne­ment, les poli­tiques d’emploi…
  2. Sur celle-ci, voir M. Mal­let, « La fin d’une paren­thèse. L’a­près com­mis­sion Ver­wil­ghen ? », dans La Revue Nou­velle, n° 4, 1998, p. 22 – 27. 
  3. D. Kamins­ki, dans Le Soir, 15 novembre 1997.

Donat Carlier


Auteur

Né en 1971 à Braine-le-Comte, Donat Carlier est membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle depuis 1997. Actuellement Directeur du Consortium de validation des compétences, il a dirigé l’équipe du Bassin Enseignement Formation Emploi à Bruxelles, a conseillé Ministre bruxellois de l’économie, de l’emploi et de la formation ; et a également été journaliste, chercheur et enseignant. Titulaire d’un Master en sociologie et anthropologie, ses centres d’intérêts le portent vers la politique belge, et plus particulièrement l’histoire sociale, politique et institutionnelle de la construction du fédéralisme en Wallonie, à Bruxelles et en Flandre. Il a également écrit sur les domaines de l’éducation et du monde du travail. Il est plus généralement attentif aux évolutions actuelles de la société et du régime démocratiques.