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La force de frappe du cinéma. Vénus noire, d’Abdellatif Kechiche

Numéro 12 Décembre 2010 par Degraef

décembre 2010

Depuis sa pré­sen­ta­tion en sep­tembre 2010 à la Mos­tra de Venise, le der­nier film du cinéaste fran­çais Abdel­la­tif Kechiche, Vénus noire, actuel­le­ment pro­je­té dans quelques salles en Bel­gique, dérange aus­si bien la cri­tique que le public. Le silence de mort et le malaise qui régnaient dans la salle pen­dant la pro­jec­tion, les mines conster­nées et défaites […]

Depuis sa pré­sen­ta­tion en sep­tembre 2010 à la Mos­tra de Venise, le der­nier film du cinéaste fran­çais Abdel­la­tif Kechiche1, Vénus noire2, actuel­le­ment pro­je­té dans quelques salles en Bel­gique, dérange aus­si bien la cri­tique que le public. Le silence de mort et le malaise qui régnaient dans la salle pen­dant la pro­jec­tion, les mines conster­nées et défaites des spec­ta­teurs, très peu nom­breux, à la sor­tie du film, les empoi­gnades ver­bales des cri­tiques de ciné­ma enten­dues à la radio fran­çaise en disent long sur l’effet d’assommoir d’un film qui veut pour­tant, si l’on en croit les pro­pos du cinéaste rap­por­tés par La Libre Bel­gique, « faire appel à la réflexion et à l’esprit du spectateur ».

Vénus noire, c’est le nom de scène, de cirque ou de foire, selon le point de vue, de Sarrtje Baart­man, une jeune Sud-Afri­caine ame­née en Europe en 1810 par un colon bri­tan­nique dont elle était la domes­tique. Exhi­bée comme un ani­mal sau­vage dans des bouges popu­laires à Londres puis, à la suite d’un pro­cès, dans des salons bour­geois et aris­to­crates à Paris, louée à des savants de l’Académie des sciences férus de mesures et d’observations, reven­due à un pro­tec­teur, pro­duc­teur, proxé­nète, tou­jours ques­tion de point de vue, elle échoue dans un bor­del puis dans la rue, et meurt en 1815 ron­gée par l’alcool, la tuber­cu­lose, les mala­dies véné­riennes. Une courte vie dévas­tée de malheur.

Regarder le regard qui nous regarde

C’est un jour de 1817, dans l’enceinte de l’Académie de méde­cine, que débute le film. On y voit Georges Cuvier, ana­to­miste célèbre, décrire dans un lan­gage scien­ti­fique empreint de déta­che­ment, le mou­lage du cadavre de la jeune femme, le crâne « proche de celui de l’orang-outang », les fesses hyper­tro­phiées, et faire cir­cu­ler le bocal de for­mol dans lequel est conser­vé l’objet de toutes les convoi­tises, ledit « tablier hot­ten­tot ». Construit en boucle, le film se conclut par la vente, deux ans plus tôt, du cadavre à Cuvier, par le mou­lage et la dis­sec­tion du corps, les gestes lents et pré­cis, presque maniaques, des scien­ti­fiques. Entre ces deux moments, une suc­ces­sion de longues scènes, celles des dif­fé­rents spec­tacles au cours des­quels la Vénus noire, enca­gée, passe len­te­ment du sta­tut de bête effrayante qu’à force de dres­sage le maitre a réus­si à domp­ter à celui de bête de sexe, objet de débauche voyeu­riste et de mani­pu­la­tions vio­lentes, en pas­sant par celui de bête de somme, bat­tue et insul­tée à la moindre incar­tade par ceux qui se disent ses associés.

C’est dans ce dis­po­si­tif com­plexe de construc­tion des regards et des dis­cours publics, de leur suc­ces­sion et de leur évo­lu­tion, que réside l’intelligence de ce film dur, exi­geant, intrai­table. Ce que montre en effet le cinéaste, ce dans quoi il embarque le spec­ta­teur sans lui offrir la moindre issue de secours, c’est la spi­rale infer­nale de l’enchainement des regards, à laquelle, fata­le­ment, son propre regard par­ti­cipe, et celle des flux dis­cur­sifs, à laquelle son propre com­men­taire, quel qu’il soit, s’ajoute vai­ne­ment. Au cours de ces inter­mi­nables et exté­nuantes scènes d’exhibition, ce sont les assem­blées de spec­ta­teurs et leurs réac­tions qui évo­luent sous nos yeux : regards tri­viaux et facé­ties ver­bales du petit peuple lon­do­nien, regards inté­res­sés et ques­tions indis­crètes des bour­geois et aris­to­crates plus ou moins déca­dents des salons pari­siens, regards objec­ti­vants et envo­lées lyriques de la jus­tice, de la presse et de la science. Tous regards qui butent sur la fas­ci­nante étran­ge­té de ce corps mas­sif, sa trou­blante beau­té hors normes, le mys­tère de son visage fer­mé et impas­sible. Toutes inter­ro­ga­tions qui se heurtent au déni du sta­tut de vic­time et à la volon­té de Sarrtje Baart­man d’être recon­nue en tant qu’artiste, au grand dam des phi­lan­thropes et anti­es­cla­va­gistes lon­do­niens qui, face à son obs­ti­na­tion, aban­donnent la par­tie, voyant dans son déni la preuve même de sa condi­tion alié­née de femme sous influence, mora­le­ment domi­née par son maitre.

Cette suc­ces­sion d’assemblées trouve son épi­logue au géné­rique de fin. Des images télé­vi­suelles montrent ain­si un membre de l’Assemblée natio­nale annon­cer, en 2002, la res­ti­tu­tion des reliques de la femme hot­ten­tote à l’Afrique du Sud, afin de répa­rer l’outrage d’une expo­si­tion du mou­lage de son corps au Musée de l’Homme jusqu’en 1976, puis le Pre­mier ministre sud-afri­cain clore la céré­mo­nie d’hommage lors de funé­railles natio­nales. L’outrage est irré­pa­rable, mais la Vénus repose désor­mais en paix dans sa terre natale. 

  1. Réa­li­sa­teur et scé­na­riste, il se révèle en tant qu’acteur dans Le thé à la menthe, d’Abdelkrim Bah­loul en 1985. Après ses débuts der­rière la camé­ra avec La faute à Vol­taire (2000), il obtient la recon­nais­sance du public et de la cri­tique pour L’esquive (2003), puis pour La graine et le mulet (2007).
  2. Vénus noire, France, 2010, avec Yahi­ma Tor­rès, André Jacobs, Oli­vier Gour­met, Eli­na Löwen­sohn, Fran­çois Mar­thou­ret, Michel Gion­ti, Jean-Chris­tophe Bouvet.

Degraef


Auteur

Véronique Degreef est sociologue, elle a mené de nombreuses missions de recherche et d'évaluation pour des centres universitaires belges et étrangers, des autorités publiques belges et des organisations internationales.