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La démocratie indienne sous la loupe d’Arundhati Roy

Numéro 11 Novembre 2009 par Stéphane Leyens

novembre 2009

« Pour­quoi est-ce que tu rames dans la confi­ture ? deman­da Rahel. On est en démo­cra­tie, non ? » Rien à dire là-contre. L’Inde était bel et bien une démo­cra­tie. Où l’on pou­vait fabri­quer son sel. Ou ramer dans la confi­ture, si l’en­vie vous en pre­nait. / Arund­ha­ti Roy, Le Dieu des Petits Riens Rahel, l’héroïne du pre­mier roman de l’écrivain indienne Arundhati […]

« Pour­quoi est-ce que tu rames dans la confi­ture ? deman­da Rahel.

On est en démo­cra­tie, non ? »

Rien à dire là-contre.

L’Inde était bel et bien une démocratie.

Où l’on pou­vait fabri­quer son sel. Ou ramer dans la confi­ture, si l’en­vie vous en prenait. /

Arund­ha­ti Roy, Le Dieu des Petits Riens

Rahel, l’héroïne du pre­mier roman de l’écrivain indienne Arund­ha­ti Roy, n’est qu’une enfant, encore assez can­dide pour accep­ter l’idée que la démo­cra­tie de l’Inde indé­pen­dante est le règne des envies satis­faites, envies de tous, et de toutes. Et puis il faut dire que Rahel-petite-fille vit à une époque où l’aventure démo­cra­tique indienne n’a pas encore tout à fait rejoint l’ordre mon­dial, à une époque où le rêve démo­cra­tique, éga­li­ta­riste et « sécu­la­riste » de l’Inde de Neh­ru est tou­jours vivace. Rahel gran­dit avant 1989, avant le point de rup­ture dans l’histoire de l’Inde contemporaine.

Point de rup­ture ? 1989 ? Dans son der­nier livre, Lis­te­ning to Gras­shop­pers. Field Notes on Demo­cra­cy1, Arund­ha­ti Roy nous explique pour­quoi les évé­ne­ments de 1989 ont été le cata­ly­seur de chan­ge­ments d’attitude et de pers­pec­tive dans la poli­tique indienne et ont sus­ci­té les évé­ne­ments qu’elle relate et com­mente au fil des douze essais écrits entre 2002 et 2008, et com­pi­lés dans cet ouvrage caus­tique dans lequel l’image de la Shi­ning India que l’on nous fait sou­vent miroi­ter se ter­nit sérieu­se­ment au fil des pages. Arund­ha­ti Roy pro­pose en effet une cri­tique acerbe de cer­tains aspects de la vie socio­po­li­tique indienne actuelle. Son pro­pos est dur, sans conces­sion : elle n’hésite pas à qua­li­fier la poli­tique défen­due par le grand par­ti natio­na­liste hin­dou, le BJP, de « fas­ciste », à recon­naître dans une série d’événements rela­ti­ve­ment récents un « géno­cide » et à sou­li­gner le « lien orga­nique » cou­plant néo­li­bé­ra­lisme et fas­cisme. Le titre de l’ouvrage lui-même est suf­fi­sam­ment expli­cite puisque, comme nous le ver­rons, il ren­voie direc­te­ment au géno­cide armé­nien — qu’elle ne ques­tionne pas et qu’elle met en rela­tion avec la situa­tion contem­po­raine indienne. On le voit : ses thèses sont fortes et radi­cales. Elle dis­sèque quelques évé­ne­ments choi­sis de l’actualité contem­po­raine pour sou­te­nir sa décons­truc­tion de la démo­cra­tie indienne sans men­tion posi­tive aucune pour une quel­conque dimen­sion du poli­tique. Le goût pour la nuance n’est assu­ré­ment pas la plus grande qua­li­té de l’essayiste Arund­ha­ti Roy.

L’objectif ici ne sera pas de pro­po­ser une lec­ture cri­tique de l’ouvrage, visant à sépa­rer le bon grain de l’ivraie, l’analyse per­ti­nente de l’extrapolation abu­sive. Ces essais issus de la plume d’une grande figure du mili­tan­tisme de gauche indien ont un carac­tère pro­vo­ca­teur indé­niable et ont, par là même, la ver­tu de ques­tion­ner l’image que l’on est ten­té de se faire de la « plus grande démo­cra­tie du monde » et de l’«Inde en mou­ve­ment ». Dès lors, l’idée est plu­tôt de mettre en avant les thèses essen­tielles qui consti­tuent le fil rouge du livre, tout en ren­dant au mieux le ton caus­tique de l’auteur. Pre­mière thèse donc : la rup­ture de 1989.

Les évé­ne­ments de 1989, ce sont bien évi­dem­ment la défaite des Sovié­tiques chez le voi­sin afghan, la chute du Mur de Ber­lin, la dis­so­lu­tion du bloc de l’Est et en consé­quence, la grande vic­toire du libé­ra­lisme éco­no­mique et l’élargissement du mar­ché occi­den­tal à l’ensemble de la pla­nète, ou presque. Et l’Inde sui­vit le mou­ve­ment. D’abord, en chan­geant de sta­tut dans l’échiquier mon­dial : de lea­der des pays non ali­gnés elle devint endéans quelques mois une nation ali­gnée, et sa timide sym­pa­thie pour le com­mu­nisme se trans­mu­ta en une ami­tié affi­chée pour les États-Unis. Ensuite, en trans­for­mant sa poli­tique éco­no­mique : la libé­ra­li­sa­tion du mar­ché se sub­sti­tua irré­ver­si­ble­ment à la pré­sence impor­tante de l’État dans le déve­lop­pe­ment du pays. Le ton et l’esprit chan­gèrent dra­ma­ti­que­ment au cours des années nonante : « Les mots “pro­grès” et “déve­lop­pe­ment” sont deve­nus inter­chan­geables avec […] “déré­gu­la­tion” et “pri­va­ti­sa­tion”; “liber­té” en est venu à signi­fier “choix”, et cela a moins à voir avec un état d’esprit qu’avec dif­fé­rentes marques de déodo­rant » (p. xiii). La pre­mière rup­ture inau­gu­rée en 1989, explique Arund­ha­ti Roy, a trait au concept de pro­grès.

Autre consé­quence des évé­ne­ments de 1989, déci­sive, selon Roy, pour com­prendre la poli­tique actuelle : le rem­pla­ce­ment des com­mu­nistes par les « isla­mistes » dans le rôle de l’ennemi numé­ro un des États-Unis. Et ici aus­si l’Inde sui­vit le mou­ve­ment. Le BJP, le par­ti natio­na­liste hin­dou alors dans l’opposition, lance en 1990 une vaste cam­pagne contre la com­mu­nau­té musul­mane qui mène­ra, entre autres évé­ne­ments, à la des­truc­tion de la mos­quée d’Ayodhya en 1992, au pogrom anti­mu­sul­man de Mum­bai l’année sui­vante, à ceux du Guja­rat dix ans plus tard, mais aus­si, en 1998, à la pre­mière grande vic­toire poli­tique du BJP. Comme ailleurs, la jus­ti­fi­ca­tion offi­cielle des exac­tions est lim­pide : com­battre le ter­ro­risme pour défendre l’unité natio­nale. Aus­si la rup­ture de 1989 est éga­le­ment mar­quée par le début des suc­cès popu­laires du natio­na­lisme hin­dou dans un pays à voca­tion « sécu­la­riste » : la notion d’union indienne com­mence à prendre une signi­fi­ca­tion fort dif­fé­rente de l’esprit de la Consti­tu­tion. « Petit à petit, le natio­na­lisme indien en est venu à signi­fier le natio­na­lisme hin­dou, qui se défi­nit non par le res­pect et l’attention que l’on porte à soi-même, mais par la haine de l’Autre. Et l’Autre, pour le moment, ce n’est pas seule­ment le Pakis­tan, ce sont les musul­mans » (p. 15).

Les attaques por­tées à la com­mu­nau­té musul­mane sont au centre de l’ensemble des ana­lyses cri­tiques d’Arundhati Roy. Mais l’attention aurait tout aus­si bien pu être por­tée sur d’autres franges mar­gi­na­li­sées de la socié­té indienne sur les­quelles elle s’attarde moins : les autres mino­ri­tés reli­gieuses et les Adi­va­sis (abo­ri­gènes). Car la thèse cen­trale de l’ouvrage dépasse la seule pro­blé­ma­tique des ten­sions com­mu­nau­taires entre hin­dous et musul­mans. Ce n’est pas un hasard, nous dit-elle, s’il y a conco­mi­tance entre le grand saut dans le libé­ra­lisme éco­no­mique et la pré­sence de plus en plus appuyée du natio­na­lisme hin­dou sur la scène poli­tique, car il existe « un lien orga­nique entre l’“union” et le “pro­grès”, ou si vous pré­fé­rez, entre le “fas­cisme” et le “libre mar­ché”» (p. XXII).

Par fas­cisme, Roy entend l’érosion des liber­tés civiles, la dés­in­for­ma­tion, la cor­rup­tion poli­tique du sys­tème judi­ciaire, l’importance gran­dis­sante d’injustices quo­ti­diennes pas­sées sous silence, et tout cela sous l’œil com­plice des diri­geants « démo­cra­ti­que­ment » élus. Que ce soit l’expulsion d’Adivasis pour libé­rer les terres au riche sous-sol du Chat­tis­ga­rh, l’étrangeté de l’attaque du Par­le­ment à New-Del­hi en décembre 2001 et l’invraisemblable « logique » de l’enquête judi­ciaire qui s’ensuivit, la poli­tique répres­sive au Cache­mire ou encore le trai­te­ment média­tique et poli­tique des attaques ter­ro­ristes de Mum­bai en novembre 2008 : autant d’événements que scrutent Arund­ha­ti Roy pour y déce­ler une atti­tude fas­ciste et les inté­rêts néo­li­bé­raux. Plus que tout autre, c’est la tra­gé­die que connut le Guja­rat au prin­temps 2002, sou­tient-elle, qui marque l’entrée en scène du fas­cisme sur le sol indien.

Elle nous pré­sente les faits comme suit. En repré­sailles à l’incendie d’un wagon qui coû­ta la vie à cin­quante-huit hin­dous à Godh­ra, au Guja­rat, près de deux mille musul­mans furent mas­sa­crés, des femmes furent vio­lées avant d’être immo­lées par le feu et quelque cent cin­quante mille per­sonnes furent expul­sées de leur domi­cile et contraints de s’établir dans des camps de réfu­giés. Pen­dant les évé­ne­ments, les auto­ri­tés ado­ptèrent une atti­tude com­plai­sante, sinon de sou­tien, à l’égard des exac­teurs. Par la suite, ceux-ci furent à peine inquié­tés. Et bien que l’enquête n’ait pu déter­mi­ner les causes exactes de l’incendie, Naren­dra Modi, chief minis­ter de l’État du Guja­rat et membre du BJP, com­pa­ra le pogrom au mou­ve­ment gand­hien indé­pen­dan­tiste, « tous deux des moments signi­fi­ca­tifs de la lutte pour la liber­té » (p. 8). Par deux fois depuis lors, Modi fut recon­duit dans ses fonc­tions lors d’élections « démo­cra­tiques ». S’il n’est de toute évi­dence pas favo­rable aux droits des musul­mans, le cli­mat entre­te­nu par Modi l’est assu­ré­ment aux affaires : la Tata Nano — la voi­ture « la moins chère au monde » et emblème du Shi­ning India — sera pro­duite au Guja­rat, un État loué par le très puis­sant Ratan Tata comme étant une « des­ti­na­tion de rêve pour le capi­tal finan­cier » (p. 137). Union (hin­dou) et pro­grès (capi­ta­liste) font bon ménage dans ce « labo­ra­toire du fas­cisme » (p. xxvii) qu’est le Guja­rat — tel est, à tout le moins, la morale que tire Arund­ha­ti Roy de ces faits.

Cette atmo­sphère inquié­tante se fait res­sen­tir sur l’ensemble du ter­ri­toire indien et Arund­ha­ti Roy y voit le symp­tôme d’une double menace. Menace pour la démo­cra­tie d’abord, trop sou­vent réduite à peau de cha­grin, c’est-à-dire à la tenue d’élections régu­lières : « les Chi­nois font du sport, ain­si ont-ils eu les Jeux olym­piques ; l’Inde fait de la démo­cra­tie, nous avons donc des élec­tions » (p. XXV). Un sou­lè­ve­ment popu­laire sur­git-il au Cache­mire ? Qu’à cela ne tienne ! Des élec­tions anti­ci­pées sont illi­co orga­ni­sées avec pour autres consé­quences l’apaisement de la popu­la­tion, l’oubli (tem­po­raire) du pro­blème ayant sus­ci­té le sou­lè­ve­ment et, para­doxa­le­ment, la vic­toire (mys­té­rieuse) du par­ti mis en cause par le sou­lè­ve­ment. Tan­dis que beau­coup s’étonnent de ce que les Cache­mi­ris pré­tendent pré­fé­rer l’obscurantisme pakis­ta­nais à la démo­cra­tie indienne, Arund­ha­ti Roy pro­pose une inter­ro­ga­tion poli­ti­que­ment plus utile : « Qu’a bien pu faire cette soi-disant démo­cra­tie au Cache­mire pour que les gens en soient venus à la détes­ter de la sorte ? » (p. 171).

La seconde menace que Roy per­çoit est plus inquié­tante encore. L’Union hin­doue pro­jette d’uniformiser la nation ; le Pro­grès capi­ta­liste vise un taux de crois­sance de 10%. Leurs fins res­pec­tives appellent un pro­jet com­mun qui scelle leur alliance, à savoir maxi­mi­ser leur espace de vie, ou « lebens­raum » (p. 144) comme on disait en Alle­magne à une cer­taine époque. S’approprier l’espace vital à ces visées néces­site de l’évacuer de ceux qui s’opposeraient ou gêne­raient les ambi­tions d’expansion — capi­ta­liste d’un côté, pan-hin­douiste de l’autre. Éva­cua­tion qui prend, sou­tient avec force Aund­ha­ti Roy, la forme d’un géno­cide. Les évé­ne­ments du prin­temps 2002 au Guja­rat en seraient la pre­mière grande mani­fes­ta­tion ; la lutte anti-maoiste, jus­ti­fiant l’évacuation de cen­taines de vil­lages au Chat­tis­ga­rh pen­dant que le groupe Tata négo­cie l’exploitation de mines de fer sur les mêmes lieux, en serait une autre. Si l’on en croit ses ana­lyses, la menace géno­ci­daire est réelle, les signes en sont nom­breux, pour ceux qui veulent les déceler.

En prin­temps 1915, les habi­tants d’un vil­lage armé­nien furent alar­més par le vrom­bis­se­ment d’essaims de sau­te­relles et y virent un mau­vais pré­sage. Il s’avéra que leur pres­sen­ti­ment ne les avait pas trom­pés : quelques mois plus tard ils étaient exter­mi­nés. Le livre d’Arundhati Roy est une invi­ta­tion à écou­ter les sau­te­relles (lis­te­ning to gras­shop­pers), à repé­rer les signes des géno­cides à venir, petits ou grands, en Inde et ailleurs, et à sou­te­nir la résistance. 

  1. Roy A., Lis­te­ning to Gras­shop­pers. Field notes on Demo­cra­cy, Hamish Hamil­ton – Pen­guin, 2009.

Stéphane Leyens


Auteur

professeur de philosophie, à l’université de Namur