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La démocratie à pédales

Numéro 4 – 2022 - Belgique vivre ensemble par Aline Andrianne

juin 2022

Jeune Bruxel­loise tra­vaillant à Bruxelles, je pra­tique la ville en pié­tonne, avec les avan­tages phy­siques, psy­cho­lo­giques et esthé­tiques (enfin pas tou­jours) que cela com­porte. Je par­cours la ville à grandes enjam­bées, du nord au sud — l’habitude m’ayant appris à aisé­ment fran­chir les dif­fé­rentes fron­tières invi­sibles qui strient la ville et nous contraignent dans nos dépla­ce­ments. Comme on fran­chit les […]

Billet d’humeur

Jeune Bruxel­loise tra­vaillant à Bruxelles, je pra­tique la ville en pié­tonne, avec les avan­tages phy­siques, psy­cho­lo­giques et esthé­tiques (enfin pas tou­jours1) que cela com­porte. Je par­cours la ville à grandes enjam­bées, du nord au sud — l’habitude m’ayant appris à aisé­ment fran­chir les dif­fé­rentes fron­tières invi­sibles qui strient la ville et nous contraignent dans nos dépla­ce­ments2.

Comme on fran­chit les bandes d’un pas­sage pié­ton, il est pos­sible de sau­ter d’un quar­tier à l’autre, et de dis­tan­cer les pré­ju­gés qui pour­raient affec­ter l’allure et faire dévier de sa tra­jec­toire. Ain­si, le pai­sible quar­tier rési­den­tiel où a gran­di et s’est caché Salah Abdes­lam est aus­si celui accueillant le home de ma grand-mère ; la place du Conseil d’Anderlecht d’où s’est envo­lé le jeune Adil3 est sur­tout et avant tout une place enso­leillée, avec des bancs, des fon­taines, des com­merces de proxi­mi­té et sa convi­via­li­té com­mu­nau­taire, cha­leu­reuse pour les pas­sants régu­liers (dont j’ai fait par­tie en habi­tant un moment à une rue de là); le par­vis de Saint-Gilles laisse aus­si entre­voir les immeubles popu­laires et les ori­gines mul­tiples qui enri­chissent le quar­tier (et où l’air ne vient pas à man­quer, même en pré­sence de la faune répu­tée locale : le bobo); l’avenue de Ter­vu­ren peut vous esto­ma­quer par sa pers­pec­tive gran­diose, ses bâti­ments somp­tueux et ses jar­dins fleu­ris (ou par la folie escla­va­giste qui l’a bâtie)…

Comme un pas­sage pié­ton dont on peut être déçu qu’il ne nous déroule pas le tapis blanc tout du long, Bruxelles n’est pas toute blanche (ni toute noire), mais un savant mélange de couches sociales, de strates cultu­relles, de sédi­ments d’Histoire et de socia­li­sa­tion qui la zèbrent et per­mettent à (poten­tiel­le­ment) tous les camé­léons humains de s’y fondre. Poten­tiel­le­ment, parce qu’il y a un camé­léon par­ti­cu­lier, enro­bé d’une grosse couche de pri­vi­lèges, d’une car­ros­se­rie ruti­lante et de par­ti­cules fines qui a visi­ble­ment oublié que pour « se sen­tir en Bel­gique4 », il faut sor­tir de sa voi­ture d’ivoire et prendre le temps de sen­tir la Bel­gique : le soleil (vaillant der­rière les nuages), le vent, la pluie (sur­tout le 21 juillet), l’odeur riche et sucrée du mar­chand de gaufres ambu­lant (sur­tout aux abords d’une école ou d’un parc), le bruit des dis­cus­sions et des jeux à 16 heures (heure de sor­tie des écoles, temps d’affluence sur les trot­toirs et dans les bus), les mar­chés où s’échangent salu­ta­tions, argent, mar­chan­dises et sou­rires. L’expérience est entiè­re­ment gra­tuite et mal­gré tout mul­ti­sen­so­rielle : de la 4D comme vous n’en n’aurez jamais éprou­vé au ciné­ma ! Quelle aubaine à sai­sir ! Mais pour cela, il faut bien évi­dem­ment arpen­ter la ville, l’expérimenter, pour en tâter le pouls, voir les régu­la­ri­tés et dis­tin­guer les varia­tions har­mo­nieuses. Peut-être faut-il aus­si arrê­ter de regar­der ce qui se passe ailleurs, et essayer de res­ter en Bel­gique.

En effet, com­ment ne pas inter­pré­ter les pro­pos scan­da­leux du pré­sident du par­ti Voo­ruit sans y entendre l’écho des débats hou­leux de nos voi­sins euro­péens ? Éric Zem­mour a béné­fi­cié d’une large tri­bune avant le pre­mier tour des élec­tions fran­çaises pour dou­ce­ment nous habi­tuer à cer­taines décla­ra­tions infon­dées et/ou inad­mis­sibles. Marine le Pen a mixé l’ensemble pour en faire une bouillie informe cen­sée convaincre les élec­teurs indé­cis pen­dant l’entre-deux tours, et compte bien remettre ça aux pro­chaines légis­la­tives. Ras­mus Palu­dan a réus­si sa pro­vo­ca­tion en sus­ci­tant une réac­tion5 qui va nour­rir les votes extrêmes dans les pro­chaines années en Suède. Alors pour­quoi Conner Rous­seau lais­se­rait seul George Louis Bou­chez (qui a récem­ment débat­tu avec le pré­sident du Vlaams Belang) jouer le rôle média­tique de « défen­seur de la démo­cra­tie et du droit à la liber­té d’expression » en Belgique ?

Mais reve­nons à notre idée, essayer de se sen­tir en Bel­gique en sen­tant Bruxelles (ou en se sen­tant tra­ver­sé par elle).

Si les conduc­teurs6 de ces véri­tables cui­ras­sés rou­lants aux idées blin­dées ne sont guère ten­tés par une pra­tique de la ville à pied (ou s’ils n’ont pas le temps de s’y inté­res­ser suf­fi­sam­ment pour y déam­bu­ler en flâ­nant, trop pré­oc­cu­pés à l’idée de quit­ter les embou­teillages qu’ils créent pour ren­trer dans leur ban­lieue fla­mande), ils devraient au moins essayer d’utiliser les grands moyens : le vélo. Cet agréable ins­tru­ment per­met, si vous êtes bien accro­chés à la vie et savez sla­lo­mer dans les embou­teillages, de sillon­ner Bruxelles de part et d’autre, sous la pluie, aux heures de pointe, en confi­ne­ment, lors d’une grève de la STIB, et cela, en un temps record ! Ce mode de dépla­ce­ment équi­li­briste, très prô­né par une espèce autoch­tone du nord du plat pays (et au-delà), est peut-être un moyen plus sûr encore pour ces fri­leux retran­chés de décou­vrir la diver­si­té écla­tante de la capi­tale euro­péenne et d’abandonner ain­si leurs pré­ju­gés pour aller à la ren­contre des per­sonnes qui habitent et struc­turent ces territoires.

S’ils ne sont pas fami­liers du vélo dans une ville dédiée à la voi­ture (et on les com­prend, ô com­bien les pistes cyclables et amé­na­ge­ments manquent encore de cohé­rence à Bruxelles), ils peuvent, comme je l’ai fait ce der­nier ven­dre­di d’avril, par­ti­ci­per à la Cri­ti­cal Mass7. Ils pour­ront ain­si, tout en conser­vant leur pri­vi­lège de maitre de la route, déva­ler avec jubi­la­tion le bou­le­vard Bota­nique, admi­rer la pers­pec­tive gran­diose de l’avenue Charles-Quint (vou­lue et pen­sée à l’origine comme de petits « Champs-Ély­sées » — cocasse pour cette auto­route urbaine, non?), pro­fi­ter du doux ombrage des arbres plan­tés sur le bou­le­vard Louis Met­te­wie (atten­tion, la zone « hors patrie » se rap­proche), être accueilli par les habi­tants de ces quar­tiers par des sou­rires, des accla­ma­tions de joie, des échanges ouverts (plus que dans les encom­bre­ments conti­nuels de la petite cein­ture), pas­ser du côté de Dela­croix et finir par vibrer au son élec­tro du mul­ti­cul­tu­ra­lisme des abat­toirs d’Anderlecht8, une Zin­ne­bir à la main, peu après la rup­ture du jeûne (s’il y a de la bière, c’est bien qu’on est en Bel­gique, non?).

Per­dus au milieu de la masse des vélos, rou­lant au rythme de la ville, de ses déni­ve­lés et de ses cultures, de ses langues et reli­gions, ins­pi­rés par la diver­si­té de ces « chauf­fards à pédales », peut-être retrou­ve­ront-ils alors le sens véri­table de la démo­cra­tie, vue comme un ras­sem­ble­ment de per­sonnes par­ta­geant une idée, des valeurs et des pra­tiques cher­chant à mettre en place des actions favo­ri­sant un mode de vie com­mun et compatible. 

Le pelo­ton, en effet, trou­ve­ra tou­jours une voie pour avan­cer, mal­gré les hési­ta­tions et les pertes d’équilibre de ses indi­vi­dus. La Masse cri­tique est un ciment qui lie les cyclistes entre eux, dans un accord tacite de liber­té et de res­pect dont devraient s’inspirer les poli­ti­ciens défen­dant plu­tôt la stra­té­gie de l’échappée, de la tra­jec­toire indi­vi­duelle. Sauf que le Tour de France nous l’a bien appris, l’échappée rare­ment résiste, mais le pelo­ton, lui, pos­sède une force intrin­sèque ne résul­tant pas de la simple addi­tion des forces indi­vi­duelles. Avan­cer en meute per­met d’avancer loin. Alors fai­sons en sorte que nos poli­ti­ciens réin­tègrent le col­lec­tif et deviennent les porte-paroles d’une vraie masse cri­tique ! Que ce soit à vélo, ou à pied, fai­sons en sorte que la ville ne soit plus celle de la voi­ture et des pro­pos hai­neux susur­rés comme une ren­gaine à tra­vers une vitre à moi­tié bais­sée. À coups de pédales, effa­çons l’illusion des bar­rières infran­chis­sables et retrou­vons le sens du com­mun dans une véri­table ren­contre de la ville et de ses habitants.

  1. Mon pas s’est légè­re­ment alour­di en pas­sant récem­ment place De Brou­ckère où la hideuse bruxel­li­sa­tion pour­suit son gri­gno­tage de notre patri­moine archi­tec­tu­ral, contre l’avis des col­lec­tifs de citoyens et de l’Atelier de recherche et d’action urbaine (ARAU), asso­cia­tion créée en 1969 qui milite pour la défense du patri­moine et la trans­pa­rence dans les pro­jets d’aménagement urbains.
  2. En tant que jeune femme, j’aurais en effet beau­coup à dire sur les dépla­ce­ments stra­té­giques des femmes dans une ville, mais ce n’est pas mon sujet du jour.
  3. Le jeune homme de dix-neuf ans est tris­te­ment célèbre pour être mort à la suite d’une course pour­suite avec la police — course pour­suite par­tie du la place du Conseil et s’étant ter­mi­née sur les quais du Canal, pas beau­coup plus loin — le 10 avril 2020, à une période de ten­sion crois­sante entre la police et les habi­tants du quar­tier dans le contexte du pre­mier confi­ne­ment dur en Bel­gique. Cette mort tra­gique avait déclen­ché des mou­ve­ments de colère dans le quartier.
  4. Je parle bien de Conner Rous­seau (cf. la carte blanche publiée le 28 avril 2022 sur le site du Soir par Oli­vier Van­de­rhae­ghen « Molen­beek, Conner Rous­seau et le cor­don sani­taire » qui porte un regard cri­tique sur la sor­tie pas si inat­ten­due dans le contexte actuel où les poli­ti­ciens pola­risent leurs dis­cours et nous habi­tuent aux pen­sées extrêmes).
  5. Ras­mus Palu­dan, lea­deur dano-sué­dois d’extrême droite, chef de file du par­ti danois « Ligne Dure », a bru­lé publi­que­ment un Coran ce 14 avril 2022, en plein mois de rama­dan. Des émeutes vio­lentes ont eu lieu en réac­tion à ce blas­phème dans plu­sieurs villes au sud de Stockholm.
  6. Nous pou­vons, je le pense, mettre ce terme au plu­riel vu la mul­ti­tude de can­di­dats qui peuvent pré­tendre à ce titre.
  7. La Cri­ti­cal Mass est une mani­fes­ta­tion à vélo se dérou­lant tous les deniers ven­dre­dis de chaque mois. L’idée est de sen­si­bi­li­ser les usa­gers de la voi­ture à par­ta­ger l’espace, ici, en l’occupant entiè­re­ment — le nombre de cyclistes pré­sents ayant force de loi dans l’usage des amé­na­ge­ments publics que sont les voi­ries et axes de circulation. 
  8. Le tra­jet de la Cri­ti­cal Mass est tou­jours unique, et le point de chute est tou­jours un lieu mécon­nu (ou peu connu) de Bruxelles.

Aline Andrianne


Auteur

Aline Andrianne est professeure de français (FLE), assistante à l’université Saint-Louis Bruxelles et doctorante en linguistique française