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La Région de Bruxelles-Capitale reçoit son dictionnaire historique : une première !

Numéro 10 Octobre 2013 par Geneviève Warland

octobre 2013

Le Dic­tion­naire d’histoire de Bruxelles, publié sous la direc­tion de Serge Jau­main, pro­fes­seur à l’université de Bruxelles, se pré­sente comme un novum dans cette caté­go­rie de publi­ca­tions his­to­riques : il s’agit du pre­mier spé­ci­men pour la Région de Bruxelles-capi­­tale. Sa spé­ci­fi­ci­té consiste à four­nir des connais­sances sur les noms propres bruxel­lois. Plus de 4 200 notices, rédi­gées par plus […]

Le Dic­tion­naire d’histoire de Bruxelles, publié sous la direc­tion de Serge Jau­main, pro­fes­seur à l’université de Bruxelles, se pré­sente comme un novum dans cette caté­go­rie de publi­ca­tions his­to­riques : il s’agit du pre­mier spé­ci­men pour la Région de Bruxelles-capi­tale1. Sa spé­ci­fi­ci­té consiste à four­nir des connais­sances sur les noms propres bruxel­lois. Plus de 4 200 notices, rédi­gées par plus de 80 col­la­bo­ra­teurs, choi­sis sur la base de leur exper­tise, portent sur des per­son­na­li­tés (décé­dées), des ins­ti­tu­tions, des entre­prises, des lieux, des rues, des œuvres. La fini­tion est belle : le livre au for­mat maniable de 17 x 24 cen­ti­mètres et à la cou­ver­ture car­ton­née compte 896 pages et envi­ron 100 repro­duc­tions pleine page en cou­leur de monu­ments et lieux évo­quant la spé­ci­fi­ci­té de Bruxelles. Ven­du au prix de 40 euros, il s’agit d’une publi­ca­tion abordable.

D’emblée, je signa­le­rais, à l’heure d’internet qui est sou­vent la pre­mière source d’information sur un sujet, le plai­sir de par­cou­rir les pages d’un livre offrant un ensemble de ren­sei­gne­ments divers et per­ti­nents. Le prin­cipe du dic­tion­naire muni de notices brèves laisse libre cours à la ten­dance au « papillon­nage » cor­res­pon­dant à ce besoin de « sur­fer » en cli­quant sur les hyper­liens. Un tel tra­vail scien­ti­fique pro­cure sur­tout des savoirs contrô­lés, les­quels ne se pré­sentent tou­te­fois pas comme abso­lus ni défi­ni­tifs. Une des ori­gi­na­li­tés ici est de se consi­dé­rer comme un work in pro­gress et de pro­po­ser un site inter­net : www.dictionnairedebruxelles.be. On y trouve la liste des réfé­rences biblio­gra­phiques ; la pos­si­bi­li­té y est aus­si don­née de lais­ser un com­men­taire sur les notices ou d’envoyer un mes­sage aux col­la­bo­ra­teurs. La pré­sence de ce site (en construc­tion) consiste à déve­lop­per le dia­logue entre la popu­la­tion bruxel­loise, les acteurs de la socié­té civile et les uni­ver­si­taires, à l’instar de la démarche entre­prise par le Brus­sels Stu­dies Institute.

À l’origine de cette belle œuvre de com­pi­la­tion et de syn­thèse se trouve la ren­contre entre deux pas­sion­nés de la ville de Bruxelles, Serge Jau­main, pro­fes­seur d’histoire contem­po­raine à l’ULB, spé­cia­liste de l’histoire du patro­nat, de la grande dis­tri­bu­tion et des petits com­mer­çants et copro­mo­teur du Centre inter­dis­ci­pli­naire de recherche sur l’histoire de Bruxelles, et Alain Deneef, consul­tant, fon­da­teur et secré­taire géné­ral d’Aula Magna, un think thank bruxel­lois, et édi­teur. L’équipe de rédac­tion est com­po­sée prin­ci­pa­le­ment d’universitaires affi­liés à l’ULB ; le réseau des experts est, quant à lui, plus large, mais il com­porte, pour l’essentiel, des his­to­riens fran­co­phones tra­vaillant, pour la plu­part, dans des uni­ver­si­tés, des ins­ti­tu­tions ou des asso­cia­tions cultu­relles de la Région bruxelloise.

Le clas­se­ment des notices, qui rap­proche les items concer­nant la même per­sonne, ren­force la lisi­bi­li­té de l’ouvrage. Ain­si sous le nom « Erasme », on trou­ve­ra suc­ces­si­ve­ment : « Erasme, Didier ; Erasme, hôpi­tal aca­dé­mique ; Erasme, mai­son d’Erasme, sta­tion de métro ». Le Dic­tion­naire d’histoire de Bruxelles s’adresse, en effet, tant au citoyen inté­res­sé par l’histoire de sa ville qu’au cher­cheur sou­hai­tant y trou­ver une pre­mière orientation.

Comme indi­qué en qua­trième de cou­ver­ture, il vise à appor­ter une réponse à une série de ques­tions que l’on peut se poser en se pro­me­nant : « Quel est le per­son­nage auquel l’on a dédié cette rue ? Quand cette sec­tion de métro a‑t-elle vu le jour ? D’où vient la célé­bri­té de ce res­tau­rant ? Quel est le sculp­teur de cette sta­tue ? Quelles sont les ori­gines de ma com­mune ? Quel est l’auteur de cette fameuse pièce bruxel­loise ? Pour­quoi et par qui ce parc fut-il établi ? »

Abor­dant des élé­ments du pas­sé bruxel­lois aujourd’hui enfouis ou bien évo­quant ceux encore pré­sents à tra­vers leur évo­lu­tion, la démarche adop­tée dans l’ouvrage asso­cie la mémoire (comme appré­hen­sion vivante et sub­jec­tive du pas­sé) et l’histoire (comme rap­port média­ti­sé et cri­tique au pas­sé). Une telle démarche réveille notre propre mémoire de lieux, de noms, asso­ciée à des sou­ve­nirs divers, ou bien elle l’ouvre à des endroits, bâti­ments, per­son­nages, qui nous étaient incon­nus. La Mémé, El Kali­ma, Elzen­hof, cela vous dit quelque chose ? Il s’agit res­pec­ti­ve­ment d’une mai­son médi­cale créée par des étu­diants de l’UCL en 1957, d’un centre de ren­contres et de dia­logues entre chré­tiens et musul­mans ouvert en 1978, d’un centre cultu­rel fla­mand sis rue du Trône. À quels objets de fabri­ca­tion belge ren­voient les noms de la famille Michiels ou d’Odon War­land ? Si la pre­mière est asso­ciée au cho­co­lat Côte d’or, le second l’est à la ciga­rette « Boule natio­nale » (1920). Qu’il est agréable de se voir expli­quer la créa­tion et la signi­fi­ca­tion sociale de lieux, pour par­tie encore exis­tants, pour par­tie affec­tés à d’autres usages ou détruits : tels le café La Bécasse, la Librai­rie de Rome, la pis­cine Vic­tor Boin, l’auditorium du pas­sage 44 dans la pre­mière caté­go­rie ; le ciné­ma Le Cen­tu­ry, l’hôtel de Bel­le­vue, La Bel­lone, la Mai­son du Peuple, dans la seconde.

Nom­breuses sont les notices consa­crées à des per­sonnes, à des bâti­ments, à des lieux évo­quant les Bruxelles du XVIIIe au XXIe siècle. À titre pure­ment illus­tra­tif, je signa­le­rai ici dans le domaine éco­no­mique, la banque Degroof, le joailler-bijou­tier De Greef, le maga­sin de linge de mai­son Hayoit, les opti­ciens Bodart ; dans le domaine artis­tique, le peintre et sculp­teur Jacques de Lal­laing, le sculp­teur Julien Dillens ; dans le domaine poli­tique, les Etienne, baron de Ger­lache, Alexandre Jamar, Paul Jan­son, Louis Hap et de nom­breux autres bourg­mestres de Bruxelles et des com­munes de la Région. Les noms de résis­tants de la Pre­mière et de la Seconde Guerre mon­diale, dont le sou­ve­nir est main­te­nu à tra­vers celui de rues ou de bâti­ments, rap­pellent les souf­frances indi­vi­duelles (mais aus­si col­lec­tives) endu­rées lors des guerres et l’héroïsme de quelques-uns : l’infirmière Edith Cavell, l’architecte Phi­lippe Baucq, fusillés en 1915 ; la résis­tante Andrée De Jongh ou le peintre Mar­cel Has­tir qui, pour la pre­mière, a sur­vé­cu à la dépor­ta­tion et, pour le second, a caché des Juifs dans son ate­lier. Pour autant, les ori­gines médié­vales de la ville ne sont pas oubliées, non seule­ment par les édi­fices reli­gieux ou les restes de la pre­mière enceinte, mais aus­si par le rap­pel de cer­tains noms comme celui de la famille d’Aa, sei­gneurs d’Anderlecht et fon­da­teurs au XIe siècle du cha­pitre des cha­noines de l’église Saint-Pierre, aujourd’hui Col­lé­giale Saints-Pierre-et-Gui­don d’Anderlecht.

Comme on peut le consta­ter, Bruxelles appa­rait dans ses dimen­sions mul­tiples : poli­tiques, éco­no­miques, sociales, artis­tiques, reli­gieuses. Tant d’entrées, et néan­moins on regret­te­ra l’absence de diverses réfé­rences, mon­trant, par là, com­bien une telle entre­prise ne peut qu’être incom­plète : en cha­cun, elle sus­cite des réso­nances confi­nant à un sen­ti­ment d’identification avec cette Région. Une notice aurait pu être consa­crée, me semble-t-il, à la mai­son de ren­dez-vous Le Ber­ger, dans la rue du même nom près de la porte de Namur, lieu coquin et mythique aux chambres toutes dif­fé­rentes et déco­rées en style art déco, res­té intact depuis 1935, sau­vé du pillage et de la démo­li­tion et res­tau­ré à l’identique en 2011 pour en faire un hôtel (ce dont témoigne une publi­ca­tion récente abon­dam­ment illus­trée2). Si men­tion est faite de plu­sieurs jour­naux comme De Brus­selse Post, Brus­selse Tij­din­gen, The Bul­le­tin s’adressant prio­ri­tai­re­ment à la com­mu­nau­té anglo­phone de Bruxelles, ou encore L’Étoile belge, La Libre Bel­gique, la Revue géné­rale pour leur ancien­ne­té, leur pré­sence ou leur rôle dans la capi­tale, on regret­te­ra l’absence de l’hebdomadaire Pour, issu de 1968 et très pré­sent sur la scène média­tique dans les années 1970, dont la rédac­tion et l’imprimerie, rue de la Concorde à Ixelles, furent détruits en 1981 dans un incen­die aux ori­gines pas tout à fait éclair­cies. L’indication de ces manques ne sert qu’à rehaus­ser la qua­li­té de l’ouvrage qui nous est pro­po­sé et à révé­ler com­bien le domaine his­to­rique reste sou­mis à des choix, des par­tis-pris, des pro­ces­sus iden­ti­taires, bref à des limites de toutes natures. Le site inter­net du Dic­tion­naire d’histoire de Bruxelles est là pour nous aider à les recon­naitre et à les surmonter.

  1. S. Jau­main (dir.), Dic­tion­naire d’histoire de Bruxelles, éd. Pro­so­pon, coll. « Dic­tion­naires », 2013.
  2. Isa­belle Léo­nard, Marie-Fran­çoise Plis­sart, Le Ber­ger. Sou­ve­nirs d’une mai­son de ren­dez-vous, Les impres­sions nou­velles, 2012.

Geneviève Warland


Auteur

Geneviève Warland est historienne, philosophe et philologue de formation, une combinaison un peu insolite mais porteuse quand on veut introduire des concepts en histoire et réfléchir à la manière de l’écrire. De 1991 à 2003, elle a enseigné en Allemagne sous des statuts divers, principalement à l’université : Aix-la-Chapelle, Brême, et aussi, par la suite, Francfort/Main et Paderborn. Cette vie un peu aventurière l’a tout de même ramenée en Belgique où elle a travaillé comme assistante en philosophie à l’USL-B et y a soutenu en 2011 une thèse intégrant une approche historique et une approche philosophique sur les usages publics de l’histoire dans la construction des identités nationales et européennes aux tournants des XXè et XXIè siècles. Depuis 2012, elle est professeure invitée à l’UCLouvain pour différents enseignements en relation avec ses domaines de spécialisation : historiographie, communication scientifique et épistémologie de l’histoire, médiation culturelle des savoirs en histoire. De 2014 à 2018, elle a participé à un projet de recherche Brain.be, à la fois interdisciplinaire et interuniversitaire, sur Reconnaissance et ressentiment : expériences et mémoires de la Grande Guerre en Belgique coordonné par Laurence van Ypersele. Elle en a édité les résultats scientifiques dans un livre paru chez Waxmann en 2018 : Experience and Memory of the First World War in Belgium. Comparative and Interdisciplinary Insights.