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L’opposition

Numéro 11 Novembre 2011 par Luc Van Campenhoudt

octobre 2011

C’est déci­dé, le gou­ver­ne­ment sera une tri­par­tite tra­di­tion­nelle, for­mée des socia­listes, des libé­raux et des sociaux-chré­­tiens. Bien qu’ayant négo­cié loya­le­ment les accords les plus dif­fi­ciles et indis­pen­sables, avec l’am­bi­tion légi­time de gou­ver­ner, les Verts du Nord et du Sud, unis­sant leur sort, se retrouvent fina­le­ment dans l’op­po­si­tion, aux côtés de la N‑VA prin­ci­pa­le­ment. Toute l’at­ten­tion […]

C’est déci­dé, le gou­ver­ne­ment sera une tri­par­tite tra­di­tion­nelle, for­mée des socia­listes, des libé­raux et des sociaux-chré­tiens. Bien qu’ayant négo­cié loya­le­ment les accords les plus dif­fi­ciles et indis­pen­sables, avec l’am­bi­tion légi­time de gou­ver­ner, les Verts du Nord et du Sud, unis­sant leur sort, se retrouvent fina­le­ment dans l’op­po­si­tion, aux côtés de la N‑VA prin­ci­pa­le­ment. Toute l’at­ten­tion se tourne désor­mais vers le gou­ver­ne­ment et son action. Dans sa plus ou moins longue tra­ver­sée du désert, l’op­po­si­tion n’est habi­tuel­le­ment plus sous les feux de la rampe et semble n’exis­ter que par ses cri­tiques qui la piègent en même temps : ne donne-t-elle pas assez de la voix, elle est inexis­tante ; en donne-t-elle trop, on lui repro­che­ra d’être « sys­té­ma­ti­que­ment négative ».

Or, un régime démo­cra­tique ne se carac­té­rise pas seule­ment par un cer­tain type de rela­tion entre les diri­geants et les citoyens qui les élisent ; il se carac­té­rise aus­si par l’an­ta­go­nisme entre une majo­ri­té et une oppo­si­tion. Si le gou­ver­ne­ment a pour fonc­tion d’a­gir pour trai­ter les pro­blèmes d’in­té­rêt géné­ral et mettre en œuvre une poli­tique, bref de faire, l’op­po­si­tion a pour fonc­tion pre­mière et essen­tielle de mon­trer qu’il est pos­sible de faire autre chose et/ou de faire les choses autre­ment1. Sa rai­son d’être est de convaincre qu’il existe tou­jours une alter­na­tive à ce que pro­pose le gou­ver­ne­ment, et d’o­bli­ger celui-ci à jus­ti­fier soli­de­ment ses déci­sions face au juge­ment des citoyens. C’est pour­quoi on attend de l’op­po­si­tion qu’elle ne se contente pas de cri­ti­quer, mais qu’elle éla­bore chaque fois des alter­na­tives et soit capable de s’or­ga­ni­ser effi­ca­ce­ment à cette fin, comme le sha­dow govern­ment au Royaume-Uni. Plus que l’ac­tion du gou­ver­ne­ment face aux citoyens, c’est la dia­lec­tique gou­ver­ne­ment-oppo­si­tion face aux citoyens qui est consti­tu­tive de la dyna­mique démo­cra­tique. Il faut donc bien que cer­tains assurent la fonc­tion ingrate de l’op­po­si­tion en espé­rant convaincre un maxi­mum d’é­lec­teurs que s’ils accé­daient au pou­voir, les choses se pas­se­raient net­te­ment mieux.

Dans l’at­mo­sphère consen­sua­liste ambiante, on tend à oublier que la démo­cra­tie a besoin d’an­ta­go­nismes struc­tu­rants. Comme le montrent les débats actuels sur la répar­ti­tion des efforts exi­gés par l’aus­té­ri­té annon­cée, loin d’être dépas­sé, l’an­ta­go­nisme gauche-droite redouble aujourd’­hui de per­ti­nence. S’y sont ajou­tés d’autres sur les pro­blèmes de l’in­té­gra­tion euro­péenne, du modèle de déve­lop­pe­ment et de crois­sance, de l’en­vi­ron­ne­ment, du mul­ti­cul­tu­ra­lisme et de l’im­mi­gra­tion notam­ment. En Bel­gique, les com­pro­mis et les coa­li­tions impo­sées par le mode de scru­tin tendent à estom­per les anta­go­nismes. Qu’ils soient plu­tôt de droite ou plu­tôt de gauche, les par­tis au pou­voir — libé­raux, socia­listes et sociaux-chré­tiens — pen­che­ront tous peu ou prou vers le centre quand ils ne le reven­di­que­ront pas fran­che­ment. Mais, « plus le centre se radi­ca­lise, plus les extrêmes pros­pèrent2 », car beau­coup de citoyens voient alors dans l’ex­tré­misme — incar­né au niveau ins­ti­tu­tion­nel par la N‑VA — la seule manière d’ex­pri­mer leurs désaccords.

Le pro­blème devant lequel se sont trou­vés les négo­cia­teurs et, en par­ti­cu­lier, le for­ma­teur, en ce début d’oc­tobre, était cor­né­lien. Si les huit par­tis ayant négo­cié les accords avaient com­po­sé ensemble un « gou­ver­ne­ment d’u­nion natio­nale » comme le récla­maient les fran­co­phones, ils auraient ouvert un bou­le­vard aux natio­na­listes fla­mands qui auraient alors béné­fi­cié du qua­si-mono­pole de l’op­po­si­tion et donc de la cri­tique et de l’al­ter­na­tive ; une oppo­si­tion sépa­ra­tiste et natio­na­liste dont la voix aurait été d’au­tant plus forte qu’elle aurait eu face à elle une majo­ri­té trop hété­ro­clite pour ne pas rapi­de­ment éta­ler ses pro­fondes divi­sions. Si, par les accords conclus, « le sépa­ra­tisme est en train de perdre la bataille », selon la for­mule de Charles Michel, il n’est pas encore cer­tain qu’au bout du compte, il per­dra la guerre.

Cette issue, celle du pire sans doute, est donc écar­tée puisque, en excluant les Verts sous le dik­tat de l’O­pen-VLD et du CD&V, le for­ma­teur a pri­vé en même temps la N‑VA du qua­si-mono­pole de l’op­po­si­tion et offert au pays une seconde oppo­si­tion qui s’ex­pri­me­ra à l’in­té­rieur d’un consen­sus sur l’a­ve­nir de l’É­tat fédé­ral. Mais pas pour le meilleur au regard des enjeux actuels qui concernent la pro­tec­tion des plus faibles, le modèle de déve­lop­pe­ment, la poli­tique d’a­sile et, last but not least, les pra­tiques en matière de gou­ver­nance, sur les­quels les Verts sont les plus à même de conce­voir des pro­jets alter­na­tifs et des solu­tions nova­trices. L’en­jeu est alors que cette période d’op­po­si­tion ne mar­gi­na­lise pas les deux par­tis verts, leur dis­cours et leur pro­gramme dans une période his­to­rique où ils sont deve­nus une com­po­sante indis­pen­sable de la vie politique.
Entre­temps, obli­gé de se défendre sur deux fronts simul­ta­né­ment, celui des natio­na­listes fla­mands qui s’en­gouf­fre­ront dans les moindres failles du fonc­tion­ne­ment de l’É­tat et celui des verts qui l’at­ta­que­ront sur son conser­va­tisme, ce gou­ver­ne­ment sera encore moins que les pré­cé­dents une sinécure.

  1. Voir Nik­las Luh­mann, Poli­tique et com­plexi­té, Cerf, 1999.
  2. André-Gérard Sla­ma, L’an­gé­lisme exter­mi­na­teur. Essai sur l’ordre moral contem­po­rain, Gras­set, 1993.

Luc Van Campenhoudt


Auteur

Docteur en sociologie. Professeur émérite de l’Université Saint-Louis – Bruxelles et de l’Université catholique de Louvain. Principaux enseignements : sociologie générale, sociologie politique et méthodologie. Directeur du Centre d’études sociologiques de l’Université Saint-Louis durant une quinzaine d’années, jusqu’en 2006, il a dirigé ou codirigé une quarantaine de recherches, notamment sur l’enseignement, les effets des politiques sécuritaires, les comportements face au risque de contamination par le VIH et les transformations des frontières de la Justice pénale. Ces travaux ont fait l’objet de plusieurs dizaines d’articles publiés dans des revues scientifiques, de nombreux ouvrages, et de plusieurs invitations et chaires dans des universités belges et étrangères. À travers ces travaux, il s’est intéressé plus particulièrement ces dernières années aux problématiques des relations entre champs (par exemple la justice et la médecine), du pouvoir dans un système d’action dit « en réseau » et du malentendu. Dans le cadre de ces recherches il a notamment développé la « méthode d’analyse en groupe » (MAG) exposée dans son ouvrage La méthode d’analyse en groupe. Applications aux phénomènes sociaux, coécrit avec J.-M. Chaumont J. et A. Franssen (Paris, Dunod, 2005). Le plus connu de ses ouvrages, traduit en plusieurs langues, est le Manuel de recherche en sciences sociales, avec Jacques Marquet et Raymond Quivy (Paris, Dunod, 2017, 5e édition). De 2007 à 2013, il a été directeur de La Revue Nouvelle.