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L’héritage de Karski et l’antisémitisme polonais

Numéro 2 février 2014 par Roland Baumann

février 2014

En Pologne, l’année 2014 mar­que­ra le sep­tan­tième anni­ver­saire de l’insurrection de Var­so­vie, mais aus­si de la liqui­da­tion du ghet­to de Lodz. C’est aus­si une année d’hommages à Jan Kozie­lews­ki, alias Kars­ki, né à Lodz le 24 avril 1914, mes­sa­ger de la résis­tance polo­naise et Juste par­mi les Nations. Entré dans le ghet­to de Var­so­vie en 1942, témoin de […]

En Pologne, l’année 2014 mar­que­ra le sep­tan­tième anni­ver­saire de l’insurrection de Var­so­vie, mais aus­si de la liqui­da­tion du ghet­to de Lodz. C’est aus­si une année d’hommages à Jan Kozie­lews­ki, alias Kars­ki, né à Lodz le 24 avril 1914, mes­sa­ger de la résis­tance polo­naise et Juste par­mi les Nations. Entré dans le ghet­to de Var­so­vie en 1942, témoin de l’extermination des juifs, Kars­ki ten­ta d’alerter le monde libre. Mais, à Londres, puis à New York et Washing­ton, il ne fut pas écou­té. Son entre­tien avec le pré­sident Roo­se­velt en 1943 ne fut sui­vi d’aucune action. La machine de mort nazie conti­nua à tour­ner à plein régime jusqu’à l’été 1944 lorsque furent exter­mi­nés à Ausch­witz-Bir­ke­nau les Juifs de Hon­grie et ceux de Lodz, der­nier ghet­to polo­nais à être liqui­dé par les Alle­mands. Sourds au mes­sage de Kars­ki sur le sort des Juifs euro­péens, les Anglo-Amé­ri­cains ne réagirent pas à l’écrasement de la résis­tance polo­naise par les Alle­mands et les Soviétiques.

Le 8 jan­vier der­nier, orga­ni­sée au Par­le­ment euro­péen à Bruxelles, à l’initiative de Jacek Saryusz-Wols­ki, dépu­té euro­péen, et de Robert Kos­tro, direc­teur du musée d’Histoire de Pologne (Var­so­vie), une confé­rence inter­na­tio­nale évo­quait l’héritage de Jan Kars­ki ain­si que les ques­tions de res­pon­sa­bi­li­té morale et poli­tique de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale devant de tels évè­ne­ments. Mon­trée au Par­le­ment par le musée d’Histoire de Pologne, l’exposition tem­po­raire Jan Kars­ki, homme de liber­té, conçue et réa­li­sée par Joan­na Podols­ka, direc­trice du Centre pour le dia­logue des cultures Marek Edel­man, à Lodz, retrace le par­cours fas­ci­nant du jeune diplo­mate, mes­sa­ger de résis­tance et des Juifs de Var­so­vie, puis pro­fes­seur d’université et citoyen amé­ri­cain, témoin de pre­mier plan dans le film Shoah de Claude Lanz­mann… Un « catho­lique juif », dont le roman de Yan­nick Hae­nel (Jan Kars­ki, 2009) évoque magis­tra­le­ment le des­tin exceptionnel.

La bio­gra­phie de Kars­ki, mes­sa­ger des Juifs de Var­so­vie, semble d’autant plus sin­gu­lière et héroïque face à l’indifférence ou à l’hostilité carac­té­ri­sant de larges sec­teurs de l’opinion publique polo­naise lors de l’extermination des Juifs par les nazis. Expo­sées1 à l’Institut his­to­rique juif de Var­so­vie (Žydows­ki Ins­ty­tut His­to­rycz­ny im. Ema­nue­la Rin­gel­blu­ma), des cari­ca­tures anti­sé­mites, parues dans la presse polo­naise de 1919 à 1939, témoignent de la viru­lence de la haine des Juifs en Pologne avant la Shoah.

Direc­trice des col­lec­tions d’art de l’Institut, Tere­sa Šmie­chows­ka explique : « La plu­part de ces cari­ca­tures polo­naises reprennent les grands thèmes de l’imaginaire anti­sé­mite pré­sents dans la presse euro­péenne à la fin du XIXe siècle. Elles s’inspirent des cari­ca­tures anti­sé­mites dif­fu­sées en France pen­dant l’affaire Drey­fus ou publiées à Vienne dans le jour­nal sati­rique Kike­ri­ki proche du Par­ti chré­tien-social de Karl Lue­ger, popu­liste et anti­sé­mite. Avant 1900, les des­sins anti­sé­mites sont rares dans la presse de langue polo­naise, édi­tée en Rus­sie tsa­riste ou dans l’Empire aus­tro-hon­grois. En Gali­cie, ils se limitent à des repré­sen­ta­tions tra­di­tion­nelles, Juif errant ou col­por­teur juif misérable. »

En Pologne russe, la révo­lu­tion de 1905 voit le déve­lop­pe­ment d’un mar­ché de la presse sati­rique et l’essor d’une cari­ca­ture anti­sé­mite « moderne » à carac­tère racial. L’affaire Bei­lis (1911), ce Juif de Kiev accu­sé de meurtre rituel par la jus­tice tsa­riste n’inspire pas pour autant les cari­ca­tu­ristes dans la presse polo­naise. Par contre, lors des élec­tions à la Dou­ma en 1912, la presse favo­rable au par­ti natio­nal-démo­crate de Roman Dmows­ki (Endec­ja) uti­lise la cari­ca­ture anti­sé­mite dans sa cam­pagne pour le boy­cott des Juifs. L’indépendance de la Pologne à la fin de la Pre­mière Guerre mon­diale radi­ca­lise la cari­ca­ture eth­nique et donne nais­sance au mythe du com­plot judéo-bolchévique.

L’historienne d’art pré­cise : « L’histoire de la deuxième répu­blique polo­naise com­mence par des vio­lences com­mises contre les mino­ri­tés et visant en par­ti­cu­lier les Juifs. La vie poli­tique se carac­té­rise par une inten­si­fi­ca­tion de la vio­lence. Les natio­na­listes jouent sur la peur d’une inva­sion étran­gère. Fin 1922, le pre­mier pré­sident de la répu­blique, Gabriel Naru­to­wicz, élu grâce aux voix de gauche et des mino­ri­tés, est dénon­cé par les droites natio­na­liste et catho­lique comme le “pré­sident des Juifs” et assas­si­né. Iro­ni­que­ment la presse anti­sé­mite polo­naise se concentre sur­tout dans la région de Poz­nan, annexée à l’Empire alle­mand jusqu’en 1918, et où on trouve très peu de Juifs. Cet “anti­sé­mi­tisme de trait” n’est pas d’un phé­no­mène mino­ri­taire, ni le fait d’une presse mar­gi­nale, bien au contraire ! »

Les recherches effec­tuées par les his­to­riens dans la presse pério­dique de l’époque en pré­pa­ra­tion de l’exposition montrent en effet la large dif­fu­sion de ces des­sins de presse anti­sé­mites dans l’entre-deux-guerres. Les cari­ca­tures anti­sé­mites paraissent dans des quo­ti­diens régio­naux impor­tants tels le Kurier Poz­nans­ki (25 – 30 000 exem­plaires) et le Dzien­nik Byd­gos­ki, ain­si que dans les pério­diques liés au par­ti natio­nal-démo­crate. Elles sont très pré­sentes dans des heb­do­ma­daires sati­riques et humo­ris­tiques de large dif­fu­sion : Mucha (« La mouche »), tiré à 45 000 exem­plaires, Pod Pre¸gierz (« Au pilo­ri ») et Samoo­bro­na Naro­du (« Auto­dé­fense de la nation »), tous deux tirés à 25 000 exem­plaires. Publié à par­tir de 1924 à Byd­goszcz, le Szabes-kurier reprend sou­vent des des­sins anti­sé­mites parus au préa­lable dans l’hebdomadaire alle­mand Der Stür­mer, une impor­tante source d’inspiration pour les anti­sé­mites polonais.

L’exposition tire donc de l’oubli un art gra­phique de la haine, frag­ments d’un vaste cor­pus d’images d’une grande force évo­ca­trice, publiées sou­vent en pre­mière page des jour­naux de l’époque. La plu­part de ces des­sins res­tent faciles à lire aujourd’hui, ce qui témoigne bien de leur pou­voir sur la men­ta­li­té col­lec­tive. D’ailleurs, la langue polo­naise véhi­cule encore aujourd’hui de nom­breux sté­réo­types concer­nant les Juifs, à com­men­cer les pro­verbes qui sont qua­si tous néga­tifs et donnent du Juif l’image d’un irré­duc­tible étran­ger, en oppo­si­tion radi­cale avec le « vrai Polo­nais ». Comme le sug­gèrent ces des­sins et leurs légendes, les anti­sé­mites polo­nais étaient per­sua­dés que le monde serait har­mo­nieux si le monde se débar­ras­sait des Juifs ! Dans l’exposition, de nom­breuses cari­ca­tures montrent les vio­lences phy­siques exer­cées sur des Juifs, bat­tus, pen­dus, etc. Des Juifs assi­mi­lés aux mau­vaises herbes ou à la ver­mine… à éra­di­quer… Ces cari­ca­tures com­mu­niquent un mes­sage clair : les Juifs sont « étran­gers et déplai­sants », « leur pré­sence est un dan­ger, et il n’y a plus de place pour eux en Pologne » ! Par­mi les plus ter­ri­fiantes de l’exposition, rete­nons cette image de wagons de che­min de fer char­gés de Juifs polo­nais que le train emporte vers une des­ti­na­tion incon­nue. Un des­sin « vision­naire »… daté de 1937 ! La viru­lence de ces œuvres, dont les auteurs sont sou­vent des illus­tra­teurs connus, témoigne du mur de haine qui s’érigea contre les Juifs polo­nais de l’indépendance à la Deuxième Guerre mon­diale, ren­for­çant par­mi la popu­la­tion polo­naise des sen­ti­ments d’indifférence ou de haine anti­sé­mites, exa­cer­bés ensuite par les nazis dès sep­tembre 1939. Tere­sa Šmie­chows­ka conclut : « On ne peut com­prendre l’histoire juive sans l’antisémitisme et c’est un signe de matu­ri­té citoyenne pour le public polo­nais de pou­voir revi­si­ter l’histoire natio­nale y com­pris à tra­vers ces témoi­gnages de haine raciale. Je pense que le suc­cès de cette expo­si­tion montre qu’aujourd’hui en Pologne nous avons enfin un rap­port adulte et cri­tique à notre pas­sé y com­pris dans ses moments les moins glorieux ! » 

  1. Du 15 octobre 2013 au 31 jan­vier 2014. Cette expo­si­tion tem­po­raire était accom­pa­gnée d’un cata­logue bilingue polonais/anglais publié par l’Institut his­to­rique juif : « Alien and unplea­sant » : Anti­se­mi­tic dra­wings from the Polish Press 1919 – 1939.

Roland Baumann


Auteur

Roland Baumann est historien d’art et ethnologue, professeur à l’Institut de radioélectricité et de cinématographie (Inraci), assistant à l’Université libre de Bruxelles (ULB).