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L’expert dans le miroir

Numéro 3 - 2017 - communication Expert journalisme média Médias par Renaud Maes

avril 2017

Le cher­cheur ame­né à s’exprimer dans un média risque à chaque ins­tant de tom­ber dans un des trois méca­nismes sui­vants : l’enfermement doc­tri­naire dans une posi­tion, l’extension de son domaine d’intervention au-delà de son domaine d’expertise, la four­ni­ture d’analyses aus­si ins­tan­ta­nées que peu rigou­reuses. Pour contrer ces méca­nismes, peut-être est-il néces­saire que chaque cher­cheur ose affron­ter l’expert dans le miroir.

Dossier

« Et vous, que pen­sez-vous de…?» Telle est la ques­tion fati­dique qui peut tout faire bas­cu­ler. Amené(e) à s’exprimer en direct dans un média quel­conque, le cher­cheur (ou, c’est plus rare, la cher­cheuse) qui se trouve confronté(e) à la ques­tion « Que pen­sez-vous de…» fait en effet face à une situa­tion géné­ra­le­ment dra­ma­tique. S’il a de la chance, énor­mé­ment de chance, le cher­cheur a réel­le­ment étu­dié ce dont il est ques­tion, auquel cas il pour­ra aisé­ment for­mu­ler une série de remarques pré­cises et docu­men­tées, dérou­ler un argu­men­taire bien fice­lé. Mais il faut tout de suite l’admettre, ce cas de figure est l’exception. C’est que la recherche uni­ver­si­taire est extrê­me­ment spé­cia­li­sée, bien plus que ne l’est géné­ra­le­ment la thé­ma­tique d’une émis­sion, fût-elle pro­duite par Arte. Dans la grande majo­ri­té des cas, à la ques­tion « Que pen­sez-vous de…», le cher­cheur appe­lé en tant qu’expert devra répondre en « sor­tant » de son sujet de recherche. Et c’est là que la situa­tion bas­cule faci­le­ment : toute une série de méca­nismes se cumulent pour l’amener à com­mettre le « hol­dup » sur le débat que son sta­tut d’expert lui per­met si faci­le­ment. C’est de ces méca­nismes que j’entends ici discuter.

Précautions d’emploi

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il me faut noter quelques pré­cau­tions limi­naires. Pre­miè­re­ment, cet article est le pro­duit d’une intros­pec­tion, puisqu’il m’est quel­que­fois arri­vé de jouer le rôle d’expert. Il ne s’agit donc pas ici de dési­gner d’un doigt ven­geur tel col­lègue qui aurait « failli » à sa très noble mis­sion. Tous les effets ici décrits m’ont sem­blé soit s’être pro­duits, soit avoir man­qué de se pro­duire à l’occasion de mes interventions.

Deuxiè­me­ment, il n’est pas non plus des­ti­né à esquis­ser un ensemble de règles de conduite ou de cri­tères per­met­tant de dis­tin­guer les bons experts des mau­vais. Il ne se place donc pas sur le ter­rain de la morale, mais bien de l’analyse réflexive (du moins, tel est mon espoir).

Troi­siè­me­ment, il s’inscrit dans une optique « idéal-typique », au sens où il entend bros­ser un « tableau de pen­sée » en igno­rant volon­tai­re­ment cer­tains traits de la réa­li­té et en en accen­tuant d’autres1. Il s’agit d’aider à pen­ser la réa­li­té, au risque de perdre une part de sa complexité.

Enfin, il me faut sou­li­gner que ces effets sont très lar­ge­ment des effets de sys­tèmes — ose­rions-nous dire de struc­tures ? — qui dépassent le cadre des acteurs d’une situa­tion par­ti­cu­lière. En d’autres termes, il ne s’agit pas ici de lais­ser accroire une « volon­té machia­vé­lique » des experts ou des jour­na­listes, ou pire encore à un « com­plot » des « élites uni­ver­si­taires et média­tiques ». En effet, il appa­rait que les dyna­miques à l’œuvre dans ces situa­tions dépassent lar­ge­ment les pos­si­bi­li­tés pour les acteurs de les concep­tua­li­ser et, à for­tio­ri, de les scé­na­ri­ser. Lors de la « mise en spec­tacle » inhé­rente à tout dis­po­si­tif média­tique2, les acteurs sont dans l’absolue majo­ri­té mus par une forme d’illu­sio qui empêche la réflexi­vi­té, c’est-à-dire qu’ils sont « pris au jeu » de la situa­tion et opèrent selon des codes qui s’imposent à eux comme autant d’évidences3.

Le mécanisme Adorno

Le pre­mier méca­nisme que j’aborderai ici trouve sa source dans l’absence de réflexion sur les effets de pou­voir du dis­cours pro­non­cé par l’expert dans le cadre d’un dis­po­si­tif média­tique. Il menace en par­ti­cu­lier l’«expert » qui s’aventure à s’exprimer au sujet d’une « ques­tion socia­le­ment vive » en oubliant d’interroger préa­la­ble­ment les enjeux propres aux pre­miers concer­nés, par exemple aux acteurs d’une mobi­li­sa­tion. C’est ce que j’appellerai « le méca­nisme Adorno ».

Le phi­lo­sophe alle­mand était une figure cru­ciale des pre­mières mani­fes­ta­tions étu­diantes des années 1960. Il était ain­si cité par tous les orga­ni­sa­teurs de la mani­fes­ta­tion contre la venue du Chah le 2 juin 1967 et, plus encore, lors de la pre­mière mani­fes­ta­tion et des nom­breuses mobi­li­sa­tions qui firent suite à l’assassinat d’un étu­diant, Ben­no Ohnesorg.

Pour­tant, dès 1968, Ador­no devint spé­cia­liste des longs entre­tiens où il condam­nait avec fougue et par­fois dans une même tirade la jeu­nesse, le jazz et les vel­léi­tés de chan­ge­ment social por­tés par les mou­ve­ments étu­diants4. Refu­sant abso­lu­ment de consi­dé­rer une autre pers­pec­tive sur les objets dont il trai­tait, il n’hésitait pas à assé­ner son avis à grand ren­fort de termes vio­lents. Il qua­li­fia ain­si plu­sieurs fois les étu­diants du Sozia­lis­ti­schen Deut­schen Stu­den­ten­bund (SDS) de « fas­cistes » ou de « meute de loups », allu­sion expli­cite aux SS. Pro­gres­si­ve­ment, des médias comme Der Spie­gel prirent l’habitude d’interviewer Ador­no pour obte­nir pré­ci­sé­ment ces sor­ties qui ne man­quaient pas de pro­vo­quer nombre de com­men­taires (et d’augmenter les tirages).

Et plus Ador­no don­nait d’interviews, plus il était évi­dem­ment la cible des cri­tiques étu­diantes. La ten­sion culmi­na avec le « buse­nat­te­nat », c’est-à-dire l’exhibition par trois de ses étu­diantes de leurs seins dénu­dés à l’occasion de son cours du 22 avril 1969 qui l’amena à annu­ler son sémi­naire. Juste à la suite de cet « atten­tat », il don­na une inter­view où il affir­ma ne pas craindre de s’enfermer dans une tour d’ivoire, et sug­gé­ra que les étu­diants feraient mieux de se concen­trer sur la théo­rie sans y mêler la moindre pra­tique5. Se dis­tan­ciant abso­lu­ment des mou­ve­ments contes­ta­taires et les accu­sant de n’avoir pas com­pris ses propres réflexions, il contri­bua ce fai­sant à délé­gi­ti­mer l’action du SDS. Pire encore, en sug­gé­rant qu’ils consti­tuaient une menace contre la démo­cra­tie, il nour­rit la polé­mique qui abou­tit, fin mai 1970 (après la mort d’Adorno), à l’interdiction com­plète des groupes se récla­mant du SDS par les auto­ri­tés uni­ver­si­taires et, dans la fou­lée, par les auto­ri­tés de cer­taines villes.

Ador­no s’obstinait à ne pas consi­dé­rer les effets de ses sor­ties média­tiques, à ne pas vou­loir déco­der le jeu auquel les jour­na­listes se livraient en l’interrogeant. En adop­tant une atti­tude sur­plom­bante d’universitaire, en défen­dant un « rai­son­ne­ment abs­trait » et le pri­mat de la « réflexion théo­rique », et refu­sant de ques­tion­ner les effets de pou­voir de son propre dis­cours, il se retrou­va pris au piège d’un dis­po­si­tif qu’il ali­men­ta conti­nu­ment en pre­nant des posi­tions de plus en plus radi­cales, et qui abou­tit à un divorce incroyable entre lui et ses étu­diants. Pire encore, alors qu’il avait été une figure impor­tante de la lutte contre l’autoritarisme, il ser­vit de pré­texte à la répres­sion auto­ri­taire des mou­ve­ments étu­diants dès jan­vier 1970.

Le méca­nisme Ador­no doit beau­coup à la « rup­ture bache­lar­dienne », celle qui veut que la Science implique la « des­truc­tion de l’opinion »6. Cette croyance épis­té­mo­lo­gique vou­lant que la dis­tance la plus grande par rap­port à l’engagement soit la plus à même à créer du « savoir savant » a sou­vent une consé­quence per­verse, car elle amène les cher­cheurs et, sin­gu­liè­re­ment, les uni­ver­si­taires à cari­ca­tu­rer les mou­ve­ments dont ils traitent à défaut d’en appré­hen­der les réa­li­tés com­plexes — ce que seules une étude « de ter­rain » et donc une cer­taine impli­ca­tion per­met­traient. L’exemple d’Adorno n’est en la matière nul­le­ment exceptionnel.

Le mécanisme Hayek

Le second méca­nisme lié à un effet de pou­voir a été par­fai­te­ment décrit par Frie­drich Hayek lors de son dis­cours du ban­quet du « Nobel » d’économie, rai­son pour laquelle je le dési­gne­rai comme « méca­nisme Hayek ». L’économiste aus­tro-bri­tan­nique cri­ti­qua en effet l’idée même du Nobel en ces termes : « Le prix Nobel confère à un indi­vi­du une auto­ri­té qu’en éco­no­mie, aucun homme ne devrait pos­sé­der ». Et d’ajouter : « Il n’y a aucune rai­son pour laquelle un homme qui a réa­li­sé une contri­bu­tion signi­fi­ca­tive aux sciences éco­no­miques devrait être “omni­com­pé­tent” sur tous les pro­blèmes de la socié­té — comme la presse tend à le consi­dé­rer et ce, à tel point qu’il pour­rait finir par s’en per­sua­der lui-même. »7

L’expert, sur­tout s’il a reçu nombre de titres hono­ri­fiques, peut sou­vent pos­sé­der une parole qui « passe bien » même s’il expose un point de vue qui n’est pas for­cé­ment fon­dé. Et parce que fina­le­ment les jour­na­listes ou le public semblent satis­faits, il peut être ame­né à se croire lui-même plus com­pé­tent qu’il ne l’est en réa­li­té. Le pro­blème poin­té par­fai­te­ment par Hayek est que plus cette per­sonne est impor­tante dans le champ intel­lec­tuel, plus ce méca­nisme risque de nuire à la fois au débat public et à la dis­ci­pline elle-même, l’expert pou­vant par son impor­tance blo­quer toute thèse nova­trice et mieux fon­dée qui vien­drait d’un col­lègue plus jeune ou moins célèbre.

Ce méca­nisme est extrê­me­ment violent dans les débats télé­vi­sés, où des émi­nents « bons clients » débor­dant com­plè­te­ment de leur domaine de connais­sances s’en sortent appa­rem­ment bien mieux que des cher­cheurs plus confi­den­tiels qui bal­bu­tient des pro­pos pour­tant bien plus pré­cis et per­ti­nents. Mais il a aus­si lieu de manière plus géné­rale. Lorsque Bour­dieu a publié son célèbre ouvrage sur La domi­na­tion mas­cu­line, il a mono­po­li­sé à la fois l’attention des socio­logues et des médias, alors que sa contri­bu­tion était net­te­ment moins sub­tile et moins pous­sée théo­ri­que­ment que celle de pen­seuses fémi­nistes dont il s’était qui plus est « ins­pi­ré », comme Chris­tine Del­phy ou Monique Wit­tig8. Si cette publi­ca­tion a pu ame­ner une cer­taine recon­nais­sance ins­ti­tu­tion­nelle aux études en socio­lo­gie des genres, il n’en reste pas moins que Bour­dieu en a cade­nas­sé le péri­mètre et a pous­sé aus­si dans l’obscurité des notions telles que le « patriar­cat » de Del­phy9 au pro­fit de l’extension de son propre modèle de « champs de force », déve­lop­pé depuis la publi­ca­tion de La Dis­tinc­tion en 1974.

Le méca­nisme Hayek a ceci de par­ti­cu­lier qu’il agit puis­sam­ment sur l’auto-image de l’expert. Plus il enchai­ne­ra les suc­cès appa­rents en élar­gis­sant son ter­ri­toire à un nou­veau domaine, plus il se sen­ti­ra confir­mé dans son propre génie. Ce méca­nisme peut deve­nir com­plè­te­ment addic­tif, ce qui explique sans doute l’inclination de cer­tains intel­lec­tuels média­tiques à la diver­si­fi­ca­tion maxi­male des sujets d’étude.

Le mécanisme McLuhan

Un troi­sième méca­nisme qui me semble par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant a connu une cer­taine atten­tion à l’occasion de la paru­tion d’un article de Neil Hall, « Le Kar­da­shian Index : un indice de contra­dic­tion entre pro­fil sur les réseaux sociaux et le nombre de cita­tions »10. L’idée cen­trale de cet article est simple : il s’agit de faire un rap­port entre le nombre d’abonnés d’un scien­ti­fique don­né sur les réseaux sociaux et le nombre de cita­tions que ses papiers publiés dans les revues scien­ti­fiques obtiennent. Neil Hall montre que toute une série de scien­ti­fiques existent plus sur les réseaux sociaux que dans le domaine de la recherche, et sug­gère qu’à l’instar de Kim Kar­da­shian, ils ne font que « vendre du vide ». Sans abon­der dans le sens des fon­de­ments ultra­po­si­ti­vistes de ce type d’approche, la mise en évi­dence d’un nombre impor­tant de cher­cheurs à « l’indice Kar­da­shian » éle­vé sou­lève cepen­dant quelques ques­tions notam­ment sur le méca­nisme « pro­jec­tif » qui est à l’œuvre dans toute inter­ac­tion entre « expert » et « public » au tra­vers d’un média.

Ce méca­nisme sera ici bap­ti­sé « méca­nisme McLu­han », car nul mieux que ce cher­cheur cana­dien n’a su en jouer et en tom­ber pri­son­nier. Le suc­cès de Mar­shall McLu­han, auteur d’ouvrages par­fois cryp­tiques et hal­lu­ci­nés construits pour démon­trer la vali­di­té du déter­mi­nisme tech­no­lo­gique (en igno­rant à plu­sieurs reprises les faits his­to­riques)11, s’explique pour par­tie par sa capa­ci­té à don­ner une impres­sion de conni­vence au « grand public ». C’est ain­si qu’il assu­ra le suc­cès de ses livres pour­tant ardus à déchif­frer. McLu­han fut la coque­luche des radios et des pla­teaux télé­vi­sés, il s’exprima à pro­pos des médias dans tous les médias. À chaque inter­ven­tion, il pre­nait à témoin les spec­ta­teurs, les jour­na­listes, assé­nant ensuite ses inter­pré­ta­tions théo­riques sur leur expé­rience pra­tique. Don­nant (l’illusion?) du sens à leur réa­li­té, il agis­sait en fait comme un… gou­rou, qua­li­fi­ca­tif plu­sieurs fois uti­li­sé à son sujet. Notons que c’est ce besoin de proxi­mi­té per­ma­nente avec le public qui l’amena aus­si à don­ner une inter­view dans Play­boy qui eut le double effet de l’éloigner de la com­mu­nau­té scien­ti­fique et de le rap­pro­cher encore du « public ».

Si la proxi­mi­té du « public » peut être évi­dem­ment émi­nem­ment sou­hai­table, sa quête per­ma­nente amène vite à une décon­nexion des règles de rigueur inhé­rentes à l’analyse scien­ti­fique. Et c’est par­ti­cu­liè­re­ment le cas lorsque cette ana­lyse se fait « ins­tan­ta­né­ment » sur la base de témoi­gnages « des gens ». En la matière, les appels d’auditeurs ou les inter­pel­la­tions sur les réseaux sociaux agissent à l’identique, parce que, jus­te­ment, le temps carac­té­ris­tique de l’analyse scien­ti­fique est for­cé­ment plus « long » que celui du témoi­gnage dans un for­mat limi­té (en nombre de secondes ou de carac­tères). En se for­çant à y répondre, ne fût-ce que pour mon­trer la conni­vence avec le public, « l’expert » peut alors se perdre com­plè­te­ment, « pla­quant » ses théo­ries sans la moindre pré­cau­tion. Mais par l’impression de proxi­mi­té créée par le dis­po­si­tif, l’expert peut faci­le­ment obte­nir des « témoins » des remer­cie­ments voire des com­men­taires lui sug­gé­rant qu’il a « tel­le­ment rai­son » (selon une for­mule en vogue), ain­si qu’une noto­rié­té sans cesse croissante.

Les frontières de l’expertise

Ces trois méca­nismes sont, je l’ai sou­li­gné, des figures pous­sées à l’extrême de situa­tions géné­ra­le­ment plus sub­tiles. Mais ils ont en com­mun d’imposer à chaque cher­cheur qui inter­vient dans un média une auto­cri­tique sérieuse. Repen­ser aux limites de son champ d’expertise, accep­ter de ne pas savoir, se refu­ser à com­men­ter des situa­tions par­ti­cu­lières ou à en tirer des géné­ra­li­tés, tous ces fon­da­men­taux de la démarche scien­ti­fique peuvent très faci­le­ment s’oublier face à la pres­sion d’un dis­po­si­tif média­tique. Car enfin, peut-on ima­gi­ner sérieu­se­ment qu’un expert réponde à la ques­tion « Que pen­sez-vous de…»: « Je n’en pense rien»… alors que jus­te­ment, il est là pour être celui qui pense, celui qui sait ?

En la matière, pour peu que l’on se sou­cie des effets de pou­voir de son propre dis­cours, il me semble qu’il n’y a pas d’autre moyen que d’assumer une pos­ture assez radi­cale : se refu­ser à répondre lorsque la ques­tion s’éloigne trop de ses pré­oc­cu­pa­tions de recherche. Et lorsque la ques­tion s’en approche sans les recou­vrir, assu­mer expli­ci­te­ment les limites de son propre dis­cours en les sou­li­gnant. Les sou­li­gner, cela ne veut pas dire uti­li­ser des pré­cau­tions ora­toires (« on pour­rait dire…», « les pistes d’interprétation que je pour­rais don­ner…»), c’est aus­si dire les limites de la réponse, les poin­ter expli­ci­te­ment. À titre d’exemple, lors d’une inter­view télé­vi­sée sur la publi­ci­té en aout 1976, Erving Goff­man ter­mi­nait une dis­cus­sion sur la manière dont jour­na­lisme et publi­ci­té pou­vaient coexis­ter à la télé­vi­sion comme suit : « Bien sûr, je m’intéresse à la publi­ci­té, mais la ques­tion que vous posez traite avant tout du jour­na­lisme. J’ai des modèles pour y répondre, des grilles d’analyse, mais d’autres en pro­po­se­ront de plus per­ti­nentes, parce qu’ils auront étu­dié le sujet. Ma réponse est donc insuffisante. »

Mais les experts ne sont pas seuls à por­ter une res­pon­sa­bi­li­té en la matière : les jour­na­listes en ont au moins autant. Ce sont eux en effet qui sélec­tionnent l’expert, orientent l’entretien, admettent les limites ou insistent pour les dépas­ser. Les trois méca­nismes que j’ai décrits ne peuvent pas fonc­tion­ner sans que les jour­na­listes n’y jouent un rôle moteur à savoir pous­ser l’expert soit à affer­mir sa posi­tion (dans le méca­nisme Ador­no), soit à étendre sans cesse son domaine de com­pé­tence (dans le méca­nisme Hayek), soit encore à four­nir des ana­lyses ins­tan­ta­nées (dans le méca­nisme McLu­han). Évi­dem­ment, il est sans doute plus ven­deur en termes d’audience et de « clics » d’avoir un expert en tout, proche du public, aux opi­nions abso­lu­ment tran­chées. Mais le prix à payer est très cer­tai­ne­ment une pau­vre­té abso­lue des conte­nus. Or si l’on va cher­cheur un expert, c’est à prio­ri pour son exper­tise… et donc pour ses apports de contenus !

Il faut ici sou­li­gner un para­doxe assez fré­quent : les jour­na­listes spé­cia­li­sés sont par­fois — sinon sou­vent — bien plus com­pé­tents, plus experts, pour por­ter des constats trans­ver­saux que les cher­cheurs uni­ver­si­taires — qui eux, sont bien plus spé­cia­li­sés. Cepen­dant, sur les pla­teaux, c’est aux uni­ver­si­taires qu’on demande de dres­ser des « grands pano­ra­mas12 ». Cela mène à des situa­tions cocasses où la per­sonne qui pose la ques­tion connait en réa­li­té mieux la réponse que celui qui la donne. Là encore, il y a un enjeu et une cores­pon­sa­bi­li­té du cher­cheur et du jour­na­liste, à repré­ci­ser les zones de cha­cun en toute trans­pa­rence. C’est d’autant plus impor­tant que le jeu de dupe consis­tant à inver­ser les rôles du cher­cheur et du jour­na­liste est tou­jours per­çu par une par­tie du public consti­tué d’observateurs atten­tifs et infor­més, détrui­sant ain­si leurs rôles respectifs.

Réflexion sur une réflection

La réflexion sur les dyna­miques à l’œuvre lorsqu’un cher­cheur est invi­té à faire part de son « exper­tise » dans un dis­po­si­tif média­tique n’est ici qu’esquissée. On devrait aller bien plus loin, notam­ment en repo­si­tion­nant la ques­tion dans chaque champ dis­ci­pli­naire. Comme le sou­ligne Isa­belle Sten­gers notam­ment dans Sciences et pou­voirs, les effets de pou­voir des dis­cours « savants » sont aus­si liés aux fon­de­ments épis­té­mo­lo­giques de chaque dis­ci­pline, notam­ment à la ques­tion du sta­tut de la preuve. Plus encore, chaque dis­po­si­tif média­tique a aus­si sa propre spé­ci­fi­ci­té et la ques­tion de l’expertise ne se pose pas de la même manière en entre­tien ou en débat, à la télé­vi­sion ou dans la presse écrite, sur les réseaux sociaux ou dans un film documentaire.

Il n’empêche, il me semble qu’il y a dans les méca­nismes Ador­no, Hayek et McLu­han des uni­ver­saux qui, pour évi­dents qu’ils soient, n’en res­tent pas moins fina­le­ment peu décrits. Ou, plus exac­te­ment, peu inté­grés par les cher­cheurs dans leur propre manière d’agir lorsqu’ils s’expriment dans les médias. L’avènement de la « post-véri­té » et le suc­cès de cer­taines théo­ries « com­plo­tistes » ne peuvent se com­prendre, pour­tant, sans recon­si­dé­rer jus­te­ment la dérive lente des experts au tra­vers des méca­nismes du type de ceux énu­mé­rés ici. En effet, ils contri­buent for­te­ment à alié­ner le dis­cours des cher­cheurs, en le trans­for­mant en outil de domi­na­tion et/ou en parole magique13. Peut-être que pour recon­nec­ter mieux « science et opi­nion », nous sommes arri­vés aujourd’hui au stade où chaque cher­cheur doit oser affron­ter l’expert dans le miroir.

  1. M. Weber, « L’objectivité de la connais­sance dans les sciences et la poli­tique sociales (1904)», Essais sur la théo­rie de la Science, trad. fran­çaise de J. Freund, Paris, Plon, 1965, p. 191.
  2. P. Bour­dieu, Sur la télé­vi­sion, Paris, Liber-Rai­sons d’Agir, 1996, p. 14 – 15.
  3. P. Bour­dieu, Médi­ta­tions pas­ca­liennes, Paris, Le Seuil, 1997, p. 147.
  4. S. Mül­ler-Doohm, Ador­no. À bio­gra­phy, trad. Rod­ney Living­stone, Cam­bridge, Poli­ty, 2005, p. 457 sq.
  5. « Keine Ang­st vor Dem Elfen­bein­turm. SPIE­GEL-Ges­präch mit dem Frank­fur­ter Sozial­phi­lo­so­phen Pro­fes­sor Theo­dor W. Ador­no », entre­tien mené par D. Brumm & E. Elitz, Der Spiegel, 19/1969, 5 mai 1969, p. 204 – 205 (consul­té le 21 février 2016).
  6. G. Bache­lard, La for­ma­tion de l’esprit scien­ti­fique. Contri­bu­tion à une psy­cha­na­lyse de la connais­sance objec­tive, Paris, Vrin, 1967 (1934), p. 28.
  7. F. Hayek, Ban­quet speech, 10 décembre 1974.
  8. Pour une dis­cus­sion de cet exemple : Devreux Anne-Marie, Fas­sin Éric, Hira­ta Hele­na, Löwy Ila­na, Mar­ry Cathe­rine, Bes­sin Marc, Jami Irène, « La cri­tique fémi­niste et La domi­na­tion mas­cu­line », Mou­ve­ments, 5/2002 (n° 24), p. 60 – 72.
  9. Voir les deux tomes de L’Ennemi prin­ci­pal.
  10. N. Hall, The Kar­da­shian index : a mea­sure of dis­cre­pant social media pro­file for scien­tists, Genome Bio­lo­gy, 2014, 15, p. 424.
  11. C’est par­ti­cu­liè­re­ment le cas dans The Guten­berg Galaxy : The Making of Typo­gra­phic Man (Uni­ver­si­ty of Toron­to Press, 1962), où — pour ne prendre qu’un exemple — l’histoire des tech­niques d’impression est détour­née sinon reconstruite.
  12. Comme le sou­ligne éga­le­ment Anto­nio Soli­man­do dans sa contribution.
  13. Voir à ce sujet, mais sous un angle légè­re­ment dif­fé­rent, la contri­bu­tion de Bap­tiste Cam­pion, « Les aca­dé­miques ont-ils voca­tion à pas­ser à la télé ? », dans ce numéro.

Renaud Maes


Auteur

Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il est devenu rédacteur en chef de {La Revue nouvelle} en novembre 2016. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).