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L’euroscepticisme croissant des Balkans occidentaux

Numéro 6/7 juin-juillet 2014 par Roberto Belloni

juin 2014

Au cours des deux der­nières décen­nies, la per­cep­tion majo­ri­taire par­mi les citoyens des Bal­kans occidentaux[efn_note]À savoir les pays issus de la dis­so­lu­tion de la You­go­sla­vie — la Bos­nie-Her­zé­go­vine, la Croa­tie, le Koso­vo, la Macé­doine, la Mon­té­né­gro et la Ser­bie (donc sans la Slo­vé­nie) — et aus­si l’Albanie.[/efn_note] quant aux avan­tages d’un rap­pro­che­ment pro­gres­sif de l’Union euro­péenne a for­te­ment contri­bué à sou­te­nir la dif­fi­cile tran­si­tion post­so­cia­liste et d’après-guerre. Depuis le début de la crise éco­no­mique et finan­cière mon­diale en 2008, cette per­cep­tion a cepen­dant pro­gres­si­ve­ment évo­lué, lais­sant place à un euros­cep­ti­cisme crois­sant et de plus en plus répandu.

Les enquêtes démontrent que la popu­la­ri­té de l’UE dans les Bal­kans est en constant et pro­gres­sif déclin, même si elle reste rela­ti­ve­ment éle­vée. En Ser­bie, le sou­tien à l’intégration euro­péenne a atteint son niveau his­to­rique le plus bas. Alors qu’en 2011, le pour­cen­tage de per­sonnes favo­rables à l’adhésion à l’Union euro­péenne était d’environ 60 %, en 2013, les par­ti­sans de l’élargissement ne repré­sen­taient plus qu’à peu près 40 %. Même les pays ayant une forte tra­di­tion euro­péenne, comme la Macé­doine et le Mon­té­né­gro, ont enre­gis­tré des chan­ge­ments signi­fi­ca­tifs. Depuis le début de la crise finan­cière et éco­no­mique mon­diale, le sou­tien à l’intégration dans l’UE a chu­té d’environ quinze points. En Macé­doine, les citoyens sont frus­trés et déçus de l’impasse per­sis­tante du pro­ces­sus de rap­pro­che­ment. Depuis quatre ans, la Com­mis­sion recom­mande l’ouverture des négo­cia­tions en vue de l’accession, mais elles sont blo­quées par le véto oppo­sé par la Grèce en rai­son d’un dif­fé­rend, ancien d’une ving­taine d’années, autour du nom de ce pays de l’ex-fédération you­go­slave. Cette oppo­si­tion de la Grèce a éga­le­ment per­mis de révé­ler l’ampleur des prio­ri­tés des citoyens slaves-macé­do­niens, 80 % d’entre eux pré­fé­rant le main­tien du nom offi­ciel de « répu­blique de Macé­doine » à l’entrée du pays dans l’UE. En atten­dant, ce dif­fé­rend autour du nom occulte la pro­fonde crise poli­tique que le pays tra­verse. Le Mon­té­né­gro a, quant à lui, débu­té les négo­cia­tions d’adhésion en juin 2002, mais les points rela­tifs à la lutte contre la cri­mi­na­li­té orga­ni­sée, la cor­rup­tion et la pro­tec­tion de la liber­té d’expression se sont révé­lés par­ti­cu­liè­re­ment pro­blé­ma­tiques. Ces cri­tiques des ins­ti­tu­tions euro­péennes à l’égard du gou­ver­ne­ment de Pod­go­ri­ca ont sus­ci­té le mécon­ten­te­ment des élites poli­ti­co-éco­no­miques du pays.

Une région clivée

Le sou­tien popu­laire à l’entrée dans l’Union est cepen­dant plus éle­vé là où le pro­ces­sus est le plus en retard. En Alba­nie, pays qui n’est encore que « can­di­dat poten­tiel », on observe un pour­cen­tage stable de 90 % de citoyens favo­rables à l’intégration à l’UE. De la même manière, au Koso­vo, qui est de loin le pays le plus à la traine par­mi les États issus de la dis­so­lu­tion de la fédé­ra­tion de You­go­sla­vie, l’adhésion est qua­si una­nime. En outre, mal­gré son retard dans le pro­ces­sus d’intégration — ou peut-être grâce à celui-ci —, le Koso­vo a depuis 2012 consa­cré « jour­née de l’Europe » le 9 mai, en fai­sant un jour férié, ce qui n’est pas le cas dans les autres pays des Bal­kans occi­den­taux, ain­si qu’en Europe. En revanche, si les pays les plus éloi­gnés de l’Europe sont for­te­ment proeu­ro­péens, les plus avan­cés dans le pro­ces­sus d’intégration montrent les plus hauts taux d’euroscepticisme, comme c’est le cas pour la Croa­tie. Cet État est deve­nu le vingt-hui­tième pays de l’Union le 1er juillet 2013, ce qui a été consi­dé­ré par l’élite poli­tique comme une preuve de son déta­che­ment vis-à-vis des « instables » et « dan­ge­reux » Bal­kans, ain­si que comme un retour à la « mai­son Europe » après une longue période d’exil forcé.

C’est au début du pro­ces­sus de dis­so­lu­tion de la fédé­ra­tion you­go­slave que la Croa­tie a cher­ché à valo­ri­ser sa tra­di­tion euro­péenne, affir­mant une iden­ti­té tou­jours moins « bal­ka­nique » et plus conti­nen­tale. Cette stra­té­gie, décrite dans un autre contexte par Edward Saïd avec le concept d’« orien­ta­lisme 1 », s’est lar­ge­ment dif­fu­sée dans la région. Entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, les Croates, avec les Slo­vènes, ont com­men­cé à s’auto-définir « Euro­péens », contrai­re­ment aux Serbes, consi­dé­rés comme carac­té­ri­sés par des traits « orien­taux » et « bal­ka­niques ». Les Serbes, pour leur part, ont cher­ché à se dif­fé­ren­cier des véri­tables « Orien­taux », les Koso­vars. Ce sys­tème dis­cur­sif dif­fus, basé sur des pré­ju­gés et des sté­réo­types, a ser­vi de base à la créa­tion de nou­velles hié­rar­chies à l’intérieur de la région en rap­pro­chant les ex-membres de l’empire des Habs­bourg (Croa­tie et Slo­vé­nie) de l’Europe et en tenant, par contre, à dis­tance le reste de la région ancien­ne­ment sous domi­na­tion otto­mane. L’invocation de l’Europe a par ailleurs ser­vi à modé­rer les cri­tiques à l’égard du pro­ces­sus d’intégration en assi­mi­lant ces der­nières à de l’antieuropéanisme, de l’immaturité poli­tique et du nationalisme.

Le désenchantement croate

Au cours de son pro­ces­sus de rap­pro­che­ment de l’Europe, la Croa­tie a per­du beau­coup de son élan euro­péen, ce qui confirme le fait que l’Europe est bien plus attrayante lorsqu’elle est à por­tée de main. Lorsque la Croa­tie a com­men­cé à négo­cier son adhé­sion en 2003, le taux de sou­tien popu­laire était d’environ 85 %. Dix ans plus tard, face à une élite poli­tique encore lar­ge­ment favo­rable à l’entrée dans l’Union, la grande majo­ri­té des citoyens croates sont déta­chés, sinon dés­in­té­res­sés ou scep­tiques. Au réfé­ren­dum d’adhésion en 2012, 66,2 % des Croates ont voté « oui », mais seules 43,5 % des per­sonnes admis­sibles se sont pré­sen­tées aux urnes. L’intérêt pour les affaires euro­péennes a encore dimi­nué dans les mois qui ont sui­vi. Lors des pre­mières élec­tions pour le Par­le­ment euro­péen, seuls 20,84 % des Croates ont voté, éli­sant par­mi d’autres la très contro­ver­sée et fer­vente euros­cep­tique Ruza Tomasic.

Ce désen­chan­te­ment crois­sant vis-à-vis de l’Europe est inti­me­ment lié à la dété­rio­ra­tion des condi­tions et pers­pec­tives éco­no­miques pour les Croates. L’entrée dans l’UE per­met à la Croa­tie d’accéder à d’importants fonds euro­péens — plus de dix mil­liards d’euros entre 2013 et 2020 —, mais à brève échéance, elle est sus­cep­tible d’entrainer une dété­rio­ra­tion du niveau de vie pour la majo­ri­té. Non seule­ment le taux de chô­mage est éle­vé (21 %), mais il est des­ti­né à croitre. Selon le ministre croate des Trans­ports et Télé­com­mu­ni­ca­tions Sini­sa Haj­das Don­cic, la restruc­tu­ra­tion des socié­tés d’État entrai­ne­ra le licen­cie­ment de 10 000 tra­vailleurs d’ici fin 2014 aux­quels vien­dront s’ajouter ceux des chan­tiers navals que l’UE demande de pri­va­ti­ser ou de fer­mer. Alors que ces restruc­tu­ra­tions et pri­va­ti­sa­tions pro­gressent, des poli­tiques res­tric­tives ulté­rieures pour­raient encore aggra­ver la situa­tion. À peine entrée dans l’Union, la Croa­tie a été l’objet d’une pro­cé­dure d’infraction en rai­son de son défi­cit public à 4,7 %. Le res­pect des cri­tères de Maas­tricht pour­rait ain­si néces­si­ter une réduc­tion du niveau de bien-être. Ces mesures ne pour­ront qu’augmenter la ten­sion sociale dans un pays où envi­ron 60 % des citoyens reçoivent un salaire en pro­ve­nance des ins­ti­tu­tions publiques et où envi­ron un demi-mil­lion d’entre eux reçoit une allo­ca­tion depuis la guerre des années 1990.

En plus d’exacerber ces ten­sions sociales, l’entrée de la Croa­tie dans l’Union va impo­ser de nou­velles contraintes, dont le res­pect pour­rait contri­buer à aug­men­ter les ten­sions et les res­sen­ti­ments anti­eu­ro­péens. Tant la pêche que l’agriculture subi­ront par exemple d’importantes res­tric­tions, obli­geant le pays à impor­ter des pro­duits qui sont pour­tant dis­po­nibles loca­le­ment, tels que le lait.

En outre, un litige épi­neux concerne l’Italie, pre­mier par­te­naire com­mer­cial de la Croa­tie. Il implique un vin doux liquo­reux pro­duit en Dal­ma­tie depuis des siècles, le « Pro­sek ». Les pro­duc­teurs de vin mous­seux (« Pro­sec­co ») du nord-est ita­lien exigent que cette déno­mi­na­tion change pour ne pas induire en erreur les consom­ma­teurs euro­péens. Bien qu’en termes de quan­ti­tés, la polé­mique n’ait pas lieu d’être (la récolte de 2012 a pro­duit 230 mil­lions de bou­teilles de vin mous­seux, contre 120 000 bou­teilles de Pro­sek), elle touche une corde sen­sible chez les fabri­cants ita­liens, qui ont déjà été contraints de renon­cer à la marque « Tocaï » après l’entrée de la Hon­grie dans l’Union euro­péenne en 2004. De leur côté, les Dal­mates refusent de renon­cer à leur propre marque et consi­dèrent la demande ita­lienne comme une ten­ta­tive subrep­tice de pri­ver la Croa­tie de son iden­ti­té propre et de l’indépendance qu’elle a acquise à la suite de la ter­rible guerre des années 1990. Dans l’ensemble, tant pour les citoyens croates que pour leurs voi­sins des Bal­kans occi­den­taux, l’Union euro­péenne ne repré­sente plus la solu­tion à leurs pro­blèmes. Elle serait bien plu­tôt sus­cep­tible de les aggraver.

Les citoyens des régions qui sou­haitent adhé­rer à l’UE per­çoivent le dur­cis­se­ment crois­sant des ins­ti­tu­tions euro­péennes à leur égard et en tirent des griefs anti­eu­ro­péens sup­plé­men­taires. Depuis fin 2009, Serbes, Mon­té­né­grins et Macé­do­niens, ain­si que depuis fin 2010, Bos­niaques et Alba­nais, tous sont exemp­tés de l’obligation d’un visa pour entrer dans l’espace Schen­gen. Certes ces exemp­tions, obte­nues après des années d’attente et de demandes non satis­faites, ont été consi­dé­rées comme des ouver­tures, au moins par­tielles, des portes de l’Europe, et ont été reçues avec beau­coup d’enthousiasme. Depuis lors, plus de 122 000 per­sonnes ont pro­fi­té de la libé­ra­li­sa­tion des visas pour entrer dans l’espace Schen­gen et deman­der l’asile, en par­ti­cu­lier en Alle­magne, en Suède et en Bel­gique (où, cepen­dant, seule­ment 3 % des demandes ont été accep­tées). Mais pour frei­ner cet exode, per­çu d’un œil inquiet par les gou­ver­ne­ments euro­péens et la Com­mis­sion elle-même, à la mi-sep­tembre 2013, le Par­le­ment euro­péen a adop­té une « clause de pro­tec­tion » dans le but de mieux contrô­ler les fron­tières, ce qui per­met aux États membres et à la Com­mis­sion de sus­pendre le régime d’accès sans visa dans le cas où le nombre d’entrées dans un pays est consi­dé­ré comme une menace à l’« ordre public ». Étant confron­tés à cette fer­me­ture ain­si qu’à des espoirs de chan­ge­ment trop sou­vent déçus, il n’est pas sur­pre­nant que les citoyens de la région consi­dèrent que les ins­ti­tu­tions euro­péennes sont de plus en plus dis­tantes, étran­gères, inef­fi­caces et par­fois même hostiles.

Les raisons du l’euroscepticisme

Cette vision des ins­ti­tu­tions euro­péennes ne dépend pas seule­ment de cer­taines de leurs déci­sions, mais éga­le­ment d’au moins trois rai­sons fon­da­men­tales qui, ensemble, contri­buent à l’émergence de l’euroscepticisme. Tout d’abord, la crise éco­no­mique et finan­cière qui a frap­pé l’Union euro­péenne au cours des der­nières années a eu de graves réper­cus­sions sur les Bal­kans occi­den­taux, et a consi­dé­ra­ble­ment endom­ma­gé un modèle de déve­lop­pe­ment qui repose en grande par­tie sur les inves­tis­se­ments étran­gers. D’un point de vue éco­no­mique, cette région est en effet déjà lar­ge­ment inté­grée à l’Union euro­péenne. Près des deux tiers du total de ses échanges s’effectuent avec l’UE. Le Mon­té­né­gro et le Koso­vo ont adop­té l’euro, et la Bos­nie-Her­zé­go­vine, tout en gar­dant sa propre mon­naie, a cédé sa poli­tique moné­taire à Franc­fort. Bien que cet­tein­té­gra­tion éco­no­mique ait consi­dé­ra­ble­ment contri­bué à sou­te­nir la crois­sance des PIB depuis la fin des années 1990, elle a dans le même temps aug­men­té la vul­né­ra­bi­li­té de la région aux chocs externes, dont les effets pro­duits par la crise de l’euro, au pre­mier rang des­quels l’augmentation des taux de chô­mage. Au Koso­vo et en Bos­nie-Her­zé­go­vine, envi­ron la moi­tié de la popu­la­tion est en effet au chô­mage et un tiers en Macé­doine. En Ser­bie, le pays poli­ti­que­ment et éco­no­mi­que­ment stra­té­gique de la région, sur une main‑d’œuvre de 2 800 000 per­sonnes, envi­ron 800 000, soit 28,5 %, sont sans emploi. En outre, le salaire moyen a chu­té à 380 euros par mois, et 70 % des jeunes vivent chez leurs parents jusqu’à l’âge de trente-cinq ans. En Croa­tie, le chô­mage a atteint 21 %, avec des pics à 40 % pour les jeunes entre quinze et vingt-quatre ans. La stag­na­tion éco­no­mique géné­ra­li­sée ain­si que le manque d’emplois ne sti­mulent pas l’adhésion aux poli­tiques réfor­mistes exi­gées par l’Union.

Deuxiè­me­ment, les dif­fi­cul­tés qu’ont ren­con­trées les pays de la région qui font déjà par­tie de l’Union euro­péenne font office de signaux d’alarme pour les aspi­rants membres. Notam­ment, les effets dévas­ta­teurs de la crise éco­no­mique et finan­cière sur la Grèce ont ren­for­cé le scep­ti­cisme envers l’UE. Jusqu’à il y a quelques années, en effet, ce pays a été consi­dé­ré comme un modèle à suivre par ses voi­sins, ayant en appa­rence réa­li­sé des étapes déci­sives, pas­sant d’un état de sous-déve­lop­pe­ment rela­tif à la pros­pé­ri­té et à la sta­bi­li­té, le tout à la suite de son entrée dans l’Union euro­péenne. Mais aujourd’hui, l’expérience de la Grèce est dérou­tante et sou­lève des doutes quant aux pré­ten­dus avan­tages que le pro­ces­sus de rap­pro­che­ment et d’intégration est cen­sé appor­ter. Les citoyens des Bal­kans occi­den­taux recon­naissent la res­pon­sa­bi­li­té de la classe diri­geante dans la catas­trophe éco­no­mique de la Grèce et dans le recul du déve­lop­pe­ment poli­tique et social du pays, mais en même temps ils imputent l’aggravation de la crise à l’Union euro­péenne et à ses poli­tiques d’austérité. La dété­rio­ra­tion de la situa­tion dans cer­tains États « ex-bal­ka­niques » membres de l’Union euro­péenne depuis quelques années donne une rai­son sup­plé­men­taire au scep­ti­cisme. Par exemple, en Bul­ga­rie au cours de ces der­niers mois, la situa­tion poli­tique et sociale s’est consi­dé­ra­ble­ment dété­rio­rée, avec la suc­ces­sion de mani­fes­ta­tions de masse et les sui­cides tris­te­ment notoires dans le contexte grec. En Slo­vé­nie, pre­mier État post-you­go­slave à avoir adhé­ré à l’Union euro­péenne en 2004, le Pre­mier ministre a été contraint de démis­sion­ner et a été condam­né à deux ans de pri­son pour cor­rup­tion tan­dis que, pour la pre­mière fois depuis l’indépendance en 1991, les citoyens ont, en 2013, orga­ni­sé des mani­fes­ta­tions à grande échelle contre les poli­tiques éco­no­miques et sociales, sou­vent per­çues comme « impo­sées » par les ins­ti­tu­tions euro­péennes. Dans l’ensemble, la situa­tion de ces pays qui font déjà par­tie de l’Union euro­péenne est sui­vie atten­ti­ve­ment, et avec une inquié­tude crois­sante, par les aspi­rants membres.

Troi­siè­me­ment, les élites poli­tiques et les intel­lec­tuels se plaignent de l’attitude qu’ils consi­dèrent comme pater­na­liste de la part de l’Union euro­péenne. En théo­rie, le pro­ces­sus d’intégration devrait impli­quer des fonc­tion­naires des ins­ti­tu­tions euro­péennes et des repré­sen­tants démo­cra­ti­que­ment élus des pays can­di­dats membres, sur un plan d’égalité for­melle. Mais en pra­tique, c’est par Bruxelles que sont prises les déci­sions cru­ciales à pro­pos de où, com­ment et sur­tout quand l’élargissement doit se faire, et pour cer­taines, elles sont même impo­sées. L’imprécision des cri­tères sur la base des­quels les fonc­tion­naires euro­péens fondent leurs déci­sions com­plique la rela­tion entre les deux par­ties. Par exemple, les cri­tères de sta­bi­li­té poli­tique des ins­ti­tu­tions, de la gou­ver­nance démo­cra­tique et l’État de droit 2 sont inévi­ta­ble­ment sujets à inter­pré­ta­tions mul­tiples, et peuvent donc être arbi­traires. De manière plus géné­rale, l’exigence de la part des fonc­tion­naires euro­péens que les pays can­di­dats res­pectent des valeurs et prin­cipes mêmes qui sont en crise grave au sein de l’UE est per­çue comme une atti­tude para­doxale, sinon offen­sante. Dans les faits, les pays membres de l’UE sont de plus en plus sapés de l’intérieur par la mon­tée des par­tis euros­cep­tiques d’extrême droite, par le retour des poli­tiques natio­na­listes et par la dif­fi­cul­té, voire le refus, de sou­te­nir des poli­tiques de tolé­rance ou mul­ti­cul­tu­relles. Cette évo­lu­tion, ou plu­tôt cette « invo­lu­tion », com­plique encore davan­tage le pro­ces­sus de tran­si­tion dans les États des Bal­kans occi­den­taux, qui devraient adop­ter des réformes poli­ti­que­ment cou­teuses au nom de valeurs en crise dans cette même Europe occi­den­tale. Il n’est dès lors pas sur­pre­nant que les élites poli­tiques locales, tout comme celles de nom­breux autres pays déjà membres (dont l’Italie), envi­sagent avec une méfiance crois­sante les exi­gences de Bruxelles. Cette méfiance va, pour cer­tains, jusqu’à tenir les tech­no­crates euro­péens pour res­pon­sables des dif­fi­cul­tés éco­no­miques et du manque de pers­pec­tives des citoyens.

Ces motifs de scep­ti­cisme envers l’Europe et ses ins­ti­tu­tions s’adossent à une méfiance pré­exis­tante plus pro­fonde vis-à-vis de l’ouest chré­tien-catho­lique. Alors que les musul­mans vivant dans les Bal­kans, en par­ti­cu­lier ceux de Bos­nie, sont sou­vent euro­péistes, il n’en va pas de même pour les chré­tiens ortho­doxes, en majo­ri­té serbes, dont la méfiance et par­fois même l’hostilité envers l’Ouest ont de pro­fondes racines his­to­riques. En effet, dès la fin de la période byzan­tine, l’Europe et ensuite l’Ouest en géné­ral ont été consi­dé­rés comme la source de grandes menaces pour le chris­tia­nisme ortho­doxe, condui­sant de nom­breux ortho­doxes à pré­fé­rer la domi­na­tion otto­mane de Byzance à la subor­di­na­tion à Rome. Plus récem­ment, la poli­tique euro­péenne à l’égard de la région n’a fait que ren­for­cer, pour les natio­na­listes ortho­doxes, cette méfiance.

Les bienfaits paradoxaux de la crise

Pour rap­pel, les membres euro­péens de l’Otan ont par­ti­ci­pé acti­ve­ment au bom­bar­de­ment de la Ser­bie en 1999 pour défendre la popu­la­tion alba­naise du Koso­vo. Par la suite, l’UE a condi­tion­né la recon­nais­sance de la Ser­bie comme pays can­di­dat à l’adhésion à sa pleine col­la­bo­ra­tion avec le Tri­bu­nal pénal inter­na­tio­nal pour l’ex-Yougoslavie basé à La Haye — ins­ti­tu­tion qui a jugé et condam­né de nom­breux Serbes pro­ta­go­nistes des mul­tiples guerres des années 1990. Pour de nom­breux Serbes, aujourd’hui comme hier, les plus grandes menaces pour leur sur­vie et leur iden­ti­té pro­viennent d’Europe. L’acceptation des citoyens serbes d’entrer dans le pro­ces­sus d’intégration euro­péenne se base davan­tage sur un sens du réa­lisme, faute d’alternative.

Alors que la crise finan­cière mon­diale et la vul­né­ra­bi­li­té de l’euro ont contri­bué à creu­ser le fos­sé entre l’Europe et son appen­dice du sud-est, elle a éga­le­ment pro­duit indi­rec­te­ment un effet posi­tif. Selon Hido Bis­ce­vic, secré­taire géné­ral du Conseil de coopé­ra­tion régio­nale (aupa­ra­vant « Pacte de sta­bi­li­té »), la crise a ain­si accé­lé­ré la coopé­ra­tion pra­tique à tous les niveaux entre les pays les plus faibles des Bal­kans occi­den­taux, qui fonc­tionnent à pré­sent majo­ri­tai­re­ment comme un espace éco­no­mique unique. Para­doxa­le­ment, alors que les ten­ta­tives offi­cielles de récon­ci­lia­tion entre les États issus de la dis­so­lu­tion de la Fédé­ra­tion you­go­slave ont eu des résul­tats modestes, la crise, que même les pays occi­den­taux les plus riches et influents ne peuvent sur­mon­ter d’eux-mêmes, a aidé à dépas­ser la méfiance et les sté­réo­types. Ain­si, alors que l’Union euro­péenne a pen­dant des années ten­té, sans grand suc­cès, de pro­mou­voir le déve­lop­pe­ment des rela­tions éco­no­miques, poli­tiques et cultu­relles entre les pays de la région, une coopé­ra­tion crois­sante est en cours en par­tant du bas et ce avec un dyna­misme inattendu.

Mal­gré ces évo­lu­tions posi­tives, l’image et l’attrait de l’Union euro­péenne, comme évo­qué, ont été gra­ve­ment endom­ma­gés au cours de ces der­nières années. À moyen et long termes, les consé­quences de cette mon­tée de l’euroscepticisme dans la région sont dif­fi­ciles à pré­voir. Il est tout aus­si incer­tain de pré­voir si le pro­ces­sus d’intégration pour­ra abou­tir sans un sou­tien, ou au moins une accep­ta­tion pas­sive, des citoyens et des entre­prises concer­nées. Le renou­vè­le­ment de la pers­pec­tive euro­péenne est par ailleurs com­pli­qué par le manque d’enthousiasme au sein des États membres de l’UE eux-mêmes, qui n’envisagent pas la pour­suite de l’élargissement comme une de leurs prio­ri­tés actuelles dans ce contexte de grave crise éco­no­mique et finan­cière. En atten­dant, l’engagement euro­péen dans la région reste indis­pen­sable. Même si par­fois cet effort est moti­vé par un « retour à l’Europe », comme dans le cas de la récente adhé­sion de la Croa­tie à l’UE, il existe aus­si des moti­va­tions moins « émo­tion­nelles ». Tout sim­ple­ment, l’Europe ne peut se per­mettre d’échouer dans la région, car tout échec serait catas­tro­phique pour la cré­di­bi­li­té de l’Union, déjà sou­vent remise en ques­tion sur la scène internationale.

Tra­duc­tion Sarah Trillet, les inter­titres sont de rédaction
Article ini­tia­le­ment publié en juin 2013 en italien
dans la revue Il Muli­no (www.rivistailmulino.it)
© Socie­tà edi­trice il Muli­no SpA / Il Mulino,
rivis­ta bimes­trale di cultu­ra e di politica.
Grâce à l’intermédiaire du réseau Eurozine

  1. Edward Saïd (1963 – 2003), théo­ri­cien lit­té­raire et cri­tique lit­té­raire et musi­cal pales­ti­no-amé­ri­cain a ensei­gné la lit­té­ra­ture anglaise et la lit­té­ra­ture com­pa­rée à l’université Colum­bia (New-York). Dans L’orientalisme, l’Orient créé par l’Occident (Le Seuil, 1980, titre ori­gi­nal Orien­ta­lism), il offre une ana­lyse de l’histoire du dis­cours colo­nial sur les popu­la­tions orien­tales pla­cées sous domi­na­tion euro­péenne. Tra­duit en trente-six langues, cet ouvrage est consi­dé­ré par cer­tains comme l’un des textes fon­da­teurs des études post­co­lo­niales. Il a éga­le­ment été cri­ti­qué par plu­sieurs his­to­riens qui lui reprochent un manque de rigueur scien­ti­fique (NDT).
  2. Rule of law (en anglais dans le texte, NDT).

Roberto Belloni


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