Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

L’étrange science de l’immortalité

Numéro 1 Janvier 2012 par Lise Thiry

janvier 2012

La mort est douce, elle nous délivre de la crainte de mou­rir. Jules Renard Une déli­vrance… Ce n’est vrai­ment pas ce que nous éprou­vons lors de la dis­pa­ri­tion d’un parent, d’un ami. C’est une déchi­rure. On repro­che­rait presque au dis­pa­ru de nous faire faux bond. Par contre, les avis divergent quant aux réac­tions à l’égard de […]

La mort est douce, elle nous délivre de la crainte de mou­rir. Jules Renard

Une déli­vrance… Ce n’est vrai­ment pas ce que nous éprou­vons lors de la dis­pa­ri­tion d’un parent, d’un ami. C’est une déchi­rure. On repro­che­rait presque au dis­pa­ru de nous faire faux bond. Par contre, les avis divergent quant aux réac­tions à l’égard de sa propre mort. Pour Tru­man Capote, la mort délivre les vieillis­sants, car leur vie attei­gnait un point de sur­sa­tu­ra­tion : ce stade où les pro­jets que vous mijo­tez ne prennent plus racine. Quant à Woo­dy Allen, il ne vise pas l’immortalité pour son œuvre en par­ti­cu­lier, mais désire l’immortalité pour sa propre per­sonne. C’est un ingé­nieux coup double, car durant sa sur­vie éter­nelle, il veille­ra à ce que l’on n’enterre pas son œuvre…

D’une façon géné­rale, les êtres humains peuvent jalou­ser la péren­ni­té de la cathé­drale de Reims et celle des son­nets de Sha­kes­peare. Depuis le concret d’une sta­tue jusqu’à l’abstrait d’un poème, s’étend une liber­té de sub­sis­ter au-delà de la vie char­nelle humaine. Pour­quoi nous qua­li­fie-t-on de biologiques, alors que nous sommes moins vivants que l’œuvre construite ? Contrai­re­ment aux créa­tions artis­tiques, l’être bio­lo­gique est coin­cé dans un « espoir de vie » figé, déter­mi­né par l’espèce ani­male à laquelle il appar­tient. Chez nous les humains, la limite de vie se situe autour de cent-vingts ans envi­ron, appa­rem­ment de façon inexo­rable. Les méde­cins sont sou­vent intri­gués par le décès des cen­te­naires : ayant échap­pé aux can­cers, à la mala­die d’Alzheimer et autres drames, ils semblent mou­rir sans cause. Sans cause ? On revien­dra sur ce point.

Com­ment donc rêva-t-on de conqué­rir l’immortalité aux siècles pré­cé­dents ? Dans The strange science of immor­ta­li­ty, l’Américain Jona­than Wei­ner raconte les efforts variés qui furent consa­crés à des ten­ta­tives de recu­ler notre limite de vie. Il com­mence par évo­quer Faust, vu par Chris­to­pher Mar­lowe en 1588. Au pre­mier acte, ce doc­teur Faust érige ses plans : épar­gner la peste à des cités entières et agir de même à l’égard d’autres fléaux. Faust se conduit donc en rai­son­nable pra­ti­cien. Mais, mal­gré l’efficacité de telles actions, il per­siste un rési­du de per­sonnes mortes sans cause. Alors Faust quitte la ratio­na­li­té, car pour atteindre une autre étape, il lui faut un miracle. Il lui faut un pacte avec le diable. Mais ce qui domine ce texte du XVIe siècle, ce n’est pas la dia­ble­rie, c’est plu­tôt la pré­oc­cu­pa­tion bio­lo­gique de pro­lon­ger la vie.

Le phi­lo­sophe René Des­cartes était, lui aus­si, convain­cu que les mor­tels pour­raient résoudre le pro­blème de la mor­ta­li­té. À l’âge de qua­rante-et-un ans, alors que ses che­veux gri­son­naient pré­ma­tu­ré­ment, il écri­vait : « Nous pour­rions nous libé­rer des mala­dies du corps et de l’esprit, et même des infir­mi­tés de l’âge, si nous avions une idée suf­fi­sante de leurs causes»… Et l’avenir don­ne­ra sou­vent rai­son à Des­cartes : la méde­cine a com­bat­tu des pro­blèmes, en étu­diant leur cause. C’est en s’exerçant à culti­ver des bac­té­ries que Fle­ming décou­vrit qu’un péni­cil­lium arrê­tait leur crois­sance. Et c’est après avoir culti­vé le virus polio au labo­ra­toire que Sabin réus­sit à trans­for­mer ce « virus viru­lent » en virus inof­fen­sif, bon pour fabri­quer un vac­cin. On ne peut pas éli­mi­ner un enne­mi si l’on n’apprend pas à le connaitre en l’apprivoisant.

Mais la pure vieillesse reste abs­traite. Le labo­ra­toire ne par­vient pas à la concré­ti­ser. On ne réus­sit pas à culti­ver sa cause en fiole. Aux vieilles et aux vieux de cent-vingt ans, la méde­cine peut seule­ment pres­crire des doses de cha­leur ami­cale… Pour voir encore luire les yeux vifs des centenaires.

En 1981, le bio­lo­giste Meda­war nous rap­pelle que le décès de notre corps n’est pas cet évè­ne­ment ponc­tuel, carac­té­ri­sé médi­ca­le­ment par l’arrêt des bat­te­ments du cœur. Notre corps est com­po­sé d’une foule de cel­lules, dont le nombre s’élève à des tril­lions (un mil­liard de mil­liards). Et leur vie en nous n’est pas syn­chro­ni­sée. Après la décla­ra­tion médi­cale de décès, cer­taines cel­lules vont sur­vivre encore long­temps Au cime­tière, lors de l’enterrement, on laisse des­cendre des cel­lules vivantes dans le caveau. Là, une pro­por­tion de ces cel­lules va s’éteindre jour après jour, sans que les pen­sées des proches s’adressent par­ti­cu­liè­re­ment à elles. La famille est chez elle, à évo­quer des sou­ve­nirs en feuille­tant un album de pho­tos. Incons­ciem­ment sans doute, ces familles-là pré­fèrent la dis­pa­ri­tion lente des cel­lules du défunt, sous la tombe fleu­rie — plu­tôt que la brusque dis­pa­ri­tion en fumée, lors de la crémation.

C’est la bio­lo­giste Éli­sa­beth Black­burn qui va enfin nous pro­po­ser une repré­sen­ta­tion concrète de ce qui limite notre espé­rance de vie. À par­tir de 1978, il lui fau­dra dix années de recherches expé­ri­men­tales ardues, pour décor­ti­quer le pro­ces­sus qui pour­rait être la cause essen­tielle de la fin de vie. À notre nais­sance, nos chro­mo­somes sont coif­fés de petits « pro­tège-pointe » qui cui­rassent les extré­mi­tés contre l’effilochage. Éli­sa­beth les bap­tise télo­mères. Arrê­tons-nous sur ce terme bar­bare : meros, c’est mor­ceau en grec, et telos, la fin, l’extrémité. Mais pour­quoi, en science, s’accrocher à une ter­mi­no­lo­gie décou­ra­geante, qui relève d’une langue ancienne, peu par­lée aujourd’hui ? Ce serait par esprit démo­cra­tique : afin de par­ta­ger un voca­bu­laire scien­ti­fique étrange avec les Japo­nais, les Sud-Coréens, les Chi­nois, dont l’avancée en science est grande.

Mais reve­nons à Éli­sa­beth Black­burn. Elle va décou­vrir que la queue leu leu de télo­mères, coif­fant cha­cun de nos chro­mo­somes, se rac­cour­cit au fil de l’âge… Si bien que ces chro­mo­somes, fina­le­ment dénu­dés chez les cen­te­naires, s’effritent. Ah ! pense Éli­sa­beth, si je pou­vais trou­ver un médi­ca­ment, une espèce de vita­mine, qui sti­mule la répli­ca­tion des télo­mères chez les vieillis­sants… Com­bien cet élixir de jeu­nesse aurait enchan­té le doc­teur Faust !

Or, en paral­lèle, un tout autre per­son­nage se pas­sionne pour le pro­blème de l’immortalité. Il s’appelle John Aubrey de Grey, et sa per­sonne phy­sique ne cor­res­pond pas à ce que l’on peut attendre d’un pro­mo­teur de la jeu­nesse éter­nelle. Né en 1963, Aubray porte dès le jeune âge une longue barbe qui lui des­cend jusque sous la cein­ture. Et lorsqu’il est assis, il ramasse sa tresse sur ses genoux, affec­tueu­se­ment, en la ber­çant comme si c’était son bébé. Selon ses proches, Aubrey res­semble à Mathu­sa­lem avant le déluge. Mais en 1990, il épouse une bio­lo­giste, plus jeune que lui de vingt ans. Dès lors, il va ten­ter de lut­ter scien­ti­fi­que­ment contre le vieillis­se­ment. Il le décrit comme une consé­quence de l’encrassement interne de notre corps. Nos cel­lules fati­guées fabri­que­raient des molé­cules de mau­vaise qua­li­té. Mais Aubrey ne veut pas perdre son temps à étu­dier les réac­tions chi­miques viciées qui pro­duisent des déchets. Il veut fon­cer vers une action « cura­tive de la vieillesse », en orga­ni­sant un ser­vice de voi­rie, de net­toyage des déchets cellulaires.

Et il va ten­ter de convaincre un pro­fes­seur qui enseigne la science à l’école de jour­na­lisme de la Colum­bia Uni­ver­si­ty. Et ce pro­fes­seur n’est autre que… Jona­than Wei­ner, l’auteur de The strange science of immor­ta­li­ty, cité ci-des­sus. Jona­than va suivre les élu­cu­bra­tions d’Aubrey en tant que jour­na­liste, mais non en adepte. Il per­çoit en Aubrey un esprit ima­gi­na­tif et un pro­vo­ca­teur fas­ci­nant. Un peu comme un per­son­nage uto­pique. Comme un croi­sé qui par­ti­rait en guerre contre le vieillis­se­ment. Sous la ban­nière de la pré­ven­tion active, il veut com­battre pour gar­der notre corps propre : vivre dans la han­tise de l’encrasser. Mais si le mal s’installait pour­tant, il ne fau­dra pas se can­ton­ner dans de petits moyens. Aubrey, de plus en plus exal­té, veut « créer une dif­fé­rence avec ce que le monde aurait été sans lui ». « Je refuse, dit-il, de m’atteler à une chose qui, sans moi, eût été réus­sie par un autre, cinq minutes plus tard. » Et il sera têtu : pour les cas où la pré­ven­tion par l’hygiène lais­se­rait de la crasse s’installer en nous, il invente des opé­ra­tions chi­rur­gi­cales « sur grande sur­face », qui débar­ras­se­raient notre corps des débris qui l’étouffent. Brr… Il est peu allé­chant, pour cha­cun d’entre nous, de s’imaginer sur une table d’opération, le ventre lar­ge­ment ouvert, et les organes par­cou­rus par un aspirateur…

Et pour­tant, le jour­na­liste Jona­than Wei­ner subit une fas­ci­na­tion envers Aubrey. Car ce der­nier est un ora­teur hors pair, et sa langue est très des­crip­tive. Il nous montre les cel­lules vieillis­santes enve­lop­pées par « les neuf déchets à com­battre » et se raidissant
comme prises dans un cor­set. Ces mori­bondes devraient être dis­soutes par un solvant.

Une pho­to célèbre d’Aubrey date de 2008. Il est alors très écou­té. Mais il ne cite jamais les tra­vaux d’Élisabeth Black­burn. Certes, à cette date, elle ne rece­vra le prix Nobel que dans deux ans, mais la série de ses articles sur le lien entre le nombre de télo­mères et le vieillis­se­ment a atteint le grand public. Cer­tains rêvent déjà de pro­lon­ger notre vie, en sti­mu­lant la syn­thèse de télo­mères. Mais dès 1966, Éli­sa­beth a publié un appel à la pru­dence. Car elle a décou­vert que dans cer­tains can­cers, le nombre de télo­mères est exa­gé­ré. Ain­si, sti­mu­ler médi­ca­le­ment cette syn­thèse serait risqué.

En atten­dant, il reste à recher­cher si les vieux meurent vrai­ment par pénu­rie de télo­mères. Et il y a une pas­sion­nante étude à faire. Elle serait basée sur le fait que les ani­maux ont une espé­rance de vie très variée. Et celle-ci est assez sem­blable chez des espèces ani­males très dif­fé­rentes. L’araignée, le moi­neau, la puce, le rat meurent vers l’âge de cinq ans. Tan­dis que l’âge moyen du décès, chez le per­ro­quet et chez la tor­tue plane dans la cen­taine. Entre les deux, une zone de sur­vie autour de cin­quante ans pour l’alligator, l’aigle royal, l’éléphant royal, l’orvet.

Le lec­teur aura devi­né le plan du pro­jet : choi­sir cer­tains ani­maux par­mi ces trois caté­go­ries. Pré­le­ver chez eux quelques cel­lules alors qu’ils sont encore très jeunes, puis les rendre à leur mère. Trou­ve­rait-on un capi­tal de télo­mères faible chez ceux qui vont mou­rir jeunes, tels le moi­neau, l’araignée, la puce ? Et, par contre, les télo­mères sont-ils nom­breux chez l’éléphant, l’aigle, l’orvet, qui ont une vie d’un demi-siècle devant eux ?

Et alors… Serait-on ten­té d’augmenter le capi­tal de télo­mères chez nos bébés humains ? Pour leur assu­rer une sur­vie jusqu’à quel âge ? Même si l’on juge pou­voir encom­brer notre pla­nète de per­sonnes très âgées, ne vaut-il pas mieux, en prio­ri­té, aug­men­ter encore les efforts pour sau­ver les jeunes adultes des can­cers, des Alz­hei­mer et leur per­mettre ain­si d’atteindre ces cent-vingt ans ?

Cette mi-novembre 2011, quelques jours après que La Revue nou­velle ait accep­té de publier le pré­sent article, je lis, dans la revue amé­ri­caine Nature, l’histoire pas­sion­nante d’un rat dont l’espérance de vie est de trente ans, contrai­re­ment à tous les autres rats qui meurent à cinq ans. De tous les ron­geurs, il est ain­si doué du meilleur espoir de vie — et d’une vie saine, sans « mala­dies de la vieillesse ». Ce rat est à vrai dire assez par­ti­cu­lier. Vivrait-il de pré­fé­rence en Asie orien­tale ? Ce n’est pas pré­ci­sé dans l’article. Mais celui-ci est signé conjoin­te­ment par des labo­ra­toires de Corée du Sud, de Chine, des États-Unis… et du Dane­mark. De toutes les carac­té­ris­tiques bio­chi­miques étu­diées chez ce rat tren­te­naire, seule l’enzyme qui fabrique les télo­mères est d’une puis­sance par­ti­cu­lière. Et elle conti­nue à fonc­tion­ner pen­dant les trente ans vécus par ce rat ! Ain­si, là rési­de­rait bien le secret de la survie.

Lise Thiry


Auteur