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L’arme de comparaison massive

Numéro 4 Avril 2010 par Pascal Fenaux

avril 2010

À quelques enca­blures d’un hypo­thé­tique accord sur le sta­tut futur de l’ar­ron­dis­se­ment élec­to­ral et judi­ciaire de Bruxelles-Hal-Vil­­vorde (BHV), les esprits se sont échauf­fés en Flandre et en Bel­gique fran­co­phone. Sans doute les son­dages d’o­pi­nion com­­mencent-ils à don­ner des ailes aux natio­na­listes de la N‑VA (Nieuw-Vlaamse Allian­tie) et des sueurs froides au MR (Mou­ve­ment réfor­ma­teur) et donc […]

À quelques enca­blures d’un hypo­thé­tique accord sur le sta­tut futur de l’ar­ron­dis­se­ment élec­to­ral et judi­ciaire de Bruxelles-Hal-Vil­vorde (BHV), les esprits se sont échauf­fés en Flandre et en Bel­gique fran­co­phone. Sans doute les son­dages d’o­pi­nion com­mencent-ils à don­ner des ailes aux natio­na­listes de la N‑VA (Nieuw-Vlaamse Allian­tie) et des sueurs froides au MR (Mou­ve­ment réfor­ma­teur) et donc éga­le­ment à sa com­po­sante fran­co­pho­nis­sime, le FDF (Front démo­cra­tique des fran­co­phones, rebap­ti­sé Fédé­ra­listes démo­crates fran­co­phones en jan­vier 2010). Ain­si, dans la logique de son pré­dé­ces­seur Mari­no Keu­len, Geert Bour­geois, ministre fla­mand des Affaires inté­rieures, a refu­sé le 30 mars de nom­mer les bourg­mestres FDF de trois com­munes à faci­li­tés de la péri­phé­rie bruxel­loise, confir­mant la cou­leur annon­cée la veille à La Libre Bel­gique par Bart De Wever (pré­sident de la N‑VA): « Jamais, les trois bourg­mestres fran­co­phones de la péri­phé­rie ne seront nom­més ». Le 31 mars, tou­jours dans les colonnes de La Libre Bel­gique, Oli­vier Main­gain, pré­sident du FDF, haus­sait le ton en décla­rant, ni plus ni moins, que ces pra­tiques étaient « dignes de l’Oc­cu­pa­tion alle­mande. C’est comme sous l’Oc­cu­pa­tion lors­qu’on dési­gnait des bourg­mestres parce qu’ils étaient les alliés de l’oc­cu­pant ! ». Dans la fou­lée de son pré­sident de par­ti, le bourg­mestre élu de Lin­ke­beek, Damien Thié­ry, par­lait quant à lui de « méthodes fascisantes ».

En période de mus­cu­la­tion com­mu­nau­taire et lin­guis­tique, cer­tains repré­sen­tants poli­tiques ne résistent mani­fes­te­ment pas à la ten­ta­tion de la com­pa­rai­son meur­trière avec les tota­li­ta­rismes du XXe siècle, la période nazie ayant évi­dem­ment « la cote ». Dans Le Soir du 4 juillet 1993, le pré­sident du PS bruxel­lois Phi­lippe Mou­reaux qua­li­fia ain­si Luc Van den Brande, alors ministre-pré­sident fla­mand, de « Gau­lei­ter de la Flandre ». En éta­blis­sant ain­si une com­pa­rai­son avec les chefs régio­naux du NSDAP (le par­ti nazi), com­pa­rai­son qu’il dira par la suite regret­ter, l’his­to­rien bruxel­lois n’en était pas à son coup d’es­sai, lui qui, le 1er mai 1988, cha­hu­té par des mili­tants socia­listes et wal­lin­gants dénon­çant l’«abandon » des Fou­rons, avait trai­té ses détrac­teurs de « fas­cistes ». De même, le 23 jan­vier 2005, oppo­sé à Oli­vier Main­gain sur le pla­teau de « Contro­verse » (RTL-TVI), le dépu­té-bourg­mestre fla­mand de Zaven­tem Eric Van Rom­puy (CD&V) com­pa­ra la pro­po­si­tion fran­co­phone d’é­lar­gis­se­ment de Bruxelles-Capi­tale à l’«Anschluss d’Hit­ler » (le rat­ta­che­ment de l’Au­triche à l’Al­le­magne en avril 1938). Dans une inter­view publiée dans Le Soir du 3 avril der­nier, Eric Van Rom­puy a lui aus­si opé­ré une courbe ren­trante : « Mes pro­pos ne se réfé­raient ni à la guerre ni à la période nazie. Mais je me suis excu­sé. C’é­tait un lap­sus, un pont trop loin. »

Les pro­pos les plus récents, à savoir ceux tenus dans les colonnes de La Libre Bel­gique par Oli­vier Main­gain, ont sus­ci­té l’in­com­pré­hen­sion et l’ire au sein des opi­nions juives de Bel­gique. Dans les édi­tions du Soir et de La Libre du 3 avril, David Suss­kind, ancien pré­sident du CCLJ (Centre com­mu­nau­taire laïc juif) et du CCOJB (Comi­té de coor­di­na­tion des orga­ni­sa­tions juives de Bel­gique), a ain­si enjoint le pré­sident du MR Didier Reyn­ders de désa­vouer les pro­pos du pré­sident du FDF, esti­mant que « com­pa­rer quoi que ce soit avec l’oc­cu­pa­tion alle­mande et bana­li­ser la Shoah est punis­sable par la loi ». L’in­ter­pel­la­tion de David Suss­kind est en phase avec la majo­ri­té des opi­nions juives de Bel­gique, les­quelles, meur­tries, déses­pèrent de voir un jour l’É­tat belge recon­naitre sa res­pon­sa­bi­li­té, ne serait-ce qu’in­di­recte, dans la dépor­ta­tion des Juifs belges et « apa­trides » vers les camps d’ex­ter­mi­na­tion nazis, res­pon­sa­bi­li­té éta­blie de façon indis­cu­table dans les conclu­sions de La Bel­gique docile, le rap­port du Ceges (Centre d’é­tudes et de docu­men­ta­tion guerre et socié­tés contem­po­raines) publié en 2007. Or, la majo­ri­té des élus fédé­raux, avec des inflexions selon les appar­te­nances lin­guis­tiques et phi­lo­so­phiques, conti­nue de se réfu­gier der­rière l’exil lon­do­nien du gou­ver­ne­ment Pier­lot (catho­lique, libé­ral et socia­liste) en 1940 – 1944 pour se laver les mains de la col­la­bo­ra­tion active d’une par­tie des admi­nis­tra­tions natio­nales et com­mu­nales avec l’oc­cu­pant allemand.

Pour autant, les décla­ra­tions (réité­rées depuis lors dans d’autres médias) d’O­li­vier Main­gain reviennent-elles à bana­li­ser l’ex­ter­mi­na­tion des Juifs d’Eu­rope et son « volet » belge ? Cer­tai­ne­ment pas et le pré­sident du FDF est sans doute tom­bé des nues en s’en­ten­dant rap­pe­ler le géno­cide juif. Contes­table par sa vio­lence et son outrance, la com­pa­rai­son éta­blie par Oli­vier Main­gain entre les cir­cu­laires du gou­ver­ne­ment fla­mand et l’oc­cu­pa­tion alle­mande fai­sait réfé­rence à la nomi­na­tion par l’oc­cu­pant de bourg­mestres issus de l’ex­trême droite bel­gi­caine (Rex) et fla­mande (Ver­di­na­so et VNV). Plus pré­ci­sé­ment, on peut sup­po­ser que le pré­sident du FDF évo­quait la nomi­na­tion de conseils com­mu­naux et de bourg­mestres exclu­si­ve­ment néer­lan­do­phones le long de la fron­tière lin­guis­tique et dans l’ag­glo­mé­ra­tion bruxel­loise où, en 14 – 18 comme en 40 – 45, l’oc­cu­pant alle­mand et les com­po­santes extré­mistes et col­la­bo­ra­tion­nistes du mou­ve­ment fla­mand espé­raient enrayer le pro­ces­sus de fran­ci­sa­tion et lan­cer un pro­ces­sus de reflamandisation.

Les pro­pos d’O­li­vier Main­gain (et de ses col­lègues pré­ci­tés) et le dia­logue de sourds entre le pré­sident du FDF et David Suss­kind démontrent que, si des ensei­gne­ments uni­ver­sels peuvent et doivent être tirés de la Shoah, il semble par contre dif­fi­cile de par­ve­nir à la pro­duc­tion d’une mémoire uni­ver­selle. Pour le dire autre­ment, les ten­ta­tives de pro­duire une mémoire uni­ver­selle de la Shoah se bercent d’illu­sions si elles croient pou­voir pas­ser outre l’exis­tence, la péren­ni­té et la muta­tion de mémoires par­ti­cu­lières. Concrè­te­ment, il n’y aura jamais en Bel­gique « une » mémoire de la Seconde Guerre mon­diale et de l’oc­cu­pa­tion alle­mande, mais bien plu­sieurs (et ne s’ex­cluant pas for­cé­ment les unes les autres), selon que nos aïeux auront été pas­sifs, col­la­bo­ra­teurs ou résis­tants ; fla­mands, bruxel­lois ou wal­lons ; néer­lan­do­phones, fran­co­phones ou ger­ma­no­phones ; dépor­tés poli­tiques ou « raciaux» ; etc. Cette réa­li­té socio­lo­gique et mémo­rielle mul­tiple ne devrait pour­tant pas exemp­ter notre per­son­nel poli­tique d’y réflé­chir à dix fois avant de recou­rir à l’«arme de com­pa­rai­son massive ».

Pascal Fenaux


Auteur

Pascal Fenaux est membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle depuis 1992. Sociologue, il a poursuivi des études en langues orientales (arabe et hébreu). Il est spécialiste de la question israélo-palestinienne, ainsi que de la question linguistique et communautaire en Belgique. Journaliste indépendant, il est également «vigie» (veille presse, sélection et traduction) à l’hebdomadaire Courrier international (Paris) depuis 2000. Il y traite et y traduit la presse «régionale» juive (hébréophone et anglophone) et arabe (anglophone), ainsi que la presse «hors-zone» (anglophone, yiddishophone, néerlandophone et afrikaansophone).