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L’accompagnement vers le monde des vivants

Numéro 3 Mars 2011 - prison par Éric Janssens

mars 2011

Éric Jans­sens est le pre­mier sub­sti­tut du pro­cu­reur du Roi au par­quet de Nivelles, res­pon­sable de la sec­tion jeunesse/famille et le pré­sident de l’U­nion fran­co­phone des magis­trats de la jeu­nesse. Per­sua­dé du bien­fon­dé de la jus­tice res­tau­ra­trice, il pro­meut cette pra­tique dans une socié­té qui tend le plus sou­vent à don­ner des réponses sécu­ri­taires à la cri­mi­na­li­té. Comme sa fonc­tion est de recréer le lien social, la jus­tice doit mettre en place des mesures d’ac­com­pa­gne­ment et d’é­du­ca­tion — et non pas res­ter dans la logique de l’en­fer­me­ment — qui vont per­mettre aux auteurs, comme aux vic­times, de se réin­sé­rer dans la société.

Alexis Van Doos­se­laere : Il existe une véri­table dif­fé­rence dans la façon dont la jus­tice traite les mineurs et les majeurs. Essaie-t-on plu­tôt de pro­té­ger les mineurs tan­dis que, pour les adultes, on reste dans la punition ?

Éric Jans­sens : Je trouve que le terme pro­té­ger est une image un peu dépas­sée. Cepen­dant, il est vrai que l’on reste très fort dans la puni­tion avec les majeurs. On essaie plu­tôt d’accompagner les mineurs, de par­ti­ci­per à leur édu­ca­tion. La majo­ri­té de nos mineurs sont des jeunes en dan­ger, mais par­mi ceux-ci la pro­por­tion de trans­gres­seurs est très limi­tée et majo­ri­tai­re­ment mas­cu­line. Il n’existe qu’une ins­ti­tu­tion publique de pro­tec­tion de la jeu­nesse (IPPJ) pour filles contre cinq pour gar­çons. La délin­quance est un mode d’expression. Quel est le sens de celle-ci ? C’est une ques­tion valable pour les enfants et pour les adultes.

L’aide à la jeu­nesse répond par l’éducation parce qu’on a la vision d’un ave­nir pos­sible. Ce n’est pas le même rai­son­ne­ment qui est sui­vi actuel­le­ment pour les majeurs. Le pro­blème du modèle pénal, c’est que contrai­re­ment à la pro­tec­tion de la jeu­nesse, qui est très bien­veillante et pro­pose dif­fé­rentes réponses, on répond à une peine par une peine. Il faut sor­tir de ce mal pour le mal. C’est pour ça que l’avenir est à la jus­tice res­tau­ra­trice. C’est vrai­ment fon­da­men­tal. Il faut avoir pour les majeurs la même logique que pour les mineurs. Même si, d’un point de vue tech­nique, l’éducation des majeurs est logi­que­ment ter­mi­née et qu’ils sont res­pon­sables de leurs actes devant la loi, on sait tous très bien que l’être humain peut évo­luer toute sa vie. L’éducation bien com­prise, c’est l’éducation per­ma­nente, et tous les méca­nismes de for­ma­tion, d’éducation sont tout à fait pos­sible jusqu’à la fin de sa vie.

AVD : Ce qui se fait actuel­le­ment dans le sec­teur de l’aide à la jeu­nesse, c’est de la jus­tice restauratrice ?

ÉJ : La jus­tice res­tau­ra­trice est la conti­nua­tion logique de l’approche édu­ca­tive que l’on met en place chez les mineurs. L’éducation est la seule réponse qui a du sens. Ce n’est pas ce qu’on fait avec un jeune qui a du sens, mais le sens que ça va avoir pour lui et pour sa famille. À l’unanimité des pro­fes­sion­nels, il faut pri­vi­lé­gier les modèles édu­ca­tifs, même si ça va à l’encontre d’une cer­taine opi­nion publique main­te­nue dans l’émocratie, dans l’émotion, par une cer­taine presse et une cer­taine ten­dance poli­tique. Tous les pro­fes­sion­nels sont d’accord, que ce soit au Nord ou au Sud du pays.

AVD : Qu’est ce que le cadre édu­ca­tif et à quel moment la jus­tice doit-elle intervenir ?

Pour édu­quer, l’amour ne suf­fit pas. Il faut pou­voir offrir un cadre édu­ca­tif. Ce cadre doit être mis en place par les parents. Ce sont eux les pre­miers par­te­naires avec les­quels il faut tra­vailler. Lorsque, pour une rai­son ou pour une autre, il y a une défaillance dans le rôle paren­tal, la socié­té doit prendre le relais. En fait, c’est toute la chaine édu­ca­tive qui doit être mobi­li­sée du début à la fin. En tant que magis­trat de la jeu­nesse, je me défi­nis tout à fait comme un édu­ca­teur. Je fais par­tie de cette chaine, mais j’interviens assez tard dans les pro­ces­sus et il faut espé­rer que les pre­miers maillons fonc­tionnent cor­rec­te­ment. Si les besoins fon­da­men­taux de la pyra­mide de Mas­low ne sont pas ren­con­trés, la socié­té doit, de manière très bien­veillante, appor­ter un sou­tien et pal­lier ces carences.

Il faut per­mettre à la famille d’accompagner l’enfant vers l’ouverture au monde. Édu­quer c’est ex ducere, c’est créer de l’autonomie, c’est la plu­ra­li­té des appar­te­nances. La famille et puis le quar­tier sont des lieux de l’intervention impor­tants. Néan­moins, selon moi, l’école est le pre­mier lieu poli­tique vrai­ment fort. L’école doit sor­tir de sa mis­sion de sim­ple­ment ensei­gner, mais deve­nir un véri­table lieu d’éducation. Pour ça, il faut doter les écoles d’équipes plu­ri­dis­ci­pli­naires : étof­fer les PMS et les IMS (ins­pec­tion médi­cale sco­laire). Il faut créer des équipes inté­grées sur le modèle des équipes de sos-enfants au sein de chaque école, qui doivent avoir la capa­ci­té d’appréhender les pro­blé­ma­tiques édu­ca­tives pour déchar­ger les ensei­gnants. Ceux-ci res­tent tout de même concer­nés, car tout cela doit res­ter un pro­jet glo­bal et il faut évi­ter une seg­men­ta­tion des rôles. Comme Madame la pro­fes­seure Fran­çoise Tul­kens, deve­nue l’une de nos plus émi­nentes magis­trates, le disait déjà dans les années quatre-vingt, sur la base d’études scien­ti­fiques pré­cises, une inter­ven­tion mas­sive sur les lieux de vie est extrê­me­ment ren­table et utile.

Il faut espé­rer que la jus­tice puisse agir par de l’aide consen­tie, mais l’aide contrainte peut s’avérer néces­saire. En fait, le par­quet de la Jeu­nesse est un acteur de déju­di­cia­ri­sa­tion : 90% des dos­siers qu’il traite vont être redi­ri­gés vers une approche d’aide non judi­ciaire. Quand c’est néces­saire, on doit faire usage de la contrainte dans l’accompagnement des jeunes et des familles, à usage stric­te­ment limi­té. Ce fai­sant, on fait de la bonne jus­tice, car la fonc­tion judi­ciaire est de recréer le lien social. Si on prend la pro­blé­ma­tique de la trans­gres­sion des mineurs, on est dans la logique de cette réponse édu­ca­tive. C’est-à-dire qu’on reste dans le res­pect strict de la loi, avec une confron­ta­tion à la norme. L’explication de la norme, c’est mon rôle à moi en tant que pro­cu­reur du Roi. Par contre, si on peut exi­ger d’un jeune qu’il res­pecte la loi, la res­pon­sa­bi­li­té socié­tale est de lui don­ner les moyens de res­pec­ter ce cadre. On doit l’éduquer pour ça. Les deux vont de pair. Cela est valable autant pour les mineurs que pour les majeurs. La socié­té prend sa part de res­pon­sa­bi­li­té dans la trans­gres­sion. Une trans­gres­sion est d’abord une res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle de l’auteur, paren­tale ensuite, quand ce sont des mineurs, et enfin sociétale.

Le pro­blème aujourd’hui, c’est que l’aide à la jeu­nesse fonc­tionne trop dans la demande des adultes et pas suf­fi­sam­ment selon les besoins criants du jeune. C’est la limite du secteur.

AVD : La contrainte n’est-elle pas un argu­ment de plus pour des per­sonnes qui en veulent déjà beau­coup à la société ?

ÉJ : Le pre­mier prin­cipe de l’aide à la jeu­nesse est la non-inter­ven­tion. L’intervention est déjà une entorse aux prin­cipes du sec­teur. Mal­heu­reu­se­ment, il faut ces­ser de pen­ser que tout le monde veut s’en sor­tir. L’accompagnement contraint est indis­pen­sable dans cer­tains cas. Une contrainte peut être néces­saire pour for­mer une alliance entre le jeune et celui qui apporte de l’aide, le thé­ra­peute, face au « méchant juge ». Para­doxa­le­ment, c’est par­fois en for­çant les choses que l’on pour­ra pro­mo­tion­ner la créa­tion d’appartenances mul­tiples et mener le jeune vers l’épanouissement. Cela peut paraitre para­doxal, mais la contrainte peut ouvrir un champ des possibles.

De plus, on a ten­dance dans le sec­teur de l’aide à la jeu­nesse à lais­ser le mau­vais rôle au pou­voir judi­ciaire et au poli­cier. Tout édu­ca­teur doit venir avec une mis­sion glo­bale. Dans beau­coup de cas, on assiste à un déli­te­ment total de l’autorité. Celle-ci est néan­moins néces­saire, si elle reste bien­veillante. Comme le dit si bien mon­sieur Huy­te­rae­ghe, le fon­da­teur du pre­mier centre ortho­pé­da­go­gique de Braine-le-Châ­teau : « La sanc­tion doit être bien­veillante, car sinon elle est vécue comme une injus­tice de plus pour quelqu’un qui est déjà très abi­mé par un par­cours difficile. »

AVD : Quelles sont concrè­te­ment les mesures mises en place dans la loi pour la pra­tique de la jus­tice restauratrice ?

ÉJ : Pour ce qui est de la jeu­nesse, l’ensemble de la pro­cé­dure est res­tau­ra­trice. À par­tir du moment où elle est tour­née vers l’avenir, une amé­lio­ra­tion des com­por­te­ments est pos­sible, ain­si qu’une récon­ci­lia­tion entre le jeune et la socié­té. Mais l’aide à la jeu­nesse a beau­coup de pro­grès à faire avec la per­sonne pré­ju­di­ciée. Heu­reu­se­ment, il est actuel­le­ment ins­crit dans les textes que, avant d’aller chez un juge, on doit impé­ra­ti­ve­ment se poser la ques­tion de la média­tion. Pour les mineurs, la logique de la res­tau­ra­tion est ins­crite dans la loi et c’est formidable.

Pour les majeurs, si les dis­po­si­tifs existent, leur uti­li­sa­tion est encore trop lais­sée à l’appréciation de magis­trats débor­dés, qui sont encore très seuls pour déci­der. Les sys­tèmes qui existent pour les majeurs ne sont pas suf­fi­sam­ment exploi­tés. On a créé les mai­sons de jus­tice dans cet esprit, pour rendre la jus­tice plus acces­sible et pour mettre plus de lien social. Je dis sou­vent de manière sché­ma­tique qu’il faut moins de murs, mais plus de rela­tions humaines. On reste beau­coup trop dans l’institutionnel alors qu’on est en mesure d’avoir des stra­té­gies rela­tion­nelles fortes qui per­mettent de sor­tir de cette logique car­cé­rale et institutionnelle.

Théo­ri­que­ment, on a les pos­si­bi­li­tés, mais on n’a pas encore réel­le­ment mis la jus­tice res­tau­ra­trice en pra­tique dans la socié­té. Comme pour les mineurs d’ailleurs, où on répond très fort par les IPPJ. Les seuls inves­tis­se­ments que l’on a faits dans l’aide à la jeu­nesse c’est pour de l’institutionnel dur, contrai­gnant, car­ré. Tous les pra­ti­ciens s’accordent pour­tant à dire, y com­pris au sein des IPPJ, que le lien, l’authenticité de ce lien que l’on a avec ce jeune, est le plus impor­tant. Le lien et la ren­contre sont les seuls outils que l’on a dans l’éducation. Le mot magique du délé­gué géné­ral aux droits de l’enfant résume bien le che­mi­ne­ment qu’il faut effec­tuer avec le jeune : l’accompagnement. Il n’y a que ça qui fonctionne.

En fait, l’accompagnement signi­fie se mettre à côté de la per­sonne. Il s’agit d’essayer de com­prendre com­ment celle-ci décode le monde, d’entrer dans sa sub­jec­ti­vi­té et ensuite d’essayer de l’aider. Il faut se mettre en empa­thie et puis cher­cher des pistes. C’est le côté thé­ra­peu­tique, tan­dis que le rôle de l’autorité publique est d’être pré­sente, avec des exi­gences très for­melles dans la loi. Mon rêve, c’est d’importer ce modèle auprès des majeurs. Il y a moyen de cadrer les gens avec des stra­té­gies rela­tion­nelles, où les inten­tions sont déclarées.

AVD : Est-ce que vous avez l’impression que la pra­tique actuelle de la jus­tice ne se sou­cie pas suf­fi­sam­ment des consé­quences de l’enfermement et de l’après celui-ci ?

ÉJ : Je ne connais qu’une façon de rendre la jus­tice, c’est de remettre les gens dans des appar­te­nances mul­tiples por­teuses. L’autonomie, c’est la plu­ra­li­té des atta­che­ments. Quand on voit la soli­tude des per­sonnes incar­cé­rées, le très faible niveau d’instruction… On est dans une logique où c’est le plus petit qu’on écrase. On cible des caté­go­ries socioé­co­no­miques fort défa­vo­ri­sées et on ne se donne pas les moyens de la réin­ser­tion. Lorsqu’un pédo­phile mul­ti-réci­di­viste sort de pri­son après x années, il est par­fois tou­jours aus­si dan­ge­reux. On s’est tel­le­ment foca­li­sé sur la réponse répres­sive qu’on a remis des bombes dans la socié­té. La sor­tie devrait être la pre­mière chose à laquelle on pense lorsque l’on enferme une per­sonne ! Et on est très loin du compte aujourd’hui.

L’accompagnement post­ins­ti­tu­tion­nel qui est mis en place en IPPJ par contre, c’est exac­te­ment ce qu’il faut inven­ter en pri­son. Les gens sont incar­cé­rés car il y a eu des faits très lourds, mais il faut pou­voir trou­ver un lien plu­riel, avec une vraie stra­té­gie rela­tion­nelle et un contrôle social assu­ré. L’accompagnement, c’est plus humain car c’est faire reve­nir dans le monde des hommes. Il faut per­mettre à la vie sociale de reprendre après la puni­tion. Comme je l’ai dit, la fonc­tion fon­da­men­tale de la jus­tice, c’est de recréer le lien social. Ce qui est en contra­dic­tion totale avec l’idéologie capi­ta­liste et l’individualisme actuel. On assiste dans notre socié­té à un déli­te­ment total du lien social.

On ne peut pas se conten­ter d’analyser l’acte. Il faut aus­si se pen­cher sur la souf­france des gens. Pour avoir du sens, les réponses doivent être indi­vi­duelles. L’aide à la jeu­nesse fait du sur-mesure contrai­re­ment au pénal qui fait mal­heu­reu­se­ment du prêt-à-por­ter. Chaque trans­gres­sion a sa signi­fi­ca­tion et s’insère dans un par­cours de vie. Pour faire en sorte qu’il y ait répa­ra­tion et res­tau­ra­tion, et empê­cher la réci­dive, il faut aller à la ren­contre de la per­sonne et de ses souf­frances, tout en met­tant des exi­gences très claires dès le début.

La logique de la jus­tice res­tau­ra­trice est de rendre les gens acteurs de leur vie. Il s’agit de remettre les res­pon­sa­bi­li­tés natu­relles où elles sont. Les IPPJ et les pri­sons sont des milieux arti­fi­ciels où le com­por­te­ment confor­miste peut suf­fire. Ce drame com­mun fait qu’un déte­nu peut très bien se com­por­ter à l’intérieur de ces ins­ti­tu­tions, mais ce n’est pas du tout la preuve qu’il pour­ra en faire de même une fois sorti.

Actuel­le­ment, on a tou­jours le très mau­vais réflexe de ras­sem­bler tous les gens qui ont le même pro­blème dans un même lieu. On crée alors des chau­drons explo­sifs. C’est pour ça que la pri­son est tel­le­ment cri­mi­no­gène. Il faut faire atten­tion à la stig­ma­ti­sa­tion quand on met un jeune en IPPJ et qu’on lui colle une éti­quette. Je me bats chaque fois pour pou­voir leur dire en face que je ne connais pas de jeunes délin­quants, mais des jeunes qui trans­gressent la loi. Si on colle des éti­quettes, les gens vont s’y conformer.

AVD : Vous faites par­tie de l’Union fran­co­phone des magis­trats de la jeu­nesse, est-ce que ces idées de jus­tice res­tau­ra­trice, d’accompagnement sont répan­dues par­mi les magis­trats et les dif­fé­rents acteurs de la justice ?

ÉJ : Glo­ba­le­ment la sen­si­bi­li­té de l’Union des magis­trats va dans ce sens. Parce qu’on le pra­tique au quo­ti­dien et qu’on y a été for­cé. Mal­heu­reu­se­ment, il reste extrê­me­ment com­pli­qué de par­ler d’institutions à voca­tions dif­fé­rentes. On est plu­tôt dans une période de recul par rap­port aux idées nou­velles. De manière nom­bri­liste, la direc­tion géné­rale de l’Aide à la jeu­nesse (DGAJ) se referme un peu sur elle-même. Il y a vrai­ment, dans toute la Com­mu­nau­té fran­çaise, cette perte de vision de la néces­si­té de l’ouverture du sys­tème. Pour qu’un sys­tème soit per­for­mant, il faut qu’il soit tour­né vers l’extérieur. Le pre­mier signe d’une famille mal­trai­tante est d’ailleurs son cloi­son­ne­ment… Aujourd’hui, le risque majeur, c’est que toute l’administration de l’Aide à la jeu­nesse, tout comme l’administration péni­ten­tiaire, se ferme sur elle-même. La jus­tice res­tau­ra­trice vient pous­ser la porte et cer­tains ne sont pas encore prêts à l’accueillir, alors que cette jus­tice est beau­coup plus per­ti­nente qu’une jus­tice aveu­gle­ment répres­sive. Les fonc­tion­ne­ments ins­ti­tu­tion­nels et le jeu poli­tique qui gan­grènent les admi­nis­tra­tions par­ti­cipent à cette fermeture.

En tant que pré­sident de l’Union, j’ai l’impression que cer­taines per­sonnes exercent un pou­voir. C’est dra­ma­tique dans un ser­vice public. Il faut qu’il y ait une éga­li­té de tous ceux qui ont leur mot à dire dans le pro­ces­sus. C’est cette plu­ra­li­té de regards, de com­pé­tences, qui, sans muse­ler qui que ce soit, va per­mettre un regard plus nuan­cé de pro­blèmes très com­plexes. Les juristes sont assez peu com­pé­tents pour appré­hen­der les réa­li­tés humaines. Les magis­trats doivent donc, en gar­dant leur pou­voir de déci­sion, être inté­grés dans des équipes plu­ri­dis­ci­pli­naires. Dans cette recherche com­mune de solu­tions, il faut une éga­li­té. Il faut une culture de regard plu­riel, d’échange. La manière d’accoucher la déci­sion doit être commune.

Pour don­ner une réponse humaine à un pro­blème humain, il faut étof­fer les pro­fes­sion­nels et leur don­ner ces équipes mul­ti­dis­ci­pli­naires et faire une syn­thèse. Cette plu­ra­li­té va per­mettre d’arriver à un véri­table apai­se­ment pour les vic­times et pour les auteurs — ce qui n’est pas incompatible.

Énor­mé­ment d’acteurs du sec­teur psy­cho-médi­co-social ne connaissent pas bien leur réseau. La pre­mière chose à faire est de s’articuler avec les autres réponses socié­tales pour pou­voir tenir plei­ne­ment son rôle à soi, être bien clair sur les limites de ce qu’on va faire et pas faire.

AVD : De plus en plus de dis­cours poli­tiques montrent une cer­taine ten­dance à choi­sir la répres­sion et des mesures sécu­ri­taires face à la cri­mi­na­li­té. Qu’en est-il sur le terrain ?

ÉJ : Par rap­port aux auteurs, on est actuel­le­ment en régres­sion. Il y a cette
illu­sion qu’en met­tant des gens à l’écart de la socié­té, en les lais­sant mari­ner, il va se pas­ser quelque chose. En fait, c’est exac­te­ment l’inverse qui se passe. La vie est évo­lu­tive, soit posi­ti­ve­ment, soit néga­ti­ve­ment. En pri­son, la vie évo­lue néga­ti­ve­ment aujourd’hui. J’étais aba­sour­di d’entendre Anto­nio Buo­na­tes­ta de l’asbl Médiante, qui pra­tique au quo­ti­dien la jus­tice res­tau­ra­trice, dire qu’on était en régres­sion sur les réponses res­tau­ra­trices, que beau­coup de per­sonnes ne pre­naient pas au sérieux le pro­jet for­mi­dable de la jus­tice restauratrice.

J’ai tou­jours dit que la pro­tec­tion de la jeu­nesse était le labo­ra­toire du pénal. Toutes les évo­lu­tions mar­quantes qui ont eu lieu en pénal s’inspiraient de pra­tiques anté­rieures en aide et en pro­tec­tion de la jeu­nesse. Plu­tôt que de faire lor­gner les gens vers un dur­cis­se­ment des poli­tiques envers les jeunes, il faut faire l’inverse et trai­ter les majeurs avec la même bien­veillance. Une auto­ri­té doit tou­jours être bien­veillante, elle doit tou­jours pos­tu­ler qu’à terme chaque per­sonne a sa place dans la socié­té. Même si on va vers de l’enfermement, il faut le faire avec le plus d’humanité pos­sible. Comme c’est le cas à Braine-le-Châ­teau, par exemple, avec une véri­table action édu­ca­tive. L’enfermement est déjà tel­le­ment dégra­dant. Actuel­le­ment, on est effec­ti­ve­ment très loin de cette vision. Même si on a récem­ment fait quelques pro­grès avec la vic­ti­mo­lo­gie, il est stu­pide que l’on régresse en matière de jus­tice res­tau­ra­trice alors que c’est la seule voie pos­sible. On rame donc à contre-cou­rant pour l’instant. Pour­tant, quand on met en place des réponses pré­coces, cadrantes, fermes, mais bien­veillantes, on voit que ça fonctionne.

Pro­pos recueillis par Alexis Van Doosselaere

Éric Janssens


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