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L’Écosse impose une réforme constitutionnelle britannique

Numéro 11/12 novembre/décembre 2014 - Autonomisme Écosse Royaume Uni UE (Union européenne) par Notte Edouard

novembre 2014

Alex Sal­mond, le lea­deur natio­na­liste écos­sais, aurait vou­lu créer la des­truc­tion du Royaume-Uni, il aura pro­duit les condi­tions dans les­quelles ce der­nier devra se réin­ven­ter. Quant à l’Écosse, dans le sillage de l’enthousiasme indé­pen­dan­tiste, elle connait un renou­vè­le­ment de son champ poli­tique, au détri­ment des tra­vaillistes écos­sais. L’auteur Ger­ry Has­san y vit l’émergence d’une Troi­sième Écosse, terme […]

Alex Sal­mond, le lea­deur natio­na­liste écos­sais, aurait vou­lu créer la des­truc­tion du Royaume-Uni, il aura pro­duit les condi­tions dans les­quelles ce der­nier devra se réin­ven­ter. Quant à l’Écosse, dans le sillage de l’enthousiasme indé­pen­dan­tiste, elle connait un renou­vè­le­ment de son champ poli­tique, au détri­ment des tra­vaillistes écos­sais. L’auteur Ger­ry Has­san y vit l’émergence d’une Troi­sième Écosse, terme sub­su­mant une nou­velle géné­ra­tion d’opinions révé­lées grâce au débat indé­pen­dan­tiste qui, au-delà des anta­go­nismes natio­na­listes — unio­nistes, confirme la néces­si­té d’un pro­fond chan­ge­ment. Celui-ci devrait com­men­cer par la réforme de l’État bri­tan­nique pro­mise par David Came­ron. Gor­don Brown, inter­ve­nu in extre­mis pour sau­ver l’Union, en a d’ailleurs éta­bli l’agenda. Le scé­na­rio fédé­ral n’est pas exclu.

La nuit du 18 au 19 sep­tembre fut longue, de même la semaine pré­cé­dente qui vit l’électorat sou­mis à rude épreuve par la publi­ca­tion d’un son­dage posi­tion­nant les séces­sion­nistes en tête pour la pre­mière fois. Cette nuit-là pour­tant, le Par­le­ment écos­sais à Édim­bourg est étran­ge­ment calme. Des par­ti­sans du no chantent à côté de ceux du yes. Sans heurts, ni hargne. Ce cli­mat de paix rela­tive, Ewen Came­ron, pro­fes­seur d’histoire de l’Écosse à l’université d’Édimbourg, l’explique par la spé­ci­fi­ci­té du natio­na­lisme écos­sais qui n’est pas un natio­na­lisme de res­sen­ti­ment, contrai­re­ment à son homo­logue irlan­dais des années trente. S’il émer­gea, c’est grâce à la place que l’union de 1707 don­na à l’Écosse au sein du Royaume, lui offrant de sur­vivre tout en conser­vant son iden­ti­té : elle ne s’est pas vue impo­ser l’Église angli­cane contrai­re­ment à l’Irlande et aux Pays de Galles ; elle put aus­si conser­ver son propre sys­tème juri­dique. Cette quié­tude, Ewen Came­ron la relie éga­le­ment à la grande cré­di­bi­li­té que le Scot­tish Natio­nal Par­ty (SNP) a su se for­ger ces der­nières années en s’abstenant des récu­pé­ra­tions his­to­riques tein­tées de sen­ti­ments anti­an­glais, contrai­re­ment à ce qui se fit lors du réfé­ren­dum de 1997.

Réconciliation et devo max

Cet esprit de paix, The Church of Scol­tand espé­rait bien le scel­ler lors du ser­vice de récon­ci­lia­tion natio­nale qu’elle tint quelques jours plus tard. Le révé­rend John Chal­mers fut très clair à cette occa­sion : « Après le réfé­ren­dum, il y a ceux qui sont trans­por­tés de joie, ou du moins sou­la­gés, et ceux qui se trouvent déses­pé­ré­ment déçus — dégou­tés même selon l’expression que j’ai fré­quem­ment enten­due. De tels sen­ti­ments pren­dront du temps à gué­rir […] il n’y aura pas de remède miracle. » Mille per­sonnes étaient alors ras­sem­blées dans la St Gilies Cathe­dral à Édim­bourg, tant des repré­sen­tants séces­sion­nistes qu’unionistes. Par­mi eux, Alis­tair Dar­ling, le lea­deur tra­vailliste de la cam­pagne Bet­ter Toge­ther, John Swin­ney, le ministre SNP des Finances au gou­ver­ne­ment écos­sais, le libé­ral démo­crate Dan­ny Alexan­der, secré­taire en chef au Tré­sor dans le gou­ver­ne­ment Came­ron, le lea­deur des conser­va­teurs écos­sais, et la cheffe des tra­vaillistes écos­sais, unio­niste elle aussi.

Le grand absent à St Gilies ? Alex Sal­mond ! Il démis­sion­na le 19 sep­tembre, tant du poste de Pre­mier ministre écos­sais que de celui de chef du SNP. Sa démis­sion, qui pren­dra effet en novembre 2014, ne signe pour­tant en rien un retrait des natio­na­listes. Non seule­ment Alex Sal­mond impo­sa de lourdes défaites aux tra­vaillistes écos­sais, mais il par­vint aus­si à trans­for­mer son groupe d’opposition en par­ti capable de mener un gou­ver­ne­ment. Si bien qu’après le réfé­ren­dum, le nombre d’adhérents au SNP a dou­blé, attei­gnant plus de 50 000 membres. La vice-Pre­mière écos­saise, Nico­la Stur­geon en repren­drait bien­tôt les rênes. Ancienne avo­cate, très popu­laire et sociale-démo­crate, elle ris­que­rait de contraindre le Labour écos­sais à un retrait encore plus marqué.

Avant cela, elle joue­ra un rôle clé lors des négo­cia­tions sur la dévo­lu­tion maxi­male de com­pé­tences à Édim­bourg qu’il n’est plus pos­sible d’éviter. En effet, les 45 % de l’électorat s’étant pro­non­cés en faveur de l’indépendance le 18 sep­tembre attendent des chan­ge­ments. Ils ne sont pas les seuls, en témoigne le plu­ra­lisme d’opinions de cette Troi­sième Écosse ral­liée à l’idéal séces­sion­niste, sans men­tion­ner les unio­nistes favo­rables à plus de trans­ferts. Ceux-ci sont d’autant plus incon­tour­nables que 84 % de l’électorat écos­sais se pré­sen­tèrent aux urnes. Taux de par­ti­ci­pa­tion record jamais enre­gis­tré ! 1 600 000 citoyens en faveur de l’indépendance. David Came­ron leur a pro­mis la devo max qui implique entre autres la ges­tion totale de l’impôt sur les entre­prises, ce que les Anglais à la fron­tière craignent par-des­sous tout.

Vent de panique et tempérance

Il aura fal­lu attendre dix jours avant le vote pour que le reste du Royaume-Uni se réveille devant l’énormité de la situa­tion : le Royaume pou­vait bien écla­ter ! Tour­nant his­to­rique que jamais West­mins­ter n’avait pris au sérieux, les tories taxant les natio­na­listes d’« excen­triques aux voix dis­cor­dantes »1, les tra­vaillistes de « tar­tan tories2 ». Tony Blair pen­sait que la dévo­lu­tion de 1997 sau­ve­rait défi­ni­ti­ve­ment l’Union. David Came­ron, à sa suite, esti­ma cana­li­ser enfin les excen­tri­ci­tés natio­na­listes en signant les accords d’Édimbourg de 2012. La réa­li­té fut autre.

Après la publi­ca­tion d’un son­dage dix jours avant le réfé­ren­dum dans le Sun­day Times pla­çant les séces­sion­nistes en tête, les trois chefs des prin­ci­paux par­tis de West­mins­ter firent un voyage express au Nord pour convaincre, cette fois-ci non plus à coups de menaces, mais bien d’émotions aux anti­podes de la rhé­to­rique éco­no­mique de la cam­pagne Bet­ter Toge­ther3. Les Écos­sais ont vu David Came­ron au bord des larmes, implo­rant de res­ter ensemble. Cette opé­ra­tion de pro­pa­gande impro­vi­sée en der­nière minute, qua­li­fiée de panic attack par les natio­na­listes, s’est accom­pa­gnée de pro­messes jetées en toute hâte : la vic­toire du non signi­fie­ra la devo max… qui rime avec une auto­no­mie qua­si totale en matière de fis­ca­li­té et de sécu­ri­té sociale !

C’est alors que Gor­don Brown, pré­dé­ces­seur tra­vailliste de David Came­ron, fit son appa­ri­tion sur la scène des débats peu avant le vote. Son dis­cours pro­non­cé dans les cou­lisses de West­mins­ter l’imposa comme l’homme qui allait sau­ver l’Union. L’Écossais par­vint à rendre compte cal­me­ment de la sur­vi­vance de la bri­ti­sh­ness4, mal­gré le ren­for­ce­ment des dif­fé­rences entre le Nord et le Sud. Elle syn­thé­ti­se­rait le mul­ti­cul­tu­ra­lisme et le plu­ra­lisme carac­té­ris­tiques du Royaume sans en amoin­drir aucune facette. L’ancien loca­taire du 10 Dow­ning street, concluant pla­ci­de­ment que la citoyen­ne­té l’avait tou­jours empor­té sur l’identité, sut convaincre au point qu’il éla­bo­ra l’agenda ava­li­sé par Londres pour pro­cé­der à une dévo­lu­tion maxi­male. Ce plan devrait être ache­vé en novembre, sou­mis ensuite à consul­ta­tion pour être fina­le­ment dépo­sé au Par­le­ment en jan­vier et, idéa­le­ment, voté avant les élec­tions géné­rales du prin­temps 2015. Agen­da des plus ser­ré vu l’ampleur des réformes…

Une nouvelle démocratie britannique ?

Ni les Anglais, ni les Gal­lois, ni les Irlan­dais n’aspirent au sta­tu­quo après le vote des Écos­sais. Les pre­miers se demandent à juste titre pour­quoi les dépu­tés écos­sais à West­mins­ter ont encore la pos­si­bi­li­té de voter sur des matières qui ne concernent que l’Angleterre. À Londres, beau­coup sou­haitent le retrait des sièges écos­sais, ce qui pour­rait créer de fait un Par­le­ment anglais puisque la ques­tion concerne aus­si les sièges irlan­dais et gallois.

De son côté, Carwyn Jones, le Pre­mier ministre du Pays de Galles, défend l’instauration d’une Consti­tu­tion écrite et appelle David Came­ron à tenir ses pro­messes. En effet, dans un dis­cours inédit pro­non­cé le len­de­main du vote, le Pre­mier décla­rait : « Au moment où les Écos­sais vont avoir davan­tage de pou­voirs sur la ges­tion de leurs affaires, ceci va éga­le­ment s’étendre aux habi­tants d’Angleterre, du Pays de Galles et d’Irlande du Nord qui doivent avoir aus­si davan­tage leur mot à dire sur les leurs. »

Manœuvre poli­tique pour pré­pa­rer sa réélec­tion ? En effet, le chef des conser­va­teurs a habi­le­ment condi­tion­né le scé­na­rio devo max à la remise en cause des sièges écos­sais à West­mins­ter, sièges sans les­quelles les tra­vaillistes bri­tan­niques se trou­ve­raient en grandes dif­fi­cul­tés. Quel serait alors le par­ti assez fort pour s’opposer aux conser­va­teurs à West­mins­ter ? L’UKIP ? Ce der­nier ferait peu le poids, puisque David Came­ron entend pro­cé­der à un réfé­ren­dum sur le retrait du Royaume Uni de l’UE en 2017… Que ferait alors l’Écosse, nation proeu­ro­péenne, d’une union avec une nation eurosceptique ?

L’Écosse pour­rait bien se pré­pa­rer à un nou­veau réfé­ren­dum, selon l’analyse que pré­sen­tait le pro­fes­seur Mickael Kea­ting lors d’une confé­rence sur l’avenir du Royaume-Uni au Scot­tish Centre on Consti­tu­tio­nal Change de l’université d’Édimbourg. Il y était à nou­veau ques­tion de Bri­ti­sh­ness qui, par essence plu­ra­liste et mul­ti­na­tio­nale, s’accorderait par­fai­te­ment au fédé­ra­lisme. Un espace fédé­ral, où la nou­velle géné­ra­tion d’opinions for­gées au cœur du débat réfé­ren­daire pour­rait se faire entendre, per­met­trait de dépas­ser les tra­di­tion­nels anta­go­nismes bri­tan­niques jugés trop étri­qués. Une chose est cer­taine, le SNP et son lea­deur ont contraint le royaume à une remise en cause sans pré­cé­dent. Le 18 sep­tembre était-il réel­le­ment une défaite ?

  1. Il est vrai qu’il aura fal­lu du temps au SNP né après la Pre­mière Guerre mon­diale pour trou­ver son élec­to­rat et s’accorder sur un pro­gramme aux ten­dances sociales démocrates.
  2. Conser­va­teurs en habits tra­di­tion­nels écossais.
  3. La cam­pagne unio­niste ne ces­sa de mar­te­ler avec fer­me­té l’impossibilité de conser­ver le pounds dans une Écosse indé­pen­dante. Menaces moné­taires et éco­no­miques qui en firent une cam­pagne très négative.
  4. Iden­ti­té bri­tan­nique qui reste tou­jours très pro­blé­ma­tique pour de nom­breux citoyens se recon­nais­sant peu dans leurs élites poli­tiques… et peu dans les sym­boles « natio­naux ». Gor­don Brown insis­ta d’ailleurs habi­le­ment sur le carac­tère poly­morphe de cette identité.

Notte Edouard


Auteur

Lecteur en langue et littérature à l'université d'Edimbourg (Wallonie Bruxelles International).