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Il était une fois…

Numéro 1 Février 2024 par Aline Andrianne

février 2024

Il était une fois, une belle école, dans un quar­tier à fort pour­cen­tage de popu­la­tion immi­grée. Dans cet éta­blis­se­ment sco­laire, la direc­tion (blanche, valide, cis­genre, bien-pen­sante) a jugé bon d’organiser une mer­veilleuse Saint-Nico­las pour ses élèves. Tout a été pen­sé dans ses moindres détails : l’achat du dégui­se­ment, la recherche de figu­rants pour jouer le rôle, la rédac­tion stricte d’un horaire de pas­sage dans les classes, l’avis aux enfants et aux parents que ce serait une Saint-Nico­las zéro déchet, donc sans embal­lage aux frian­dises don­nées. Et dans ce beau micro­cosme, tout le monde était heu­reux d’avoir pen­sé à édu­quer – zéro déchet s’il vous plait – en même temps qu’à amu­ser, la tra­di­tion avant tout. Tout le monde s’autocongratulait de la bonne idée, tout le monde était content de lui-même.

Billet d'humeur

Il était une fois, une belle école, dans un quar­tier à fort pour­cen­tage de popu­la­tion immi­grée. Dans cet éta­blis­se­ment sco­laire, la direc­tion (blanche, valide, cis­genre, bien-pen­sante) a jugé bon d’organiser une mer­veilleuse Saint-Nico­las pour ses élèves. Tout a été pen­sé dans ses moindres détails : l’achat du dégui­se­ment, la recherche de figu­rants pour jouer le rôle, la rédac­tion stricte d’un horaire de pas­sage dans les classes, l’avis aux enfants et aux parents que ce serait une Saint-Nico­las zéro déchet, donc sans embal­lage aux frian­dises don­nées. Et dans ce beau micro­cosme, tout le monde était heu­reux d’avoir pen­sé à édu­quer – zéro déchet s’il vous plait – en même temps qu’à amu­ser, la tra­di­tion avant tout. Tout le monde s’autocongratulait de la bonne idée, tout le monde était content de lui-même.

Enfin, ça, c’était jusqu’à ce que Saint-Nico­las arrive, accom­pa­gné de son Père Fouet­tard. Ça, c’était avant que le joyeux couple entre dans les classes de rhé­to. Ça, c’était avant qu’ils repartent bien rapi­de­ment (après avoir été hués). Ça, c’était avant.

Et main­te­nant, me direz-vous, sus­pen­dus à ces mots ? Et main­te­nant, on aurait pu s’attendre, dans ce monde d’ouverture et de culture, à ce que la direc­tion se ren­seigne sur l’origine de la repré­sen­ta­tion de Père Fouet­tard, sur ce qu’elle évoque et sur les réfé­rents qu’elle appelle, on aurait pu espé­rer que la direc­tion com­prenne la juste indi­gna­tion des élèves (pour cer­tains, si pas la plu­part, raci­sés, enfin, je veux dire, raci­sés par rap­port au Blanc qui, lui, est, dans toute sa sim­pli­ci­té colo­niale). On aurait pu sou­hai­ter des excuses de la part de la direc­tion face à des élèves contents d’avoir pour une fois pu être enten­dus. Mal­heu­reu­se­ment, nous ne vivons pas dans ce monde-là.

Et, bien que la Ducasse d’Ath ait été reti­rée du patri­moine cultu­rel imma­té­riel de l’UNESCOdans une actua­li­té proche de ces faits – à cause pré­ci­sé­ment de la figure du Sau­vage qui y est pré­sente –, cela n’a pas éveillé les soup­çons de la direc­tion quant à l’acceptation contes­tée de la figure de Père Fouet­tard, quant à, même, son poten­tiel raciste. Effec­ti­ve­ment, après les faits, la direc­tion reste stoïque et ferme : elle est cho­quée par l’arrivée sou­daine de ce débat au sein de son éta­blis­se­ment. Au cou­rant de ces « nou­veaux » dis­cours inter­pré­ta­tifs, elle n’en reste pas moins per­sua­dée de la valeur ras­sem­bleuse et col­lec­tive de la tra­di­tion et ne voit pas de rai­son de la remettre en ques­tion. Enfin, la direc­tion se dit « heur­tée » de voir mise à mal sa belle et chère tra­di­tion, qu’elle a tou­jours consi­dé­rée comme source de joie enfantine.

Ain­si, lorsque la direc­tion a déci­dé d’aller direc­te­ment à la ren­contre des élèves (sans l’intermédiaire de pro­fes­seurs hypo­crites, qui étaient en faveur de la Saint-Nico­las, mais qui trai­treu­se­ment sou­tiennent les élèves dans leur rébel­lion wokiste), a‑t-elle déci­dé de mettre en place une autre de nos belles et sécu­laires tra­di­tions : celle de la chasse aux sor­cières. Tout en reli­sant les quelques mots mal­adroits écrits sous le coup de l’émotion où la direc­tion décrit son res­sen­ti, bles­sée de voir ses tra­di­tions ques­tion­nées, elle a deman­dé aux élèves ayant par­ti­ci­pé acti­ve­ment à l’expulsion du Père Fouet­tard de se dési­gner et de réex­pli­quer, de façon plus détaillée encore, le sens de leur geste… comme s’il reve­nait encore aux élèves, mino­ri­sés et dis­cri­mi­nés par cette repré­sen­ta­tion, de s’excuser d’être cho­qués d’un tel black face incons­cient et gra­tuit. Comme si, face à cette contes­ta­tion, la seule manière de gar­der l’autorité était de sanc­tion­ner les élé­ments trans­gres­sifs pour faire mar­cher droit tous les autres.

Pre­nons ain­si, un peu plus de hau­teur par rap­port aux faits pour com­prendre et pro­po­ser des solu­tions pour réta­blir le dia­logue et la com­pré­hen­sion d’autrui. La direc­tion semble avoir été aveu­glée par un point com­mun de l’histoire euro­péenne (et de ses tra­di­tions) : l’esprit des Lumières. En effet, par cet esprit, nous, Occi­den­taux, reven­di­quons l’égalité, la fra­ter­ni­té et la liber­té pour tous. Pour­tant, c’est bien sur ces mêmes valeurs (de cette idéo­lo­gie de la supé­rio­ri­té pour­rions-nous dire) que l’Europe s’est appuyée pour réa­li­ser la colo­ni­sa­tion du monde, au XIXe siècle. En effet, l’égalité, la fra­ter­ni­té, et la liber­té n’étaient acces­sibles qu’aux hommes blancs, valides, cis­genres, etc. (même pas à la femme, quand on voit le magni­fique des­tin d’Olympe de Gouges, déca­pi­tée notam­ment pour avoir rédi­gé une décla­ra­tion des droits de la femme et de la citoyenne, en réac­tion à la décla­ra­tion de 1789). On sou­ligne donc déjà, com­ment ces « valeurs uni­ver­selles » dont on nous gave, ne le sont abso­lu­ment pas, ni à l’origine, ni dans la lettre.

Aujourd’hui, ce sont tou­jours ces mêmes valeurs uni­ver­selles de tolé­rance, d’ouverture, d’égalité que notre socié­té pré­tend défendre, en cher­chant à inté­grer de force, dans un modèle blanc, toute autre forme d’humanité. Or, ceci n’est point de l’universalité, mais bien du par­ti­cu­la­risme blanc dégui­sé qui pré­tend pou­voir four­nir un cadre valable à tous, sans remise en ques­tion. Or, si réel­le­ment ce sont la tolé­rance, l’ouverture et l’égalité qui sont visées par notre socié­té, alors, nous devrions pou­voir entendre les cri­tiques qui sont adres­sées à nos tra­di­tions. Nous devrions pou­voir remettre en ques­tion des repré­sen­ta­tions obso­lètes tra­dui­sant des idéo­lo­gies raciales dépas­sées. Nous devrions pou­voir défendre une vision plus juste d’un uni­ver­sa­lisme qui donne à voir la diver­si­té des pra­tiques humaines. Nous ne nous sen­ti­rions pas mena­cés par les reven­di­ca­tions iden­ti­taires de cer­tains groupes car elles ser­vi­raient jus­te­ment un but noble : celui de réduire les inéga­li­tés bel et bien exis­tantes et d’atteindre des valeurs, des repré­sen­ta­tions et un consen­sus où cha­cun se reconnait.

Par ailleurs, si vrai­ment les tra­di­tions sécu­laires nous inté­res­saient, je sug­gè­re­rais d’aller emprun­ter une tra­di­tion que nous avons mal­heu­reu­se­ment lais­sé tom­ber dans l’oubli : celle du syn­cré­tisme. Pen­dant plu­sieurs siècles, les Grecs, les Romains, ou même les pre­miers chré­tiens, avaient com­pris et pra­ti­quaient l’inclusion de nou­velles valeurs, via l’adaptation des rites et tra­di­tions dans leur cadre géné­ral. Ain­si Isis (divi­ni­té égyp­tienne) a été inté­grée au Pan­théon des dieux romains, ain­si la reli­gion catho­lique a déci­dé de choi­sir la date sym­bo­lique de la fête de Samain des peuples cel­tiques qu’elle vou­lait conqué­rir pour célé­brer la Tous­saint, etc. Si à l’époque, on savait que pour faire col­lec­tif, il faut adap­ter et revoir ses repré­sen­ta­tions, ses fêtes, et ses tra­di­tions, pour faire place à cha­cun, il pour­rait être inté­res­sant de reve­nir à ce type de pra­tiques aujourd’hui.

Ain­si, à l’approche du car­na­val qui, en Bel­gique, reste mar­qué lui aus­si par des repré­sen­ta­tions et des tra­di­tions dépas­sées (doit-on rap­pe­ler le car­na­val d’Alost, lui aus­si reti­ré en 2019 du patri­moine cultu­rel imma­té­riel de l’UNESCO ?), ne don­nant pas à voir la socié­té inclu­sive que nous essayons de construire (ou en tout cas, que veulent les esprits woke), il est légi­time de se ques­tion­ner : com­bien d’articles ver­rons-nous encore fleu­rir sur les res­sen­tis de ces Occi­den­taux, bles­sés et incom­pris dans leur bien­veillance dégui­sée, qui doivent arrê­ter de cari­ca­tu­rer la sup­po­sée radi­ne­rie des juifs dans un défi­lé public ? Com­bien d’articles essaye­ront encore de jus­ti­fier la pré­sence de ces repré­sen­ta­tions stig­ma­ti­santes au nom du « plai­sir » et du « res­pect » de la tra­di­tion ? Une tra­di­tion qui, nor­ma­le­ment, comme elle l’a tou­jours fait, est cen­sée s’adapter à la socié­té, à ce qui la tra­verse et à ce qui l’anime réellement.

En conclu­sion – et pour reve­nir à nos pre­mières amours –, dans ce mer­veilleux petit monde sco­laire, en trai­tresse pro­fes­seure que je suis, j’attends avec impa­tience de voir ce qui sera fait pour la fête de car­na­val. Com­ment l’institution sco­laire va-t-elle s’emparer de cette fête ? La direc­tion va-t-elle encore légi­ti­mer des pra­tiques et tra­di­tions obso­lètes sans ouver­ture à la cri­tique « woke », pré­pa­rant de ce fait les élèves à l’injustice de la socié­té ? Va-t-elle sanc­tion­ner la fer­me­ture d’esprit des élèves vou­lant « annu­ler une culture » dis­cri­mi­nante sous cou­vert de « res­pect des tra­di­tions » ? Ou va-t-on enfin voir appa­raitre un débat construc­tif et inclu­sif, menant à l’instauration d’un per­son­nage woke fai­sant la chasse aux figures pro­blé­ma­tiques, dans une per­for­ma­tion de la réflexion qui devrait nous ani­mer col­lec­ti­ve­ment ? La ques­tion reste ouverte…

Aline Andrianne


Auteur

Aline Andrianne est professeure de français (FLE), assistante à l’université Saint-Louis Bruxelles et doctorante en linguistique française