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Humilier pour (mieux) régner ?

Numéro 3 - 2017 par Scharpé

avril 2017

Vlad Tepes était Prince d’un petit pays appe­lé Vala­chie. Devant davan­tage son pou­voir à sa cruau­té qu’à ses qua­li­tés de sou­ve­rain, on raconte qu’il aurait fait empa­ler ses sujets le long de la fron­tière afin d’éviter l’affrontement avec l’armée turque. Le sup­plice du pal était une exé­cu­tion longue et dou­lou­reuse, où la vic­time se fai­sait peu […]

Éditorial

Vlad Tepes était Prince d’un petit pays appe­lé Vala­chie. Devant davan­tage son pou­voir à sa cruau­té qu’à ses qua­li­tés de sou­ve­rain, on raconte qu’il aurait fait empa­ler ses sujets le long de la fron­tière afin d’éviter l’affrontement avec l’armée turque. Le sup­plice du pal était une exé­cu­tion longue et dou­lou­reuse, où la vic­time se fai­sait peu à peu trans­per­cer à l’aide d’une lance et de la gra­vi­té. Pour le sou­ve­rain, l’avantage d’un tel châ­ti­ment repo­sait sur l’effet dis­sua­sif de la méthode. Les cadavres empa­lés se tenaient dans des posi­tions ridi­cules et humi­liantes sug­gé­rant le viol. Ain­si, ses détrac­teurs ayant encore le loi­sir d’observer les cadavres pou­vaient médi­ter sur le prix que cou­tait toute oppo­si­tion à son autorité.

Bien que nos socié­tés se soient paci­fiées et que la peine de mort ait été abo­lie, cer­tains de nos gou­ver­nants uti­lisent encore allè­gre­ment une forme de stra­té­gie de l’humiliation. Les « nou­velles poli­tiques sociales » en consti­tuent un témoi­gnage singulier.

La Pro­po­si­tion de loi modi­fiant le Code d’instruction cri­mi­nelle en vue de pro­mou­voir la lutte contre le ter­ro­risme, dépo­sée le 24 sep­tembre 2016, illustre l’usage de cette stra­té­gie par­mi la pano­plie de méthodes de la majo­ri­té gou­ver­ne­men­tale actuelle. Cette pro­po­si­tion de loi repose sur la levée du secret pro­fes­sion­nel des tra­vailleurs sociaux dans les cas poten­tiels de ter­ro­risme. Elle tire son ori­gine du sou­hait de la N‑VA de contraindre le CPAS de Bruxelles à com­mu­ni­quer au pro­cu­reur du roi des infor­ma­tions qu’il juge pré­cieuses. Mais le prin­cipe en a été défen­du par Charles Michel lui-même, dans une lettre ouverte adres­sée au rec­teur de l’ULB — lequel s’était ému des consé­quences délé­tères d’un tel pro­jet pour les liber­tés fondamentales.

Alors que l’on pour­rait peut-être attendre d’un Pre­mier ministre qu’il se situe au-des­sus de la mêlée par­le­men­taire et incarne au mieux « la socié­té belge », Charles Michel s’est illus­tré par une pos­ture par­ti­sane des plus gro­tesques. Refu­sant obs­ti­né­ment de prendre du recul par rap­port au texte de la pro­po­si­tion de loi, nous avons donc lu un Pre­mier ministre défen­dant tant bien que mal et non sans mau­vaise foi, un texte ins­pi­ré d’un fait divers et s’attaquant à l’identité même des tra­vailleurs sociaux.

Charles Michel, tout puis­sant der­rière son bureau, aidé de son cou­rage et de la plume de ses col­la­bo­ra­teurs, ose en effet remettre en cause… l’intimité des allo­ca­taires sociaux ! Cette mesure est tel­le­ment vio­lente par les amal­games qu’elle véhi­cule que se pose véri­ta­ble­ment la ques­tion de savoir pour­quoi le Pre­mier ose s’exposer à ce point dans la presse. Craint-il vrai­ment pour la sécu­ri­té des citoyens ? Mais alors, com­ment com­prendre qu’en dépit des nom­breuses études mon­trant que l’austérité bud­gé­taire aug­mente l’insécurité, le gou­ver­ne­ment per­siste dans cette voie ? Est-il réel­le­ment ému par les dif­fi­cul­tés que ren­contrent quo­ti­dien­ne­ment les ser­vices de polices ? Dans ce cas, pour­quoi n’entend-il pas les appels répé­tés à ren­for­cer la police de proxi­mi­té en favo­ri­sant les embauches locales ?

Ou peut-être craint-il seule­ment pour… sa majo­ri­té ? Depuis les pre­miers jours de ce qui a été appe­lé la majo­ri­té kami­kaze par cer­tains et sué­doise par d’autres, un doute plane en effet tant sur sa légi­ti­mi­té que sur la pro­ba­bi­li­té qu’elle puisse tenir jusqu’au terme de la légis­la­ture. Charles Michel est le sei­gneur d’un châ­teau de cartes : sans cesse affai­bli par les scan­dales de ses ministres — attaques viru­lentes de Théo Fran­cken contre la Jus­tice, men­songes de Jac­que­line Galand, etc. —, il doit en per­ma­nence faire preuve d’ingéniosité pour détour­ner les esprits des fon­da­tions bran­lantes de son pouvoir.

Dans le cas de la Pro­po­si­tion de loi, il défend son gou­ver­ne­ment au mépris des argu­ments de l’opposition — soit, on peut encore conce­voir qu’il s’agit d’une cou­tume du jeu poli­tique, bien que le niveau de dédain affi­ché pour le Par­le­ment atteint sous ce gou­ver­ne­ment un niveau sans pré­cé­dent —, mais aus­si et sur­tout des pro­fes­sion­nels du sec­teur et du Conseil d’État. Le Conseil d’État a en effet poin­té le carac­tère dis­pro­por­tion­né des mesures envi­sa­gées et insis­té tout par­ti­cu­liè­re­ment sur le fait que « l’obligation d’information active », c’est-à-dire le fait de contraindre les tra­vailleurs sociaux à dénon­cer de manière « pré­ven­tive » les usa­gers poten­tiel­le­ment ame­nés à par­ti­ci­per à une acti­vi­té ter­ro­riste, « affec­te­rait le secret pro­fes­sion­nel dans sa sub­stance ». Mais pour Charles Michel, il n’est pas ques­tion de lais­ser « l’ennemi » se construire une quel­conque légi­ti­mi­té, alors qu’il a lui-même tant de mal à faire valoir la sienne. L’heure n’est plus au com­pro­mis, mais à la col­la­bo­ra­tion la plus zélée pour sou­der toutes les par­ties de son gou­ver­ne­ment. Ces quelques pro­tes­ta­taires, il les met­tra bien­tôt au pas… Ou tout du moins l’espère-t-il.

C’est pris dans cette logique que le Pre­mier s’est essayé à répondre à Yvon Englert. Bien sûr, répondre à un rec­teur est plus pres­ti­gieux que de répondre à la détresse d’un allo­ca­taire social ou d’un étu­diant encore sans diplôme. Second cou­teau par­mi les puis­sants, Michel sai­sit l’occasion de s’acheter l’image d’intellectuel dont il n’a que trop peu eu l’occasion de béné­fi­cier. Par contraste, aucun mot n’est direc­te­ment adres­sé aux allo­ca­taires sociaux qui sont les pre­miers concer­nés. Ils ne sont fina­le­ment évo­qués au fur des débats que comme une popu­la­tion indis­tincte, une « masse » de pré­caires dans laquelle som­meille le risque ter­ro­riste. Aucune lettre ouverte n’est non plus adres­sée aux tra­vailleurs sociaux qui voient leur iden­ti­té pro­fes­sion­nelle pro­fon­dé­ment remise en ques­tion. La réponse publique du Pre­mier ne visait pas tel­le­ment à convaincre celles et ceux qui sont concer­nés par la levée du secret pro­fes­sion­nel, mais de les délé­gi­ti­mer en tant qu’acteurs du débat. C’est tout par­ti­cu­liè­re­ment vrai en ce qui concerne les usa­gers des CPAS : pré­sen­tés comme poten­tiels ter­ro­ristes et ignares, mépri­sables au point qu’on puisse s’abstenir de les convo­quer à par­ti­ci­per aux débats qui les visent, ils sont priés d’accepter sans bron­cher leur humiliation.

Cette stra­té­gie n’est ni un fétiche propre au Pre­mier ministre ni celle de la der­nière chance. Il s’agit d’une pra­tique quo­ti­dienne com­mune à un ensemble de nos repré­sen­tants poli­tiques, notam­ment de notre gou­ver­ne­ment fédé­ral. Nous pou­vons prendre l’exemple de Théo Fran­cken, pas­sé maitre dans cet art de l’abject : il s’amusait ain­si des pour­suites de la Jus­tice à son encontre à la suite de son refus de déli­vrer un visa à une famille de réfu­giés syriens. Pos­tant sur les réseaux sociaux une pho­to de lui dans une pièce dépouillée de meubles, il iro­ni­sait sur la pos­si­bi­li­té de voir des huis­siers appa­raitre pour vider ses bureaux. L’image que ren­voie une telle blague n’est pas ano­dine : les réfu­giés syriens ayant tout aban­don­né der­rière eux pour fuir une guerre civile ne peuvent comp­ter ni sur la com­pas­sion ni la soli­da­ri­té du gou­ver­ne­ment belge. À contra­rio du secré­taire d’État, qui lui, peut comp­ter sur son ami le ministre de l’Intérieur prêt à l’accueillir dans ses locaux, quand bien même il ne res­pec­te­rait pas les déci­sions de la jus­tice belge. Il ne prend pas non plus la peine de répondre direc­te­ment aux pre­miers concer­nés et se contente de les sug­gé­rer que comme élé­ment de contexte, hors cadre, comme pré­texte pour réa­li­ser une « bonne blague » sur les réseaux sociaux. Le rire qu’il pro­vo­qua était d’une vio­lence sym­bo­lique évi­dente à l’égard de toutes celles et tous ceux qui, dans le monde, tentent d’échapper à des combats.

Nous pour­rions ana­ly­ser chaque sor­tie du secré­taire d’État sous cet angle. Quel contraste entre le faible et le fort est sou­li­gné ? Qu’entend pro­vo­quer la mise en exergue de ce contraste ? À qui s’adresse réel­le­ment le mes­sage ain­si délivré ?

Notons que cette humi­lia­tion du faible par le fort ne concerne pas que les « oppo­sants » les plus fra­giles. Il s’agit de construire une image de toute puis­sance, même au sein de ses propres rangs. Ain­si, nous pou­vions voir à l’occasion du 8 mars, jour­née inter­na­tio­nale des droits des femmes, Théo Fran­cken se faire prendre en pho­to avec ses col­la­bo­ra­trices. À l’antithèse de ce que repré­sente le 8 mars, le secré­taire d’État s’affiche au centre de la pho­to, entou­ré de ses col­la­bo­ra­trices, à qui il a offert des roses rouges. L’image de ce « mâle pro­tec­teur » entou­ré de « femelles fra­giles », en d’autres termes de mâle domi­nant, n’aurait pas été aus­si humi­liante dans un autre contexte : en s’affichant d’une telle manière à une telle date, Fran­cken rap­pelle qu’il reste le chef de la meute toute l’année, même lors de la jour­née consa­crée aux luttes des femmes pour l’égalité.

Cette poli­tique quo­ti­dienne de l’humiliation ne se limite pas non plus aux par­tis tra­di­tion­nel­le­ment de « droite ». L’ensemble des scan­dales autour de l’affaire Publi­fin a mon­tré qu’aucun par­ti tra­di­tion­nel n’est à l’abri de cette tech­nique. Les pro­pos d’André Gilles pour jus­ti­fier le mon­tant des reve­nus liés à ses man­dats en sont un exemple par­fait1. Alors que nous pour­rions attendre des élus du par­ti socia­liste qu’ils affichent un cer­tain res­pect pour les tra­vailleurs, André Gilles a affir­mé qu’il n’a rien volé et qu’il tra­vaille énor­mé­ment, contrai­re­ment à d’autres per­sonnes ne sachant pas faire grand-chose. À l’indécence des sommes per­çues, s’ajoute le mépris envers les tra­vailleurs pauvres, ren­voyés à une image de per­sonnes pares­seuses et incom­pé­tentes. Le reste de sa jus­ti­fi­ca­tion n’est pas moins insul­tant lorsqu’il affirme que, lui, n’a pas le temps de faire du sport, lais­sant sous-entendre que la popu­la­tion déni­grée pré­cé­dem­ment a for­cé­ment le temps de se consa­crer à des loi­sirs, et qu’il s’agirait sim­ple­ment d’un choix de vie.

Alors que Charles Michel essaye de se légi­ti­mer en tant qu’intellectuel, Théo Fran­cken donne l’image d’un pro­tec­teur bien­veillant. André Gilles, lui, essaye de se faire pas­ser pour un bour­reau de tra­vail. Ne pas recon­naitre les qua­li­tés et le droit à la digni­té des per­sonnes socia­le­ment plus faibles leur est néces­saire. Dans le cas contraire, s’il fal­lait recon­naitre aux allo­ca­taires sociaux le droit à l’intimité, le droit aux femmes à se libé­rer, le droit aux vic­times de guerres civiles d’être accueillies, le droit aux pauvres d’être tout aus­si méri­tants que les plus riches, les mythes sur les­quels ils font repo­ser leur pou­voir s’écrouleraient.

Si jamais les citoyens venaient à envi­sa­ger que ces res­pon­sables publics ne sont pas ce qu’ils pré­tendent être, ils devien­draient tout à coup contes­tables, rem­pla­çables. Tout comme, d’après la légende, il a suf­fi à l’armée turque de sur­mon­ter l’écœurement du spec­tacle d’humiliation mon­té à son atten­tion et de tra­ver­ser la fron­tière pour consta­ter que le prince de Vala­chie ne valait pas plus qu’un simple janissaire.

  1. Voir par exemple, L’Écho, André Gilles confirme à mi-mots ses 365.000 euros par an, 9 mars 2017, consul­té le 15 mars 2017.

Scharpé


Auteur

étudiant à la Haute École Cardijn, stagiaire à La Revue nouvelle