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“Hubert Pierlot, 1883 – 1963”, de Pierre Van den Dungen

Numéro 1 Janvier 2012 par Michel Molitor

janvier 2012

Entre 1945 et 1951, au len­de­main de la Seconde Guerre mon­diale, la vie poli­tique belge a été domi­née par une crise majeure qui a déchi­ré groupes poli­tiques et opi­nion publique autour des choix du roi Léo­pold III dans la conduite de la guerre. Dans leur livre L’an 40, la Bel­gique occu­pée, paru en 1971, Jules Gérard-Libois et […]

Entre 1945 et 1951, au len­de­main de la Seconde Guerre mon­diale, la vie poli­tique belge a été domi­née par une crise majeure qui a déchi­ré groupes poli­tiques et opi­nion publique autour des choix du roi Léo­pold III dans la conduite de la guerre. Dans leur livre L’an 40, la Bel­gique occu­pée1, paru en 1971, Jules Gérard-Libois et José Goto­vitch avaient rap­pe­lé les condi­tions dans les­quelles le roi et le gou­ver­ne­ment s’étaient sépa­rés en mai 1940 sur un désac­cord rela­tif à un choix fon­da­men­tal : pour­suivre ou non la guerre aux côtés de la Grande-Bre­tagne et de la France que l’agression alle­mande avait trans­for­mées en alliés. À ce moment pré­cis, on ne soup­çon­nait pas encore l’effondrement mili­taire de la France qui allait suivre. Les mêmes auteurs revien­draient plus tard, en 1991, sur le sujet dans un autre ouvrage Léo­pold III, de l’an 40 à l’effacement2 qui sera consa­cré au dérou­le­ment même de la crise. L’intérêt majeur de cette der­nière ana­lyse était d’ailleurs de mon­trer com­ment, au-delà de la recherche par les par­tis de l’appui des diverses frac­tions de l’opinion publique, le déchai­ne­ment des pas­sions poli­tiques avait sin­gu­liè­re­ment com­pli­qué la recherche de solu­tion en débor­dant le cadre des régu­la­tions traditionnelles.

Une nouvelle lecture devenue un classique

En 1980, une lec­ture nou­velle de cette crise sera pro­po­sée par Jean Sten­gers dans un livre exem­plaire, Léo­pold III et le gou­ver­ne­ment, les deux poli­tiques belges de 19403. Cet ouvrage qui connai­tra une nou­velle édi­tion aug­men­tée en 2002, demeure une ana­lyse incon­tour­nable de la genèse de l’opposition qui va naitre et s’approfondir entre les deux branches du pou­voir exé­cu­tif, le roi et le gou­ver­ne­ment, sur la ques­tion de la poli­tique inter­na­tio­nale de la Bel­gique, de la conduite de la guerre et de la rela­tion qu’il conve­nait d’adopter à l’égard des garants de l’indépendance du pays et aus­si de la neu­tra­li­té que celui-ci avait choi­sie dès 1936. Le divorce né en mai 1940 du choix du roi de res­ter en Bel­gique occu­pée alors que le gou­ver­ne­ment, ou une par­tie de celui-ci, après une période d’indétermination, déci­de­ra de rejoindre Londres et de pour­suivre la guerre aux côtés de la Grande-Bre­tagne, s’approfondira pen­dant toute la durée de la guerre, mal­gré plu­sieurs ten­ta­tives de reprise de contact mani­fes­tées par le gou­ver­ne­ment. Après la libé­ra­tion du pays, le retour du gou­ver­ne­ment en 1944, la reprise de la vie poli­tique, il ne sera pas pos­sible de faire coïn­ci­der les jus­ti­fi­ca­tions de ceux qui défen­daient la per­sonne du roi, en oubliant les effets poli­tiques de ses choix, et les rai­sons du gou­ver­ne­ment. Diverses autres études publiées depuis démon­tre­ront d’ailleurs toute la jus­tesse de l’analyse de Stengers.

Le prin­ci­pal mérite de cet ouvrage a été de pro­po­ser l’analyse qui man­quait depuis le début ; la mise en évi­dence de l’existence de deux poli­tiques belges en 1940. Cette dif­fé­rence d’interprétation sur la par­ti­ci­pa­tion à la guerre, mais aus­si sur les pré­ro­ga­tives res­pec­tives des deux branches de l’exécutif était la source même de la ques­tion royale. Si le livre de Sten­gers fit sen­sa­tion à l’époque, c’est parce qu’il démon­trait de la manière la plus claire l’erreur poli­tique, mais aus­si consti­tu­tion­nelle, du roi et de son entou­rage. La ques­tion n’était d’ailleurs pas tel­le­ment de savoir à qui l’histoire a fina­le­ment don­né rai­son que d’établir la jus­tesse de la thèse du gou­ver­ne­ment et de mon­trer com­ment le roi en était arri­vé à défendre une poli­tique per­son­nelle qui n’était plus cou­verte, comme la Consti­tu­tion l’impose, par l’autorité minis­té­rielle. Il s’agissait éga­le­ment d’établir com­ment la conduite du roi avait fina­le­ment été, sinon ava­li­sée, du moins cou­verte par une par­tie de l’opinion publique et cer­taines auto­ri­tés morales ou reli­gieuses qui n’avaient pu dis­tin­guer la cause de la monar­chie de celle du roi qui l’avait mise en péril. Rétros­pec­ti­ve­ment, on peut com­prendre com­ment cin­quante ans plus tard, un Pre­mier ministre, Wil­fried Maer­tens, confron­té à un autre divorce entre le roi et le gou­ver­ne­ment lorsque Bau­douin ier refu­sait de signer la loi rela­tive à la dépé­na­li­sa­tion de l’interruption de gros­sesse, a trou­vé dans le livre de Sten­gers l’inspiration lui per­met­tant de contour­ner, avec l’accord du roi lui-même, cette objec­tion que lui dic­tait sa conscience4.

Les personnages de l’Histoire

Plu­sieurs ouvrages à carac­tère bio­gra­phique, mémoires ou livres de sou­ve­nirs, ont fait par­ler les per­son­nages de ce drame. Par­mi eux, les mémoires de Paul-Hen­ri Spaak, ministre des Affaires étran­gères en 1940, Com­bats inache­vés5, publiées en 1969. Camille Gutt, ministre des Finances publie ses sou­ve­nirs en 19716. D’autres récits, de nature hagio­gra­phique ou jus­ti­fi­ca­trice ont été publiés plus tôt, à par­tir de l’entourage de Léo­pold III. Mais, d’une manière étrange, pen­dant long­temps, on ne par­le­ra pas d’un per­son­nage cen­tral de cette page de l’histoire de Bel­gique, Hubert Pier­lot, Pre­mier ministre depuis 1939, qui pour­sui­vra l’action du gou­ver­ne­ment pen­dant toute la guerre. Les deux bio­gra­phies7 qui lui ont été récem­ment consa­crées, parues l’une en 2007 et l’autre en 2011, par­le­ront à son sujet d’omer­tà, le silence orga­ni­sé autour de la figure d’un homme qui s’est oppo­sé à la poli­tique de Léo­pold III parce qu’il l’estimait inap­pro­priée et non fon­dée alors que son ori­gine, sa tra­jec­toire poli­tique et ses choix per­son­nels en fai­saient un défen­seur intran­si­geant de la monar­chie. C’est d’ailleurs, comme on le ver­ra plus loin, son atta­che­ment à l’institution monar­chique qui l’a conduit à s’opposer aux choix du roi, trans­for­mant rapi­de­ment l’ancien Pre­mier ministre en cible des cri­tiques véhé­mentes de l’opinion publique dont il était théo­ri­que­ment le plus proche.

Avant la publi­ca­tion de ces bio­gra­phies, et indé­pen­dam­ment des témoi­gnages d’estime mani­fes­tés à maintes reprises par des hommes qui comme Paul-Hen­ri Spaak et Camille Gutt avaient par­ta­gé l’expérience du gou­ver­ne­ment à Londres, deux livres avaient ren­du jus­tice au Pre­mier ministre Hubert Pier­lot. Dans son ouvrage, Mémoires 1912 – 1940, Aux avant-postes8, paru en 1994, Pierre d’Ydewalle qui fut son chef de cabi­net dès 1939 (à vingt-sept ans!) décrit minu­tieu­se­ment l’action du gou­ver­ne­ment diri­gé par Hubert Pier­lot entre avril 1939 et sep­tembre 1940, moment où celui-ci par­ti­ra en Angle­terre. Sans rien cacher des flot­te­ments et des indé­ter­mi­na­tions qui vont carac­té­ri­ser le gou­ver­ne­ment et les par­le­men­taires repliés en France avant le départ pour l’Angleterre d’une par­tie de l’équipe gou­ver­ne­men­tale, d’Ydewalle montre com­ment le Pre­mier ministre va se convaincre de pour­suivre l’action du gou­ver­ne­ment, seul repré­sen­tant légi­time de l’autorité politique.

Par ailleurs, en 2003, Jean Sten­gers et Ginette Kur­gan-van Her­ten­ryck édi­te­ront un livre de sou­ve­nir d’André de Staercke, chef de cabi­net (à vingt-neuf ans!) d’Hubert Pier­lot, secré­taire du Conseil des ministres à Londres entre 1942 et 1944, et secré­taire du Régent entre 1944 et le retour de Léo­pold III en 1950 : Tout cela a pas­sé comme une ombre, Mémoires sur la Régence et la Ques­tion royale9. Hubert Pier­lot est un per­son­nage cen­tral de cet ouvrage qui ren­dra hom­mage à son action, à sa per­sonne, à sa déter­mi­na­tion à res­pec­ter la Consti­tu­tion et les ins­ti­tu­tions de la Bel­gique pen­dant la durée de la guerre. Ce témoi­gnage de mémo­ria­liste, pas­sion­nant à maints égards, est aus­si une œuvre lit­té­raire et une médi­ta­tion sur les des­ti­nées humaines : « Les cir­cons­tances font le héros et le héros fait les cir­cons­tances. Ce qui fit Chur­chill défit Léo­pold III. Il est vrai que les temps étaient injustes. Ils exi­geaient trop des hommes. Dans une période ordi­naire et calme, ceux qui détiennent le pou­voir vivent sur l’illusion de leur valeur. Dans les époques trou­blées, cette illu­sion est la cause de leur chute » (p. 41). Le livre d’André de Staercke a pro­ba­ble­ment contri­bué à reti­rer Hubert Pier­lot de l’oubli dans lequel l’avait enfer­mé une opi­nion publique igno­rante de son rôle et un par­ti poli­tique, le Par­ti social-chré­tien (PSC), né au len­de­main de la guerre des cendres du Par­ti catho­lique, trop heu­reux d’oublier ses pro­fondes divi­sions lors de la Ques­tion royale.

Quatre ans plus tard, en 2007, Thier­ry Gros­bois, dans la pre­mière véri­table bio­gra­phie consa­crée à Hubert Pier­lot, par­ti­ra du même constat. Il ajou­te­ra que le rejet de cer­tains des « hommes de Londres », Hubert Pier­lot, Camille Gutt et André de Staercke, dans l’«oubli inté­rieur » s’expliquait aus­si par un désir de « récon­ci­lia­tion » au moment même où Bau­douin Ier com­men­çait son règne. Thier­ry Gros­bois écrit aus­si qu’une par­tie de la dif­fi­cul­té à trai­ter de manière appro­fon­die de ces époques mal­trai­tées par l’histoire vient de la dif­fi­cul­té d’accéder à des sources cor­rectes. « La Bel­gique s’illustre par son culte du secret et sa négli­gence envers son patri­moine archi­vis­tique » (p. 12). Entre 1945 et 1951 de nom­breux docu­ments à carac­tère polé­mique publiés, notam­ment par des sources proches de Léo­pold III, ont contri­bué à réduire l’histoire à un conflit entre Léo­pold III et Hubert Pier­lot, négli­geant ou igno­rant les causes pro­fondes du conflit et la ligne rouge de l’action de l’ancien Pre­mier ministre. Mal­gré la dif­fi­cul­té de l’accès aux sources, Thier­ry Gros­bois a recons­ti­tué de manière claire l’itinéraire d’Hubert Pier­lot depuis son entrée au Sénat en 1925 jusqu’à son effa­ce­ment après 1946.

Une nouvelle biographie

Très récem­ment, en 2011, une nou­velle bio­gra­phie d’Hubert Pier­lot a été publiée par Pierre Van den Dun­gen, Hubert Pier­lot, 1883 – 196310. Si, sur l’essentiel, elle ne s’écarte pas du récit et des ana­lyses de Thier­ry Gros­bois, elle a néan­moins une par­ti­cu­la­ri­té qui fait son ori­gi­na­li­té : l’auteur a eu accès à l’ensemble des archives per­son­nelles de l’ancien Pre­mier ministre, conser­vées jusque-là par sa famille et aux­quelles peu de per­sonnes avaient accé­dé11. Ces don­nées sont évi­dem­ment très impor­tantes parce qu’elles per­mettent de confron­ter les témoi­gnages exté­rieurs, les sources « objec­tives » (rap­ports offi­ciels, pro­cès-ver­baux, cor­res­pon­dance) et les docu­ments per­son­nels, par­mi les­quels les notes ou car­nets per­son­nels offrent un éclai­rage plus réflexif sur le per­son­nage et l’élaboration de son action. Pour ce motif, et en rai­son du carac­tère récent de cette publi­ca­tion, on en sui­vra ici le déve­lop­pe­ment tout en signa­lant que les deux bio­gra­phies sont de valeur et éga­le­ment dignes d’intérêt.

Hubert Pier­lot nait dans une famille de notables arden­nais : « Milieu aisé, éga­le­ment pieux et adepte d’un catho­li­cisme social qui sait se mon­trer géné­reux » (p. 22). Il fait ses études de droit à l’UCL après un bref pas­sage à l’École royale mili­taire et s’inscrit au bar­reau de Bruxelles en 1908. Il découvre l’Amérique du Nord à l’occasion d’un voyage au Cana­da en 1910. En 1914, dès l’offensive alle­mande, il s’engage comme volon­taire de guerre et pas­se­ra cin­quante-deux mois au front. L’expérience de la guerre sera fon­da­trice : « La per­son­na­li­té de jadis a vécu » (p. 36). Dans ses car­nets, il cri­tique « l’égoïsme, l’orgueil et le ridi­cule » de l’état-major (p. 44). Rele­vant divers épi­sodes de sa car­rière mili­taire, PVDD note que « Tout l’homme est là : res­pec­tueux des codes, de la dis­ci­pline, de la hié­rar­chie, mais refu­sant d’obéir aveu­glé­ment à un ordre qu’il juge­rait contraire à la léga­li­té ou à l’honneur. D’une pié­té jan­sé­niste, d’un rigo­risme moral plus que poin­tilleux, il se montre tou­te­fois capable d’humour et d’autodérision » (p. 45). Ces carac­tères réap­pa­rai­tront dans les diverses étapes de sa vie.
Après la guerre, il se marie. Sa femme et lui auront sept enfants dont les nais­sances s’échelonneront entre 1921 et 1932. Il pra­tique avec inté­rêt son métier d’avocat, mais la vie poli­tique et le débat public le pas­sionnent. Élu au Sénat en 1926, il y res­te­ra jusqu’en 1946. PVDD ana­lyse les milieux poli­tiques de la droite catho­lique dans les­quels évo­lue alors Hubert Pier­lot. Sa volon­té de réfor­mer et de moder­ni­ser l’État est une réponse à la crise du par­le­men­ta­risme — thème majeur des années trente ; la res­tau­ra­tion de l’autorité de l’État est une manière de répondre à la ten­ta­tion du pou­voir fort. Ces idées et leur dis­cus­sion le condui­ront à croi­ser le sillage d’une géné­ra­tion qui émerge dans la vie publique au milieu des années trente ; par­mi elle, quelques hommes qui s’attacheront à lui et lui res­te­ront tou­jours fidèles : Daniel Rye­landt, Mar­cel Gré­goire, William Ugeux, Pierre d’Ydewalle, André Moli­tor, André de Staercke et d’autres… Plu­sieurs d’entre eux appar­tiennent à la Cité chré­tienne où Hubert Pier­lot vien­dra régu­liè­re­ment pré­sen­ter et dis­cu­ter ses idées.

L’action politique d’Hubert Pierlot

Hubert Pier­lot sera un réfor­ma­teur de l’Union catho­lique belge qu’il pré­side entre 1935 et 1938. Il affronte le rexisme lors des élec­tions de 1936, mais ses réformes et le rajeu­nis­se­ment des cadres n’ont pu empê­cher la déroute du par­ti catho­lique et le suc­cès de Rex. Le quo­ti­dien La Libre Bel­gique, à l’époque moni­teur d’un conser­va­tisme étroit, n’aime pas les idées d’Hubert Pier­lot. Celui-ci estime indis­pen­sable l’existence d’un autre quo­ti­dien des­ti­né à l’opinion catho­lique et s’écartant du cou­rant repré­sen­té par le jour­nal de la famille Jour­dain, pro­prié­taire de La Libre Bel­gique. Ce jour­nal sera le XXe siècle dont la direc­tion sera confiée à William Ugeux ; il ne trou­ve­ra jamais le public qui aurait pu en assu­rer la péren­ni­té et le jour­nal dis­pa­rai­tra en 1940. La Libre Bel­gique ne lui par­don­ne­ra jamais cette tentative.

Hubert Pier­lot conduit éga­le­ment son action poli­tique au gou­ver­ne­ment ; il est ministre de l’Intérieur en 1930 et de l’Agriculture en 1936. Il gère ses charges avec rigueur. En 1936, il demande que la réforme admi­nis­tra­tive, la « réforme Camu », déci­dée par le gou­ver­ne­ment et qu’il sou­tient fer­me­ment, débute par son dépar­te­ment. Le minis­tère des Finances sui­vra en 1938.

Le 2 février 1939, le roi Léo­pold III convoque le Conseil des ministres pour com­mu­ni­quer son insa­tis­fac­tion devant la conduite des affaires par le gou­ver­ne­ment. Le conte­nu de cette admo­nes­ta­tion n’est pas ren­du public, mais la presse en divulgue l’essentiel. PVDD rap­pelle que cette ini­tia­tive, pas­sa­ble­ment inha­bi­tuelle, vient du fait que « le roi et ses conseillers acceptent mal l’érosion du pou­voir royal qu’engendre la démo­cra­ti­sa­tion des ins­ti­tu­tions » (p. 87). Cet épi­sode pèse­ra sur les rela­tions entre le roi et le gouvernement.

Après les élec­tions du prin­temps 1939, Hubert Pier­lot est nom­mé Pre­mier ministre. Trois coa­li­tions vont se suc­cé­der jusqu’en novembre 1939 alors que l’état de guerre existe entre l’Allemagne, la France et la Grande-Bre­tagne à la suite de l’invasion de la Pologne par le Reich alle­mand. Les rela­tions sont ten­dues entre le gou­ver­ne­ment et le roi qui sou­haite une dimi­nu­tion du nombre des ministres. En réa­li­té, il sou­haite la démis­sion d’Hubert Pier­lot dont il déplore le manque de sou­plesse. Léo­pold III a même pres­sen­ti Mau­rice Lip­pens, du par­ti libé­ral, pour prendre la tête du gou­ver­ne­ment. En jan­vier 1940, le roi s’oppose à la créa­tion du dépar­te­ment du Pre­mier ministre pré­co­ni­sé par la réforme Camu, ce qui sem­ble­rait indi­quer la crainte d’une pré­émi­nence du Pre­mier ministre dans l’exécutif au détri­ment de l’autorité royale.

Au-delà de ces ten­sions, les véri­tables diver­gences vont appa­raitre sur la ques­tion cru­ciale du com­man­de­ment suprême de l’armée. Léo­pold III est convain­cu que la Consti­tu­tion confie le com­man­de­ment de l’armée au roi. Hubert Pier­lot ne par­tage pas ce point de vue. Selon le Pre­mier ministre, dans toute cir­cons­tance, la per­sonne royale et ses actes doivent res­ter cou­verts par la res­pon­sa­bi­li­té minis­té­rielle. La conduite de la guerre est l’affaire du gou­ver­ne­ment. Hubert Pier­lot s’enquiert de ce sujet auprès de Charles de Bro­que­ville, Pre­mier ministre en 1914, confron­té au même pro­blème avec Albert ier. Il était par­ve­nu à impo­ser au sou­ve­rain la créa­tion d’un Conseil de la guerre en sep­tembre 1914 dont l’objectif était d’impliquer l’ensemble du pou­voir exé­cu­tif dans les opé­ra­tions mili­taires. Une autre diver­gence, aus­si pro­fonde, appa­rait sur la ques­tion de la neu­tra­li­té du pays. La poli­tique de neu­tra­li­té a été adop­tée en 1936 et le roi lui est favo­rable. Hubert Pier­lot pense que l’objectif d’indépendance l’emporte sur la neu­tra­li­té. Autre­ment dit, en cas de conflit « Pier­lot voit une obli­ga­tion morale, voire juri­dique, à pour­suivre le com­bat jusqu’au jour d’une “paix qui laisse intacte notre indé­pen­dance et notre ter­ri­toire”» (p. 108). Léo­pold III estime de son côté que le devoir impose de défendre le ter­ri­toire du pays jusqu’à l’extrême limite. Il veut « dépas­ser la poli­tique d’indépendance » qui n’est qu’une « étape pour arri­ver à la neu­tra­li­té » (p. 108). Comme le note PVDD, les posi­tions sont incon­ci­liables (p. 109).

La guerre et le divorce entre le roi et le gouvernement

La suite des évè­ne­ments est ins­crite dans cette oppo­si­tion. Le 10 mai 1940, les troupes alle­mandes entrent en Bel­gique, aux Pays-Bas et en France. Le 17 mai, le gou­ver­ne­ment presse le roi de quit­ter le pays comme l’ont fait d’autres sou­ve­rains de pays enva­his (Pays-Bas et Nor­vège). PVDD rap­pelle de manière détaillée les condi­tions de la sépa­ra­tion du roi et du gou­ver­ne­ment, et les argu­ments échan­gés de part et d’autre. Les ministres (H. Pier­lot, P‑H. Spaak et le géné­ral Denis, ministre de la Défense) qui le quittent lors de la der­nière entre­vue, dite « entre­vue de Wij­nen­daele », le 25 mai, sont convain­cus que l’intention du roi est de consti­tuer un gou­ver­ne­ment sous l’occupation mili­taire alle­mande. Arri­vés à Paris, ils retrouvent les autres membres du gou­ver­ne­ment. Tous refusent d’accorder au roi la signa­ture minis­té­rielle qui lui per­met­trait d’acter la démis­sion du gou­ver­ne­ment. Au contraire, se basant sur l’avis de juristes, le gou­ver­ne­ment va esti­mer que l’article 82 de la Consti­tu­tion rela­tif à l’impossibilité de régner est d’application dans les cir­cons­tances pré­sentes et qu’il dis­pose dès lors de l’ensemble des pré­ro­ga­tives du pou­voir exé­cu­tif. Cette doc­trine, adop­tée par une assem­blée de par­le­men­taires belges réunie à Limoges le 29 mai, sera d’application pen­dant toute la durée de la guerre (p. 138). La veille, le 28 mai, Hubert Pier­lot avait dénon­cé à la radio fran­çaise les condi­tions dans les­quelles le roi avait déci­dé d’ouvrir des négo­cia­tions sépa­rées de capi­tu­la­tion, se déso­li­da­ri­sant des armées fran­çaises et bri­tan­niques. Le roi ne lui par­don­ne­ra jamais ces pro­pos qui seront très vive­ment cri­ti­qués par une par­tie impor­tante de l’opinion publique en Bel­gique. La pré­sence, en France, de très nom­breux réfu­giés belges qu’il fal­lait pro­té­ger de la vin­dicte de ceux qui voyaient dans la capi­tu­la­tion de l’armée belge une des causes de l’effondrement du front fran­çais, explique le ton et le fond de ces pro­pos, tout comme d’ailleurs le pro­fond désar­roi dans lequel se trouvent le Pre­mier ministre et son gou­ver­ne­ment. PVDD insiste lon­gue­ment sur la genèse de ce dis­cours condam­nant la poli­tique du roi, sur ses effets et ses consé­quences, en Bel­gique comme dans le camp des Alliés, mon­trant notam­ment com­ment les posi­tions des uns et des autres se dis­tri­buent sur une gamme com­plexe allant de la condam­na­tion de la posi­tion du roi à son enté­ri­ne­ment, pas­sant par des atti­tudes d’acceptation contrainte au motif de la situa­tion dont il fal­lait s’accommoder. Pour beau­coup, la réa­li­té impo­sait des choix qui n’étaient ni noirs ni blancs, mais qui incor­po­raient les contraintes de l’heure. Dans ce contexte, Hubert Pier­lot, déchi­ré entre sen­ti­ments intimes et le res­pect scru­pu­leux de ce qu’il défi­nis­sait comme ses devoirs, a ten­té de main­te­nir un cap incertain.

Sui­vront des mois d’errance et de déré­lic­tion pour les auto­ri­tés poli­tiques belges en France. De Paris à Limoges et de Bor­deaux à Vichy, par­le­men­taires et ministres ten­te­ront, sans vrai­ment y par­ve­nir, de main­te­nir un mini­mum d’activités poli­tiques. Plu­sieurs rejoin­dront la Bel­gique. Des contacts sont main­te­nus ou renoués avec les auto­ri­tés admi­nis­tra­tives ou éco­no­miques du pays occu­pé. Le gou­ver­ne­ment tente de réta­blir des rela­tions avec les postes diplo­ma­tiques belges à l’étranger qui adoptent des atti­tudes dis­pa­rates. Le ministre des Colo­nies, Albert De Vlees­chau­wer, est nom­mé admi­nis­tra­teur géné­ral du Congo belge avec les pleins pou­voirs sur la colo­nie et part aus­si­tôt à Londres. Le ministre des Finances, Camille Gutt, rejoint Londres quelque temps après. Enfin, en octobre 1940, au tra­vers de péri­pé­ties rocam­bo­lesques, Hubert Pier­lot et Paul-Hen­ri Spaak arrivent à leur tour dans la capi­tale bri­tan­nique pour y recons­ti­tuer l’action du gou­ver­ne­ment belge.

Pour les auto­ri­tés bri­tan­niques, la pré­sence du gou­ver­ne­ment belge à Londres est très impor­tante car elle ren­force la légi­ti­mi­té de leur lea­deur­ship dans la résis­tance au Reich alle­mand. Elles poussent à l’élargissement de l’équipe minis­té­rielle au-delà des quatre per­sonnes qui la consti­tuent. Hubert Pier­lot résis­te­ra tou­jours à ces pres­sions, affir­mant sa volon­té de res­ter dans les limites de la Consti­tu­tion et donc de main­te­nir la com­po­si­tion du gou­ver­ne­ment telle qu’elle était avant l’entrée en guerre de la Bel­gique. Il gar­de­ra cette pré­oc­cu­pa­tion tout au long du conflit, accep­tant d’y inclure quelques autres ministres arri­vés de Bel­gique et en leur adjoi­gnant, à par­tir de 1942, des sous-secré­taires d’État choi­sis par­mi les par­le­men­taires ou les hauts fonc­tion­naires pré­sents à Londres. De la même manière, il n’acceptera pas de recons­ti­tuer à Londres une ins­ti­tu­tion par­le­men­taire ; il accep­te­ra tout au plus la créa­tion d’un « Conseil consul­ta­tif » avec lequel les rela­tions ne seront pas tou­jours faciles.

Le défi pour le gou­ver­ne­ment est immense. Il s’agit d’assurer la pré­sence de la Bel­gique aux côtés des Alliés, d’accréditer cette pré­sence par des actes poli­tiques, de recons­truire des rela­tions avec diverses ins­tances de la Bel­gique occu­pée, d’affirmer son auto­ri­té sur les postes diplo­ma­tiques belges à l’étranger et sur la colo­nie — le Congo belge aux res­sources impor­tantes pour l’effort de guerre, de contrô­ler les maigres troupes belges en Angle­terre divi­sées entre par­ti­sans et adver­saires de la poli­tique du roi Léo­pold III. Le gou­ver­ne­ment doit aus­si éta­blir des réseaux de com­mu­ni­ca­tion avec la Bel­gique occu­pée, sus­ci­ter des réseaux de résis­tance ou sou­te­nir ceux qui se sont créés à l’initiative de divers milieux. Il n’existe nulle part d’unanimité. Les milieux diplo­ma­tiques sont divi­sés. Hubert Pier­lot devra rap­pe­ler la dis­tinc­tion entre le ser­ment de fidé­li­té au roi et le ser­vice d’une poli­tique. Les réseaux de résis­tance, arti­cu­lés à diverses com­po­santes de l’establishment ou de la socié­té belge sont tra­ver­sés de mul­tiples intrigues. Cer­taines com­po­santes de la résis­tance sou­haitent tra­vailler direc­te­ment avec les Anglais alors que d’autres recon­naissent expli­ci­te­ment l’autorité du gou­ver­ne­ment belge. La ques­tion de la confiance se pose de manière d’autant plus aigüe que les auto­ri­tés bri­tan­niques, pour favo­rables qu’elles soient à la pré­sence et à l’action du gou­ver­ne­ment belge à Londres, n’en pri­vi­lé­gient pas moins de manière très uti­li­ta­riste leurs propres inté­rêts mili­taires. Les cha­pitres consa­crés à l’activité du gou­ver­ne­ment à Londres sont pas­sion­nants. On ne peut d’ailleurs qu’applaudir l’auteur quand il écrit que l’histoire du gou­ver­ne­ment à Londres et des « hommes de Londres » reste encore à écrire. On ajou­te­ra : à par­tir de sources belges et de sources britanniques.

Un des aspects les plus pas­sion­nants du livre de PVDD est de mon­trer com­bien, dans ces mul­tiples efforts, a été impor­tant le jeu des rela­tions per­son­nelles, des argu­ments et des convic­tions. Pour une par­tie de ses inter­lo­cu­teurs, le gou­ver­ne­ment ne dis­po­sait, au départ, que d’une faible légi­ti­mi­té et, jusqu’en 1942 en tout cas, lui faire confiance com­por­tait une part de risque impor­tante. À cet égard, le rôle d’hommes comme Georges Theu­nis, ministre d’État en mis­sion à New York, a été capi­tal. Il fal­lait éga­le­ment assu­rer la cohé­sion du gou­ver­ne­ment et empê­cher l’action d’élec­trons libres. Dans le cha­pitre pas­sion­nant consa­cré au Congo, PVDD montre com­ment l’action du gou­ver­ne­ment a été mar­quée par trois pré­oc­cu­pa­tions domi­nantes. Tout d’abord, il était impé­rieux de limi­ter la poli­tique très per­son­nelle du ministre des Colo­nies et de réta­blir un équi­libre de pou­voir au pro­fit du gou­ver­neur du Congo, Pierre Ryck­mans. Une autre urgence était de remettre au pas cer­tains milieux colo­niaux contes­tant l’autorité du « gou­ver­ne­ment de Londres », menés à Eli­za­be­th­ville par un pré­lat comme Mgr de Hemp­tinne, ultra et roya­liste, crai­gnant une main­mise anglaise sur le Congo. Plus impor­tant encore, il s’agissait de négo­cier avec les Alliés et les milieux finan­ciers de la colo­nie les condi­tions de la vente des matières pre­mières, minières et agri­coles, néces­saires à l’effort de guerre. Ces actions soudent le trio de ministres qui en consti­tuent le cœur : Hubert Pier­lot, Paul-Hen­ri Spaak, Camille Gutt qui, mal­gré la dif­fé­rence d’âges, de sen­si­bi­li­tés phi­lo­so­phiques, de tem­pé­ra­ments, sont ani­més par une soli­da­ri­té sans défaut. Les peines pri­vées ne manquent pas. C. Gutt per­dra deux fils au com­bat. H. Pier­lot per­dra ses deux fils ainés dans l’incendie d’un train en Angle­terre, il per­dra un frère en dépor­ta­tion et son beau-frère, Fran­çois De Kin­der, envoyé en Bel­gique por­teur d’un mes­sage des­ti­né au roi, sera cap­tu­ré et fusillé par les Allemands.

Le gou­ver­ne­ment consa­cre­ra, sur­tout à par­tir de 1943, un effort consi­dé­rable à la pré­pa­ra­tion de l’après-guerre. L’action admi­nis­tra­tive des secré­taires géné­raux en Bel­gique occu­pée est exa­mi­née et il est déci­dé de l’encadrer stric­te­ment en annu­lant, dès le réta­blis­se­ment du gou­ver­ne­ment en Bel­gique, les actes qui seraient sor­tis de la léga­li­té. Il s’agit éga­le­ment d’établir les cri­tères à par­tir des­quels l’activité éco­no­mique des entre­prises sous l’occupation alle­mande sera éva­luée. On trace les contours et les objec­tifs de la « socié­té future » : poli­tique moné­taire, poli­tique de l’emploi et pro­tec­tion sociale. On se pré­oc­cu­pe­ra éga­le­ment dès 1944 du contrôle des mou­ve­ments de résis­tance et de leur réin­té­gra­tion dans l’ordre civil. La pré­pa­ra­tion de l’après-guerre passe aus­si par le réta­blis­se­ment des rela­tions avec le roi. Des contacts ont été éta­blis dès 1942 par l’intermédiaire du « comi­té Gilles », ins­tance relais du gou­ver­ne­ment en Bel­gique occu­pée, mais ils n’aboutissent pas. En 1943, un émis­saire du gou­ver­ne­ment, Fran­çois De Kin­der, est char­gé d’apporter au car­di­nal Van Roey une lettre des­ti­née au roi. La lettre pré­cise le sou­hait du gou­ver­ne­ment de main­te­nir le roi sur le trône et lui demande de recon­naitre que la Bel­gique n’a jamais ces­sé d’être en guerre avec le Reich. La réponse du roi tar­de­ra et sera impré­cise. D’autres contacts auront lieu, avec d’autres inter­mé­diaires, mais sans réponses véri­tables. En véri­té, le roi a pré­pa­ré une autre réponse (le « tes­ta­ment poli­tique »), très lar­ge­ment rédi­gée par un membre de son entou­rage, le géné­ral Van Overs­trae­ten, et qui reprend pour l’essentiel ses idées poli­tiques de l’avant-guerre. Le texte mécon­nait le rôle des Alliés dans la libé­ra­tion de la Bel­gique et insiste sur l’impérieuse néces­si­té d’une « répa­ra­tion solen­nelle et entière » de la part des ministres pour leur atti­tude en 1940. Le texte exact ne sera connu du gou­ver­ne­ment que le 9 sep­tembre 1944, le len­de­main de son retour en Bel­gique, lorsqu’il sera remis au Pre­mier ministre par les hauts magis­trats à qui il avait été confié. Le gou­ver­ne­ment en connais­sait néan­moins l’esprit depuis quelques mois et avait assez lar­ge­ment condam­né l’exigence de répa­ra­tion, comme d’ailleurs l’absence d’expression de recon­nais­sance du rôle des Alliés. Il avait déci­dé de gar­der la plus grande dis­cré­tion sur ce texte sans savoir que celui-ci avait été remis au géné­ral Mont­go­me­ry qui l’avait aus­si­tôt com­mu­ni­qué à Chur­chill lequel, depuis 1940, avait fort peu appré­cié la poli­tique du roi quant à la conduite de la guerre.

Le retour en Belgique et la naissance de la Question royale

Le gou­ver­ne­ment rentre à Bruxelles le 8 sep­tembre 1944, quatre jours après que la ville eut été libé­rée par les troupes anglaises. Léo­pold III a été emme­né en Alle­magne le 7 juin, len­de­main du débar­que­ment allié en Nor­man­die. En l’absence du roi, le gou­ver­ne­ment pro­pose la Régence à son frère, le prince Charles, qui l’accepte sous réserve de l’approbation des Chambres. Le 19 sep­tembre, le Pre­mier ministre pré­sente aux Chambres son rap­port sur l’activité du gou­ver­ne­ment depuis mai 1940. Il rend hom­mage au chef de l’État « pri­son­nier de guerre ». La presse approuve ce dis­cours. La Libre Bel­gique écrit : « On fré­mit si, en 1940, le gou­ver­ne­ment avait pris d’autres réso­lu­tions […] Aus­si, M. Pier­lot a bien méri­té du pays » (p. 351). Le 26 sep­tembre, le gou­ver­ne­ment tient son der­nier conseil. H. Pier­lot ne sou­haite pas gar­der sa fonc­tion de Pre­mier ministre. Il est conscient néan­moins qu’il devra pro­ba­ble­ment pour­suivre sa tâche. PVDD écrit : « Lucide, il notait alors que son gou­ver­ne­ment était celui de la situa­tion… par défaut » (p. 351). Il prend donc les rênes d’un gou­ver­ne­ment d’Union natio­nale le 27 sep­tembre à la com­po­si­tion com­plexe — « Lon­do­niens », « Belges de la résis­tance inté­rieure », « tech­ni­ciens»… — qui sera rapi­de­ment confron­té à de redou­tables dif­fi­cul­tés : le désar­me­ment de la résis­tance, la répres­sion de la col­la­bo­ra­tion éco­no­mique, la réforme moné­taire, l’austérité alors que la guerre dure­ra encore sept mois. En février 1945, Achille Van Acker lui suc­cè­de­ra à la tête d’un autre gou­ver­ne­ment d’Union nationale.

Pier­lot retrouve sa charge de séna­teur. Il par­ti­cipe au sein du Par­ti social-chré­tien (PSC) qui a suc­cé­dé à l’ancien Par­ti catho­lique, aux déli­bé­ra­tions rela­tives à la situa­tion du roi. Le par­ti est divi­sé sur la conduite à tenir alors qu’une bonne par­tie du monde poli­tique (socia­listes, com­mu­nistes, une majo­ri­té des libé­raux) est favo­rable à son abdi­ca­tion. Pier­lot estime que le PSC ne doit pas lier son sort à celui du roi. Il expli­que­ra à ses col­lègues du PSC les impli­ca­tions poli­tiques du « Tes­ta­ment », notam­ment en matière de poli­tique inter­na­tio­nale. Sur­tout, il les conjure de refu­ser tout retour qui serait appuyé sur un plé­bis­cite qu’il estime périlleux pour la démocratie.

Le 17 juillet 1945, le Pre­mier ministre, Achille Van Acker, com­mu­ni­que­ra à la Chambre le conte­nu d’une lettre du roi à son frère Charles dans laquelle il subor­donne son retour à une consul­ta­tion popu­laire. PVDD : « Le roi sait que la majo­ri­té de l’opinion belge le sou­tient (sur­tout en Flandre). Mais, dans le même temps, il ne peut igno­rer que, par sa déci­sion, le Par­le­ment va s’emparer de la Ques­tion royale » (p. 370). De fait, le Pre­mier ministre fait voter par la Chambre et le Sénat un pro­jet de loi qui fait d’une déli­bé­ra­tion des Chambres réunies la condi­tion d’un retour du roi dans ses fonc­tions. Quelques jours plus tard, un débat dif­fi­cile se déroule à la Chambre sur les négo­cia­tions entre le gou­ver­ne­ment et le roi sur la ques­tion de son retour et, à cette occa­sion, on déballe sans réserve les cri­tiques et argu­ments de tous ordres. Pier­lot s’abstient de tout com­men­taire, mais, mal­gré cette réserve, ses rela­tions avec ses col­lègues se tendent au sein du PSC. En 1946, les sec­tions locales du PSC de la pro­vince du Luxem­bourg refu­se­ront sa can­di­da­ture aux élec­tions séna­to­riales, lui pré­fé­rant un roya­liste incon­di­tion­nel, Pierre Nothomb. Il refu­se­ra la coop­ta­tion que lui pro­po­se­ra le psc et clô­tu­re­ra de cette manière une car­rière poli­tique qui l’avait mené aux plus hautes fonc­tions dans des temps de périls extrêmes.

La vérité d’Hubert Pierlot

Le secré­taire de Léo­pold III, Jacques Piren­ne, avait été char­gé par le roi de rédi­ger un « livre blanc » des­ti­né à pré­sen­ter les posi­tions du roi. La publi­ca­tion du livre est retar­dée afin de ne pas inter­fé­rer avec les élec­tions de février 1946. Des élé­ments du livre sont néan­moins com­mu­ni­qués à La Libre Bel­gique ; ils ne dis­si­mulent pas le carac­tère polé­mique de l’ouvrage. Hubert Pier­lot a pu prendre connais­sance du texte. PVDD : « Aux yeux de Pier­lot, Pirenne a décou­vert la Cou­ronne. En d’autres termes, le droit de réponse lui revient car l’adversaire a ouvert les hos­ti­li­tés » (p. 382). Et Pier­lot déclare : « Le res­pect, pous­sé jusqu’au scru­pule, de ce qui reste du secret dans lequel l’ancien ministre du roi est obli­gé, ne se com­pren­drait plus dès lors que sont livrés au juge­ment de l’opinion les actes que la Consti­tu­tion a vou­lu cou­vrir du man­teau de l’irresponsabilité » (idem). Il pré­pare pen­dant un an la défense de l’action de son gouvernement.

Fina­le­ment le « livre blanc » ne sera pas dif­fu­sé, mais une com­mis­sion — dési­gnée par le roi, mais non recon­nue par le gou­ver­ne­ment, la com­mis­sion Ser­vais — l’utilisera, comme d’ailleurs d’autres docu­ments et archives issus de l’entourage du roi. La com­mis­sion dépo­se­ra un rap­port favo­rable à Léo­pold III. Hubert Pier­lot s’indigne de ce plai­doyer dégui­sé qui n’utilise qu’une ver­sion de l’histoire. Repre­nant l’historique de toute l’affaire à par­tir des archives gou­ver­ne­men­tales et de ses propres notes, il publie en juillet 1947 une série d’articles dans Le Soir. Pour l’essentiel, il met en évi­dence la genèse et le déve­lop­pe­ment des deux poli­tiques : celle du gou­ver­ne­ment et celle du roi, et démontre les rai­sons consti­tu­tion­nelles de l’opposition à la poli­tique du roi, comme les impli­ca­tions poli­tiques de celle-ci. En réa­li­té, tout ce qui sera attes­té par les his­to­riens et les consti­tu­tion­na­listes depuis. Les milieux « léo­pol­distes » et la droite du PSC repro­che­ront vio­lem­ment ces articles à Hubert Pier­lot qui est accu­sé de décou­vrir la Cou­ronne. Une cam­pagne hai­neuse et vio­lente, dans laquelle se dis­tin­gue­ra par­ti­cu­liè­re­ment La Libre Bel­gique, est enga­gée contre lui. Beau­coup de ceux qui le sou­tiennent sur le fond lui reprochent d’avoir vou­lu rendre publique cette véri­té. D’autres, moins nom­breux, le sou­tiennent ouver­te­ment. Les pages consa­crées par PVDD à cet épi­sode sont par­ti­cu­liè­re­ment impres­sion­nantes tant elles mettent en évi­dence le jeu des pas­sions poli­tiques, de l’aveuglement et, fon­da­men­ta­le­ment, de l’impudeur d’un par­ti qui avait choi­si de se faire le cham­pion d’une cause impos­sible à défendre comme le démon­tre­raient à la fois les résul­tats de la consul­ta­tion popu­laire de 1950 sur le retour du roi et l’impossibilité de les mettre en œuvre. Une ultime polé­mique écla­te­ra en 1950, à la veille de la consul­ta­tion popu­laire. À la suite de la publi­ca­tion par La Libre Bel­gique d’un article ins­pi­ré par Pirenne et titré « C’est à l’invitation du roi que MM. Spaak et Pier­lot sont par­tis à Londres » (399), Hubert Pier­lot exi­ge­ra un droit de réponse des­ti­né à éta­blir l’autre ver­sion des faits. PVDD démontre la fal­si­fi­ca­tion opé­rée par Pirenne (p. 398 – 399) en indi­quant com­bien celle-ci par­ti­cipe de la volon­té de démon­trer que Léo­pold III n’avait pas com­mis les erreurs qu’on lui imputait.

Les der­nières années de la vie d’Hubert Pier­lot — il meurt en 1963 — se pas­se­ront dans la soli­tude d’une ingra­ti­tude immé­ri­tée. Après sa mort, écrit PVDD, « Dans la presse, la jeune garde fidèle, désor­mais che­nue, célèbre le poli­tique et l’homme. Mar­cel Gré­goire d’abord, dans les colonnes du Soir, avec un article fort où il évoque, entre autres, la néces­si­té de rédi­ger une bio­gra­phie de l’ex-Premier sur la base de ses riches archives per­son­nelles. La rédac­tion de La Revue nou­velle (lar­ge­ment “lon­do­nienne”) confie la plume à William Ugeux, celui des siens connais­sant le mieux le défunt » (p. 406)12.

Un bilan méconnu

Au terme de cette bio­gra­phie exem­plaire, PVDD conclut par plu­sieurs réflexions qui mettent en évi­dence la per­son­na­li­té, le rôle et l’œuvre de l’ancien Pre­mier ministre. Plu­tôt que l’Ardennais tai­seux auquel on a sou­vent vou­lu le réduire, Hubert Pier­lot est un « pur pro­duit des milieux éli­taires de la droite » de son temps (p. 412). Son édu­ca­tion a les­té de rai­son ses convic­tions et sa foi reli­gieuse. Le droit est un fil conduc­teur de son action et il oppo­se­ra sou­vent la loi et le pres­crit consti­tu­tion­nel aux com­pro­mis poli­tiques aux­quels ont pu l’inviter dans quelques occa­sions cer­tains de ses col­lègues ministres. PVDD montre com­ment, à tra­vers sa car­rière poli­tique, il a pri­vi­lé­gié l’exercice du pou­voir exé­cu­tif, ce qui en a fait un réfor­ma­teur actif des ser­vices de l’État (p. 413). Le ren­for­ce­ment sou­hai­té du pou­voir exé­cu­tif a tou­jours été modé­ré dans son esprit par le res­pect de la consti­tu­tion (416) et l’exercice rai­son­né du contrôle par­le­men­taire, ce qui l’a dis­tin­gué des ten­ta­tions auto­ri­taires de son temps.

Hubert Pier­lot n’était pas un idéo­logue, mais au contraire un esprit prag­ma­tique. Il était sou­cieux de « gar­der le contact avec les évo­lu­tions intel­lec­tuelles » de la jeu­nesse catho­lique « selon lui la plus à même de régé­né­rer le pro­jet conser­va­teur » (p. 414). PVDD note que les ami­tiés construites dans ce contexte ont été solides et lui sont res­tées fidèles tout au long de sa vie. On ajou­te­ra que par un étrange para­doxe, si la plu­part des jeunes gens d’alors sont res­tés au ser­vice de l’État, il ne s’en est pas trou­vé pour rejoindre la vie poli­tique à l’exception d’un petit nombre ayant ten­té l’aventure de l’Union démo­cra­tique belge (UDB). On s’étonne, à cet égard de l’insistance avec laquelle, à plu­sieurs moments, l’auteur insiste sur l’origine des hommes en qui Pier­lot met sa confiance : ain­si Paul Tschof­fen est décrit comme « deuxième homme clé et autre catho­lique encore et tou­jours » (p. 343). Max Weber a bien mon­tré com­ment dans les situa­tions d’extrême incer­ti­tude, on se rap­proche spon­ta­né­ment de ceux dont on par­tage les codes moraux13. Par ailleurs, ces rela­tions ne sont pas exclu­sives et les épreuves par­ta­gées créent la confiance comme l’indiquent les rela­tions Pier­lot-Gutt-Spaak à Londres. À l’inverse, dans ce gou­ver­ne­ment, c’est à l’égard d’un homme « de son bord », Albert De Vlees­chau­wer, que Pier­lot res­sent le plus de méfiance.

Le sou­ci de res­pec­ter la loi, notam­ment dans son expres­sion consti­tu­tion­nelle, et « l’exigence d’un pou­voir minis­té­riel affir­mé et assu­mé (res­pon­sable) a ame­né Pier­lot à s’opposer, natu­rel­le­ment en quelque sorte, à la poli­tique per­son­nelle de Léo­pold III » (p. 415). Cette oppo­si­tion est un déchi­re­ment pour le monar­chiste convain­cu qu’était Pier­lot, mais elle avait pré­ci­sé­ment pour objet de sau­ver l’institution monar­chique en dis­tin­guant le cri­ti­quable — une poli­tique per­son­nelle non cou­verte de l’autorité minis­té­rielle — du sou­hai­table — l’exercice mesu­ré des pré­ro­ga­tives royales en sym­biose avec l’action du gou­ver­ne­ment. C’est pré­ci­sé­ment ce que n’a pas com­pris une opi­nion publique injuste, mani­pu­lée par les par­ti­sans de Léo­pold III, qui n’avaient ces­sé de confondre la fonc­tion royale et les choix d’une personne.

Beau­coup de ses contemp­teurs n’ont pas com­pris que par son action à Londres, le gou­ver­ne­ment pré­si­dé par Hubert Pier­lot avait sau­vé la posi­tion inter­na­tio­nale de la Bel­gique for­te­ment dis­cré­di­tée, aux yeux des Anglais notam­ment, par les condi­tions de la capi­tu­la­tion de mai 1940. À la fin de la guerre, Léo­pold III, dans son « tes­ta­ment poli­tique », sem­blait craindre que la vic­toire des « Alliés » (les « Anglo-Saxons ») pour­rait être por­teuse de périls ana­logues à une vic­toire alle­mande pour ce qui concer­nait l’indépendance natio­nale. Pour autant que cette appré­hen­sion ait eu quelque fon­de­ment, l’inscription réso­lue du gou­ver­ne­ment belge dans la cause des Alliés avait éli­mi­né ce risque.

L’actualité d’Hubert Pierlot

Dans la pré­sen­ta­tion du livre de PVDD, on a lar­ge­ment para­phra­sé l’auteur tout au long de son déve­lop­pe­ment. Cet excellent livre devrait être lar­ge­ment lu, non seule­ment par tous ceux qu’intéresse l’his­toire de la Bel­gique contem­po­raine, mais aus­si par les res­pon­sables poli­tiques et les com­men­ta­teurs de la vie publique. Ils y trou­ve­ront plu­sieurs leçons.

La pre­mière concerne le cou­rage dans la vie poli­tique. La vie d’Hubert Pier­lot mani­feste ce cou­rage : les cin­quante-deux mois pas­sés au front entre 1914 et 1918 comme son action poli­tique entre 1926 et 1939 consti­tuent en quelque sorte une pré­pa­ra­tion à la manière dont il va vivre le drame des années de guerre, comme l’immédiat après-guerre. Les mois d’indétermination qui séparent la défaite de mai 1940 et le départ pour l’Angleterre en octobre de cette même année lui ont été repro­chés par ses adver­saires « léo­pol­distes » qui y ont vu une fai­blesse. C’est oublier que per­sonne n’a été cou­ra­geux à cette époque, sauf les quelques per­sonnes, mili­taires ou civils, qui ont rejoint la Grande-Bre­tagne pour y pour­suivre un com­bat indi­vi­duel. C’est oublier sur­tout la suite, dès lors que le gou­ver­ne­ment entre­prend, depuis Londres, de remon­ter la pente, de par­ti­ci­per à l’effort col­lec­tif de la lutte contre le Reich alle­mand et de pré­pa­rer la recons­truc­tion du cadre poli­tique de la vie col­lec­tive en Bel­gique. C’est oublier enfin le com­bat soli­taire pour la véri­té de l’histoire (le « cœur fidèle de la véri­té » pour Par­mé­nide) qu’il entre­prit en 1947 et qui lui valut opprobre, soli­tude et exil moral. Soixante ans après, dans un monde dif­fé­rent, mais tra­ver­sé par de mul­tiples cra­que­ments qui sont les signes lourds de dif­fi­ciles chan­ge­ments, le cou­rage poli­tique est sans doute ce qui le plus fait défaut aujourd’hui. Il est dif­fi­cile d’expliquer autre­ment les cinq-cents jours néces­saires à la consti­tu­tion d’une coa­li­tion qui soit capable d’inscrire à son pro­gramme des choix néces­sai­re­ment impo­pu­laires et dif­fi­ciles. Aujourd’hui, la capa­ci­té de faire ces choix n’exige pas un « pou­voir fort », mais cer­tai­ne­ment un « pou­voir cou­ra­geux ». C’est ce qu’avait com­pris, dans les années soixante, un autre Pre­mier ministre, Théo Lefèvre, pareille­ment mas­sa­cré par l’opinion et les médias et aban­don­né par une par­tie de la coa­li­tion qu’il présidait.

La seconde leçon concerne la rai­son d’État. L’argument de la rai­son d’État, depuis Créon, impose de pou­voir faire la balance entre les prin­cipes et la res­pon­sa­bi­li­té. Par­fois, allé­ger la force des prin­cipes au nom du bien de l’État semble néces­saire et sou­hai­table. La gran­deur de Pier­lot réside aus­si dans son effort constant de faire coïn­ci­der prin­cipes et res­pon­sa­bi­li­té, alors que la ten­ta­tion du com­pro­mis assas­sin des prin­cipes est grande. Au len­de­main de la guerre, il se trou­vait beau­coup d’hommes au PSC pour pen­ser que la cause de Léo­pold III était indé­fen­dable et que l’abdication s’imposait. Par­mi eux, Gas­ton Eys­kens, August De Schri­j­ver et Frans Van Cau­we­laert, trois hommes clés du par­ti. Dans le contexte des pas­sions du moment, c’était une posi­tion impo­pu­laire et Hubert Pier­lot a fait les frais de ce choix. S’ils lui recon­nais­saient des mérites impor­tants, ses col­lègues du PSC se sont faits les com­plices de son effa­ce­ment et de son oubli. Dans la bio­gra­phie qu’il consacre à Pierre Har­mel, Vincent Dujar­din rap­pelle que celui-ci est par­ti­san de l’effacement du roi (mais qu’il s’oppose à son exil) (p. 757)14. Har­mel estime contes­table l’attitude du PSC qui laisse croire aux élec­teurs, à la veille de la consul­ta­tion popu­laire sur le retour du roi en 1950, que ce retour est pos­sible. Rétros­pec­ti­ve­ment, ce cal­cul d’opportunité poli­tique s’est avé­ré cri­ti­quable, aus­si bien sur le plan de l’efficacité que du point de vue de la morale poli­tique. Le pénible para­doxe est que ce sont des hommes qui n’appartenaient pas à sa for­ma­tion poli­tique qui se sont le plus recon­nus dans l’action d’Hubert Pier­lot et qui n’ont jamais man­qué de lui mani­fes­ter leur estime, au pre­mier rang des­quels P‑H. Spaak.

La troi­sième leçon est d’un autre registre. À plu­sieurs reprises dans son ouvrage, PVDD, quand il s’interroge sur l’oubli de la mémoire d’Hubert Pier­lot, se dit frap­pé de la haine qu’il découvre dans les textes, les articles de jour­naux, la cor­res­pon­dance reçue par l’ancien Pre­mier ministre. Il est clair que Léo­pold III entre­te­nait une véri­table détes­ta­tion à l’égard de celui qu’il ren­dait res­pon­sable de son sort. Mais la vin­dicte publique s’est déchai­née, en 1947, lors de la publi­ca­tion dans Le Soir des articles révé­lant l’affaire des deux poli­tiques. Cette haine a long­temps pour­sui­vi les siens comme en témoignent le refus d’inscription d’une de ses filles dans un pen­sion­nat catho­lique ou le renon­ce­ment d’une autre de ses filles à pour­suivre ses études à l’université de Lou­vain en rai­son du trai­te­ment que lui pro­met­taient ses col­lègues étu­diants. Il ne s’est trou­vé alors aucune auto­ri­té morale ou poli­tique pour dire la honte de ce déchai­ne­ment dans lequel plu­sieurs médias avaient une très lourde res­pon­sa­bi­li­té. Si, aux len­de­mains de la guerre, la jus­tice a eu par­fois la main lourde en condam­nant dure­ment des indi­vi­dus com­pro­mis avec l’occupant alle­mand, tout se passe comme si, de l’autre côté, il avait fal­lu trou­ver une sorte de vic­time sacri­fi­cielle qui paie pour les mul­tiples erre­ments d’un pays confron­té à la plus ter­rible des crises. Le tort, mais aus­si la gran­deur d’Hubert Pier­lot, est d’avoir eu rai­son contre beau­coup des siens.

Une ultime ques­tion : pour­quoi dans ce pays des non-dits et des secrets de famille faut-il si sou­vent attendre soixante ans pour connaitre la véri­té ? Faut-il pen­ser que le modèle belge du com­pro­mis qui a long­temps assu­ré la sta­bi­li­té d’un pays divi­sé sur de mul­tiples lignes de frac­tures entrai­nait une obli­ga­tion de silence sur tant de ques­tions impor­tantes ? Ne serait-il pas temps de com­prendre que le silence est par­fois un déni démocratique ? 

  1. Jules Gérard-Libois et José Goto­vitch, L’an 40, La Bel­gique occu­pée, édi­tions du Crisp, 1971.
  2. Jules Gérard-Libois et José Goto­vitch, Léo­pold III, De l’an 40 à l’effacement, POL-HIS, 1991.
  3. Jean Sten­gers, Léo­pold III et le gou­ver­ne­ment, Les deux poli­tiques belges de 1940, Racine, 2e édi­tion aug­men­tée, 2002.
  4. Voir Tren­ca­vel, « Après l’éclipse royale », La Revue nou­velle, juillet-aout 1990, p. 44 – 51.
  5. Paul-Hen­ri Spaak, Com­bats inache­vés, Fayard, 1969.
  6. Camille Gutt, La Bel­gique au car­re­four de l’Europe, 1940 – 1944, Fayard, 1971.
  7. Thier­ry Gros­bois, Pier­lot, 1930 – 1950, Racine, 2007, et Pierre Van den Dun­gen, Pier­lot, 1883 – 1963, Le Cri-Bio­gra­phie, 2011, dont des bonnes feuilles ont été publiées par La Revue nou­velle en décembre 2010.
  8. Pierre d’Ydewalle, Mémoires, 1912 – 1940, Aux avant-postes, Racine, 1994.
  9. André de Staercke, Tout cela a pas­sé comme une ombre, Mémoires sur la Régence et la Ques­tion royale, Textes et docu­ments édi­tés par Jean Sten­gers et Ginette Kur­gan-van Hen­ten­ryk, Racine, 2003.
  10. Dans la suite de ce texte, nous dési­gne­rons le nom de l’auteur, Pierre Van den Dun­gen, sous le sigle PVDD. Il vou­dra bien nous par­don­ner cette manière de faire quelque peu elliptique.
  11. Ces docu­ments sont dépo­sés depuis aux Archives géné­rales du Royaume.
  12. Cet hom­mage est paru dans La Revue nou­velle de jan­vier 1964. Rédi­gé par William Ugeux, mais non signé, il repré­sente le point de vue de l’équipe de la revue. On note­ra ces phrases : « Cer­tains ne lui par­don­nèrent jamais d’avoir été clair­voyant, déchi­ré mais réso­lu à l’heure où eux avaient été pleutres, mes­quins et lâches. Elle est sans pitié la ven­geance, elle est sans nuances la cruau­té des bien-pen­sants de chez nous, vis-à-vis de celui qui, pour obéir à sa conscience, dis­tin­gua un moment son che­min de celui que suit leur troupeau. »
  13. Voir à cet égard La logique du social de Ray­mond Bou­don, Hachette, coll. « Plu­riel », 1979, p. 234 – 236.
  14. Vincent Dujar­din, Le Cri-Bio­gra­phie, 2004.

Michel Molitor


Auteur

Sociologue. Michel Molitor est professeur émérite de l’UCLouvain. Il a été directeur de {La Revue nouvelle} de 1981 à 1993. Ses domaines d’enseignement et de recherches sont la sociologie des organisations, la sociologie des mouvements sociaux, les relations industrielles.