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Homophobie romaine : un droit d’inventaire

Numéro 06/7 Juin-Juillet 2007 par Hervé Cnudde

juin 2007

Ces quelques lignes n’ont d’autre but que de pro­lon­ger le débat sur l’ho­mo­pho­bie enta­mé récem­ment ici même par Gérard Fou­rez et Luc Van Cam­pen­houdt. En sou­met­tant à l’exa­men des lec­teurs un essai peu connu du théo­lo­gien Gareth Moore, le but est de contri­buer à répondre — par auteur inter­po­sé — à l’exi­gence par laquelle se ter­mi­nait l’in­ter­ven­tion de Luc Van Cam­pen­houdt : « La ques­tion que doivent se poser les pro­gres­sistes — croyants ou non — est celle des argu­ments qu’ils uti­lisent contre l’ho­mo­pho­bie […]. Il fau­drait éla­bo­rer col­lec­ti­ve­ment une alter­na­tive éthique posi­tive et cohérente. »

Dans le pro­gramme astrei­gnant énon­cé par Luc Van Cam­pen­houdt et à condi­tion d’o­ser en prendre le risque, les théo­lo­giens ont un rôle non négli­geable à jouer au sein de leur propre ascen­dance reli­gieuse. Et cela d’au­tant plus que les reli­gions du Livre non seule­ment pra­tiquent objec­ti­ve­ment l’ho­mo­pho­bie mais, de plus, en font des théo­ries qu’elles répandent très lar­ge­ment. Rien n’empêche par exemple des théo­lo­giens catho­liques de décons­truire les dis­cours anthro­po­lo­giques, exé­gé­tiques ou théo­lo­gi­co-juri­diques tenus sur l’ho­mo­sexua­li­té par les digni­taires romains, d’en tirer les conclu­sions et d’é­la­bo­rer des contre­pro­po­si­tions évan­gé­li­que­ment mieux fon­dées. Bref d’exer­cer — comme naguère Jos­pin en poli­tique — leur droit d’inventaire.

C’est la voie qu’a­vait choi­sie le théo­lo­gien bri­tan­nique Gareth Moore lorsque, dans un long expo­sé, il sou­mit les 8 et 9 mars 1997 ses prises de posi­tion sur « Homo­sexua­li­té 1 et chris­tia­nisme » à la com­mu­nau­té domi­ni­caine de Froid­mont (Rixen­sart), où il rési­dait alors. À ma connais­sance, cette confé­rence n’a jamais été publiée comme telle et n’est acces­sible que sur inter­net (voir [http://site.voila.fr/cathogaysbelgique]). À par­tir de ce texte lar­ge­ment foi­son­nant, je me limi­te­rai ici à res­ti­tuer le mieux pos­sible la quin­tes­sence de deux argu­ments avan­cés par ce théo­lo­gien pour remettre très pro­fon­dé­ment en cause l’ac­tuel dis­cours de l’É­glise romaine sur l’ho­mo­sexua­li­té après avoir minu­tieu­se­ment revi­si­té ce dernier.

L’anthropologie, défaut de la cuirasse

En ana­lyste pers­pi­cace, Gareth Moore repère d’a­bord une ano­ma­lie anthro­po­lo­gique dans les trois docu­ments du Vati­can sur l’ho­mo­sexua­li­té publiés ces trente der­nières années : Per­so­na huma­na (1976), Homo­sexua­li­ta­tis pro­ble­ma (1986) et Le caté­chisme de l’É­glise catho­lique (1992) : « L’É­glise, observe-t-il, parle tou­jours en termes d’actes homo­sexuels ; elle ne parle jamais de rela­tions homo­sexuelles. C’es­tà- dire qu’en trai­tant des actions homo­sexuelles des homo­sexuels, elle en parle comme si celles-ci se pro­dui­saient en dehors de toute rela­tion humaine » (cha­pitre ii, La Bible). En uti­li­sant de tels termes, les auteurs de ces textes ecclé­sias­tiques nient donc qu’il puisse exis­ter des rela­tions d’a­mour sexuel authen­tiques et stables entre deux per­sonnes du même sexe au motif que toute pra­tique de l’ho­mo­sexua­li­té n’est pen­sable qu’en termes d’actes indi­vi­duels de com­plai­sance de soi. Mais sur quelle démons­tra­tion ce juge­ment s’ap­puie-t-il ? Certes pas sur leur expé­rience de pra­tiques homo­sexuelles, puisque théo­ri­que­ment du moins ils ne peuvent en avoir, et pas davan­tage en se met­tant à l’é­coute de celles et ceux qui vivent ce qu’ils qua­li­fient de « condi­tion homo­sexuelle ». En fait le rai­son­ne­ment éla­bo­ré est pure­ment théo­rique et se réfère à ce que la tra­di­tion romaine appelle la Loi natu­relle, autre­ment dit la capa­ci­té qu’a l’homme de décou­vrir la volon­té du Créa­teur en obser­vant le grand-livre de la nature. Pour Rome, cette loi natu­relle montre que, des homo­sexuels ne pou­vant pro­créer, ils ferment l’acte sexuel au don de la vie et que, de ce fait, leurs actes ne pro­cèdent pas d’une com­plé­men­ta­ri­té sexuelle véri­table (voir Le caté­chisme, n° 2357).

Sans s’at­tar­der à cri­ti­quer en elle­même la per­cep­tion de l’u­ni­vers dont dépendent ces argu­ments, Gareth Moore va trou­ver plus inté­res­sant de prendre au pied de la lettre le rai­son­ne­ment de l’au­to­ri­té ecclé­sias­tique pour mettre en lumière le carac­tère spé­cieux du syl­lo­gisme auquel elle recourt et qu’en logique aris­to­té­li­cienne on peut refor­mu­ler comme suit avec sa majeure, sa mineure et sa conclu­sion : toute pra­tique sexuelle en couple fer­mée au don de la vie se réduit à des actes indi­vi­duels qui ne pro­cèdent pas d’une com­plé­men­ta­ri­té sexuelle véri­table ; or les pra­tiques homo­sexuelles en couple sont fer­mées au don de la vie ; donc les pra­tiques homo­sexuelles en couple se réduisent à des actes indi­vi­duels qui ne pro­cèdent pas d’une com­plé­men­ta­ri­té véri­table… autre­ment dit à des péchés graves dont il faut se gar­der en accep­tant sa condi­tion et en pra­ti­quant l’abs­ti­nence sexuelle.

Appa­rem­ment, la déduc­tion parait impla­cable, mais elle cesse de l’être pour le théo­lo­gien bri­tan­nique quand on s’in­ter­roge sur l’u­ni­ver­sa­li­té de la majeure du syl­lo­gisme. Car il existe au moins un cas où, par force, la pra­tique sexuelle en couple est fer­mée au don de la vie, mais ne fait pas l’ob­jet d’une sanc­tion ana­logue à celle qui frappe les rela­tions homo­sexuelles : les rela­tions hété­ro­sexuelles que vivent des couples sté­riles. Et si l’É­glise romaine admet de fait que ces couples sté­riles vivent dans leurs ren­contres sexuelles un amour et une com­plé­men­ta­ri­té véri­table, il n’y a pas de rai­son à prio­ri que ces mêmes qua­li­tés ne se retrouvent pas dans bon nombre de rela­tions homo­sexuelles. Ce que l’at­ten­tion à la réa­li­té per­met de vérifier.

Sa majeure n’é­tant en fait qu’un argu­ment « ad homi­nem et femi­nam » fait sur mesure pour les homo­sexuels et eux seuls, le pres­ti­gieux syl­lo­gisme tiré de la loi natu­relle n’est en fait qu’un sophisme. Mais tout ceci ne nous dis­pense pas d’exa­mi­ner l’autre ver­sant majeur du pro­blème : celui des condam­na­tions bibliques.

Il existe une hiérarchie des normes bibliques

Le Caté­chisme de l’É­glise catho­lique recon­nait le fait que la genèse psy­chique de l’ho­mo­sexua­li­té reste lar­ge­ment inex­pli­quée. Cela n’en­traine cepen­dant pas pour ses auteurs que les pas­sages tant de l’An­cien que du Nou­veau Tes­ta­ment qui en traitent soient eux aus­si mar­qués dans leur inter­pré­ta­tion par une connais­sance anthro­po­lo­gique ana­lo­gi­que­ment aus­si fra­gile que la leur. Au contraire ces réfé­rences bibliques vont ser­vir de bouées de sau­ve­tage, car le texte du n° 2357 enchaine impa­vi­de­ment : « S’ap­puyant sur la Sainte Écri­ture, qui les pré­sente comme des dépra­va­tions graves (voir Genèse 19, 1‑29 ; Romains 1, 24 – 27 ; 1 Corin­thiens 6,10 ; 1 Timo­thée 1,10), la Tra­di­tion a tou­jours décla­ré que “les actes” d’ho­mo­sexua­li­té sont intrin­sè­que­ment désor­don­nés. » Et le numé­ro 2358 d’en conclure : « Un nombre non négli­geable d’hommes et de femmes pré­sente des ten­dances homo­sexuelles fon­cières. Cette pro­pen­sion, objec­ti­ve­ment désor­don­née, consti­tue pour la plu­part d’entre eux une épreuve. Ils doivent être accueillis avec res­pect, com­pas­sion et déli­ca­tesse. On évi­te­ra à leur égard toute marque de dis­cri­mi­na­tion injuste. Ces per­sonnes sont appe­lées à réa­li­ser la volon­té de Dieu dans leur vie et, si elles sont chré­tiennes, à unir au sacri­fice de la croix du Sei­gneur les dif­fi­cul­tés qu’elles peuvent ren­con­trer du fait de leur condition » !

Gareth Moore se trouve donc main­te­nant devant la dif­fi­cul­té peu com­mune de mettre en cohé­rence l’an­thro­po­lo­gie des rela­tions homo­sexuelles qu’il vient de défendre et les condam­na­tions que font de ces rela­tions tant l’An­cien que le Nou­veau Tes­ta­ment en les assi­mi­lant à des péchés abo­mi­nables. Pour aller droit à l’es­sen­tiel, sa solu­tion va consis­ter en quelque sorte à désac­ti­ver ces ana­thèmes en contes­tant leur per­ti­nence à par­tir du carac­tère cen­tral de la per­sonne de Jésus et de la pré­va­lence abso­lue qu’il donne au com­man­de­ment évan­gé­lique de l’a­mour : « Si nous lisons la Bible comme chré­tiens, il est clair que Jésus Christ est la figure cen­trale de toute la Bible, qui est à lire à la lumière de sa vie et de son ensei­gne­ment. Or, pour Jésus, la clé ultime est l’a­mour » (cha­pitre iv, L’A­mour). Et toute la Loi et les Pro­phètes dépendent comme de leur clé du com­man­de­ment suprême qu’il énonce dans les évan­giles de Mat­thieu (22, 37 – 40) et de Jean (13, 34 ; 15, 12 et 17). Même Paul, dont quelques cita­tions imputent à péché les pra­tiques homo­sexuelles, insiste dans ses épitres aux Romains (13, 8 – 10), aux Galates (5, 13 – 14) et aux Corin­thiens (1 Co 16, 14) pour dire que c’est l’a­mour qui prime et qu’il est l’ac­com­plis­se­ment de la Loi. À quoi peut s’a­jou­ter en conso­nance la maxime de saint Augus­tin : Ama, et fac quod vis (« Aime et fais ce que voudras »).

Pour le théo­lo­gien bri­tan­nique, si l’a­mour est l’ac­com­plis­se­ment de la Loi, « aucune autre loi n’est d’ap­pli­ca­tion. Il y a sans doute beau­coup d’autres lois qui découlent de la “loi de l’a­mour” mais il n’y a pas d’autre base de la morale chré­tienne, il n’y a pas de prin­cipe éthique concur­rent ou sup­plé­men­taire » (cha­pitre iv, L’A­mour). C’est le cas même des textes bibliques des deux Tes­ta­ments qui condamnent l’ho­mo­sexua­li­té comme péché, car du simple fait de la venue de Jésus en ce monde et de son Évan­gile, il existe une hié­rar­chie des normes bibliques qui, pour Gareth Moore, rend ces ana­thèmes scrip­tu­raires à la limite objec­ti­ve­ment dépassés.

Aus­si, pour les années à venir, le théo­lo­gien lance-t-il au chris­tia­nisme ins­ti­tu­tion­nel ce défi fon­da­teur : « Pour prou­ver que l’ho­mo­sexua­li­té est contre la volon­té de Dieu, il fau­drait démon­trer que les rap­ports homo­sexuels sont contraires à l’a­mour du pro­chain » (cha­pitre iv, L’Amour).

L’im­por­tant étant que le débat sur l’ho­mo­pho­bie entre­pris dans la revue se conti­nue, je m’in­ter­di­rai ici d’a­jou­ter mes propres réac­tions au conte­nu des deux idées cen­trales de Gareth Moore que je viens de résu­mer très suc­cinc­te­ment. Préa­la­ble­ment à toute cri­tique ou appro­ba­tion, je ren­voie par contre cha­cune et cha­cun à la lec­ture inté­grale de sa confé­rence de Froid­mont. À par­tir de son essai, le théo­lo­gien s’est ensuite consa­cré à écrire un livre dont il ter­mi­na le manus­crit quinze jours avant son décès en 2002 et qui a paru en 2003 sous le titre : A Ques­tion of Truth : Chris­tia­ni­ty and homo­sexua­li­ty 2. Il n’en existe pas encore de tra­duc­tion française.

  1. Voir La Revue nou­velle, n° 5, mai 2007, p. 48 – 55.
  2. Ques­tion of Truth : Chri­tia­ni­ty and homo­sexua­li­ty, Lon­don, Conti­nuum, 2003, 320 p.

Hervé Cnudde


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