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Georges Brassens et la fragilité du désir

Numéro 10 Octobre 2011 - Art et culture par Noullez

octobre 2011

L’ex­po­si­tion Bras­sens qui s’est tenue du 15 mars au 21 aout à Paris rap­pe­lait à bon droit que la vie et l’œuvre du chan­teur étaient irri­guées par une soif pro­fonde de liber­té. Mais qu’en­tend-on par là, au juste ? Le Bras­sens liber­taire et paci­fiste que l’on croit bien connaitre s’est, en fait, patiem­ment construit sur des tra­di­tions musi­cales, lit­té­raires et fami­liales. Ce pré­ten­du bra­vache était un homme humble, qui sut tou­jours sou­rire de ses fai­blesses et se ran­ger par­mi les bles­sés de la vie et de l’a­mour. Mais cette fra­gi­li­té éma­nait d’un esprit solide, déter­mi­né à créer libre­ment et patiem­ment une œuvre de « fai­seur de chan­sons » dont la fécon­di­té rayonne encore, trente ans après sa mort.

À la mémoire de mon père

Per­sonne n’avait pré­vu ça.

Même Jacques Canet­ti, son pro­duc­teur, qui avait déjà pris l’habitude de faire sau­ter les bou­chons de la gloire un peu par­tout dans les caves à chan­son du St Ger­main de l’après-guerre… Et même Pata­chou1, qui le pous­sait, lui, Bras­sens, sur la scène de son caba­ret… Per­sonne n’avait pré­vu un tel suc­cès ; un suc­cès presque bru­tal, un suc­cès sau­vage, à l’image de ses espa­drilles, de ses che­veux longs et indomp­tés ; à l’image de sa découpe de boxeur, de sa tenue de scène, si on peut par­ler de « tenue » !

En fait de jeu de scène, Bras­sens esca­la­dait péni­ble­ment les planches, suait, tous­sait, lan­çait à la volée de petits regards fur­tifs, ne saluait jamais, bou­gon­nait tout seul on ne savait quoi entre deux chan­sons… et ceci pré­ci­sé­ment dans les années où émer­geaient quelques grandes figures du music-hall : Juliette Gré­co, Bar­ba­ra, Monique Ley­rac, Les Frères Jacques, Yves Mon­tand, Jacques Brel, par­mi tant d’autres, et jusqu’à l’inusable Gil­bert Bécaud (qui enflam­me­ra la salle de l’Olympia de 1954 à 1997); toutes et tous pas­sés maitres dans l’art de chauf­fer un public, de le satu­rer d’enthousiasme et de lui com­mu­ni­quer détresse et joie, pour la féé­rie d’une soi­rée au théâtre.

Heu­reu­se­ment, au moment où il allait affron­ter cet insoup­çon­nable suc­cès, Georges Bras­sens était déjà un homme solide.

On est solide, quand on a pas­sé le cap des trente ans au début des années cin­quante dans la France popu­laire de ce temps-là ; quand on est issu d’un milieu modeste : le père, maçon à Cette (aujourd’hui Sète), l’emmenait par­fois sur ses chan­tiers et Bras­sens avoue­ra s’être col­ti­né des sacs de cin­quante kilos sur plu­sieurs étages sans ascen­seur. C’était moins fati­gant que de chan­ter sur une scène, affir­me­ra-t-il aus­si, sans la moindre iro­nie, bien des années plus tard.

Il était solide, éga­le­ment, d’avoir dû affron­ter le regard accu­sa­teur des bien­pen­sants de sa ville, à la suite d’un vol de bijoux com­mis avant la guerre, puis d’avoir connu la misère, une fois mon­té à Paris, ensuite le Ser­vice du tra­vail obli­ga­toire à Bas­dorf en Alle­magne, enfin une vie plus que fru­gale dans l’impasse Flo­ri­mont, où l’on se lavait en toutes sai­sons dans une bas­sine d’eau froide… et tout cela sans aucun sens de sa propre bohème.

Il souf­frit certes de la faim, cer­tains jours, (et tous ceux qui l’ont connue le disent : la faim est vorace, elle dévore toutes les jour­nées), mais, à part cela, Bras­sens n’a jamais regret­té cette période bien connue de sa vie — une sorte de période mau­dite que les récits média­tiques se plai­ront à trans­mu­ter en légende dorée. Pour­tant, cette vie rugueuse conve­nait à ce gaillard, sans même qu’il son­geât à y voir une quel­conque ori­gi­na­li­té. Georges Bras­sens avait mis sa déter­mi­na­tion dans le fait de vivre à sa guise, tout sim­ple­ment et il se moquait bien du fric et du confort2.

Notons donc d’abord ceci : que la vie du jeune Bras­sens, pour libre qu’elle fût, n’était pas, et ne serait jamais exempte de dis­ci­pline. Il faut plus de cou­rage qu’on ne l’imagine géné­ra­le­ment pour vivre selon ce qu’on pense, selon ce qu’on veut, selon ce qu’on croit et pour se mettre à faire ce qu’on aime à la face du monde.

Car le monde est peu­plé de rêveurs et de jaloux qui n’ont pas joué du pia­no, pas écrit de romans, pas chan­té de chan­sons, pas exer­cé le sport qu’ils croyaient aimer. Le monde est peu­plé de gens qui se sont épui­sés à mille choses, mais qui n’ont cepen­dant jamais tra­vaillé, même s’ils passent cin­quante heures par semaine à se dégon­fler le cœur et l’esprit dans un bureau.

À l’inverse, ceux qui tra­vaillent, au sens où on l’entend ici, se laissent mode­ler par ce qu’ils modèlent, se laissent buri­ner par ce qu’ils burinent. Ils sont conduits par leur désir et ce désir creuse en eux la source d’une soif plus grande encore. Cette liber­té exige une fameuse dis­ci­pline parce que, jus­te­ment, la dis­ci­pline de ces tra­vailleurs-là est mise au ser­vice de leur plus grande liberté.

Qui dou­te­rait du cran des Oiseaux de pas­sage, que la chan­son confronte à la vie heu­reuse des bour­geois : L’air qu’ils boivent ferait écla­ter vos pou­mons, dit ce beau texte de Jean Riche­pin, que Bras­sens s’est plei­ne­ment appro­prié en en fai­sant une chanson.

À la rou­tine des ronds-de-cuir, Georges Bras­sens (qui n’était pas pour autant dénué d’un cer­tain gout pour la régu­la­ri­té et les habi­tudes domes­tiques) a assu­ré­ment pré­fé­ré la liber­té des créa­teurs. Son appli­ca­tion à écrire et à com­po­ser des chan­sons, l’a pous­sé au meilleur de lui-même, à l’aventure pro­fonde de la créa­tion et à l’étourdissante fami­lia­ri­té avec les para­doxes, où se recon­naissent, fina­le­ment, ces étranges aven­tu­riers, ces oiseaux de haut vol que sont, par­mi nous, les artistes.

Je me pro­pose donc d’examiner ce qui a déjà pu bâtir cet homme avant qu’il ne s’acquitte, sans se détruire, de la cor­vée de chan­ter ses chan­sons sur une scène, vers 1952.

Soyons justes, Bras­sens ne l’a jamais caché : il doit beau­coup, d’abord, à ses parents.

Son enfance est enro­bée d’affection. On n’est jamais peut-être mieux éle­vé que dans la pau­vre­té (je n’ai pas écrit dans la misère!), quand la joie se trouve sim­ple­ment, quand les exi­gences et les illu­sions sont natu­rel­le­ment rabo­tées par la mesure des moyens. On vit alors gaiment dans le réel qui, selon le mot de René Char, est sus­cep­tible de désal­té­rer l’espérance.

Aux anti­podes de l’ingratitude, Bras­sens, qui mesu­ra sans doute com­bien vivre une enfance heu­reuse était un pri­vi­lège, sut rendre hom­mage à ses père et mère. Le thème abonde dans son œuvre ; qu’il nous suf­fise ici de citer deux chan­sons seulement.

D’abord, l’histoire auto­bio­gra­phique qui ins­pi­ra les Quatre bache­liers (p. 212)3. Elle évoque ce menu lar­cin, dont j’ai déjà un peu par­lé. Bras­sens et ses copains avaient volé quelques bijoux, mais ils avaient aus­si été rapi­de­ment dénon­cés, puis ame­nés au poste de police de Sète, d’où on avait appe­lé leurs familles. Une menace pèse sur le qua­trième bache­lier, dont le père, le plus fort, le plus grand, pour­rait faire un mal­heur. Mais ce père, un sosie du papa de Georges, ne se sent pas renié. Il salue son « petit » avec ten­dresse et lui passe même sa blague à tabac.

Plus dis­crè­te­ment, la chan­son se ter­mine par une évo­ca­tion de la mère :

Et si les chré­tiens du pays,
Jugent que cet homme a failli,
Ça laisse à pen­ser que, pour eux,
L’Évangile, c’est de l’hébreu…

Car si Louis Bras­sens vivait sans Dieu ni Maitre, sans Église et sans Patrie, Elvi­ra Dra­go­sa, en revanche, emme­nait leur petit gar­çon à la messe et, mieux que cela, elle pra­ti­quait l’évangile au quo­ti­dien, ce qui, d’ailleurs, peut s’accorder sans mal avec les valeurs déployées par un homme épris de toutes les liber­tés, y com­pris celle d’accepter serei­ne­ment qu’on ne crût pas comme lui. Jamais Bras­sens ne comp­ta sa mère au rang des hypo­crites ou des gre­nouilles de bénitiers.

Plus tard, il adop­te­ra, en gros, les posi­tions phi­lo­so­phiques de son père, mais il serait mal­hon­nête de ne pas voir dans son œuvre une impor­tante pré­sence du catho­li­cisme. Même et sur­tout quand il la trai­tait avec déri­sion (Tem­pête dans un béni­tier, p. 279), il mani­fes­tait à l’égard de cette reli­gion, à l’exclusion d’aucune autre, un inté­rêt sou­te­nu, en ne confon­dant jamais l’institution, qu’il bous­cu­lait, et l’acte de foi que, sans le par­ta­ger, il respectait.

Et il obser­vait que cer­tains prêtres pou­vaient pen­ser et agir en hommes libres.

Une chan­son trop peu connue l’atteste : Bras­sens pou­vait avoir de l’admiration pour « les curés », à condi­tion, bien sûr, que ceux-ci soient capables de poser des actes cou­ra­geux et non conven­tion­nels. La messe au pen­du (p. 277) met en scène la colère d’un ecclé­sias­tique oppo­sé farou­che­ment à la peine de mort, pour­tant pra­ti­quée dans sa paroisse. Le chan­teur, qui a com­men­cé par avouer que les hommes d’Église Hélas / Ne soient pas tous des dégueu­lasses conclut :

Anti­clé­ri­caux fanatiques,
Gros man­geurs d’ecclésiastiques,
Quand vous vous goin­fre­rez un plat
De cure­ton, je vous exhorte,
Cama­rades, à faire en sorte
Que ce ne soit pas celui-là.

Père et mère sont donc non seule­ment hono­rés dans l’œuvre de Bras­sens. Ils sont, de sur­croit, reven­di­qués par l’artiste comme les ins­pi­ra­teurs de son éthique. Bras­sens ne construi­sit pas sa liber­té contre son milieu, mais à par­tir de lui. C’est un homme de tra­di­tion, qui per­pé­tue ce qu’il a reçu d’une famille, mais seule­ment parce que cela l’épanouit et parce que cela dilate sa propre liberté.

Comme un nombre impor­tant de ses chefs‑d’œuvre demeure mal­heu­reu­se­ment igno­ré, j’attire encore l’attention sur une chan­son post­hume, créée sur disque vinyle par le regret­té Jean Ber­to­la, puis admi­ra­ble­ment ren­due par Maxime Le Fores­tier4 : L’orphelin (p. 355)

Un Bras­sens de cin­quante ans com­mence par faire mine d’y envier les jeunes orphe­lins qui, dans leur mal­heur, trouvent tout de même quelques com­pen­sa­tions, alors que lui, le vieux quin­qua, qui vient de perdre ses parents, n’intéresse personne.

Celui qui a fait cett’ chanson
A vou­lu dire à sa façon
Que la perte des vieux est par-
Fois perte sèche, blague à part.
Avec l’âge, c’est bien normal,
Les plaies du cœur gué­rissent mal.
Sou­ventes fois même, salut
Elles ne se referment plus.

C’est chan­té sur le rythme, à son tour iro­nique, d’une petite valse tristounette.

Tout le Bras­sens de la matu­ri­té passe ici : un cha­grin est par­ta­gé à la der­nière seconde d’une petite chan­son jusque-là sim­ple­ment drôle ou légère5.

Mais le bagage fami­lial n’explique pas tout dans la construc­tion d’une liber­té bien char­pen­tée, même si c’est effec­ti­ve­ment de sa famille que le chan­teur reçut le tout pre­mier ter­rain de son éru­di­tion : la chan­son française.

Bras­sens savait par cœur des cen­taines de chan­sons, avant même de se ris­quer à en com­po­ser une. De nom­breux témoi­gnages l’attestent : il était incol­lable sur Charles Tre­net, Ray Ven­tu­ra, Jacques Grel­lo, Mireille et Jean Nohain, Tino Ros­si, Hen­ry Garat et tant d’autres. Un disque com­pact assez récent (un docu­ment d’ailleurs, plus qu’un véri­table tra­vail de stu­dio) nous fait la sur­prise de l’entendre chan­ter la sémillante Quand tu danses (de Dela­noë et Bécaud) et d’autres chan­sons modernes de son temps. Il aimait Claude Fran­çois, figu­rez-vous, et, une fois deve­nu célèbre, il ouvrit la porte du suc­cès à des per­son­na­li­tés aus­si dif­fé­rentes que Paul Lou­ka, Yves Simon, Guy Béart, Anne Syl­vestre, Serge Lama ou la déjà citée Monique Ley­rac, qui fut une des plus belles inter­prètes de la chan­son au Québec.

Un véri­table éru­dit a des gouts éclec­tiques, mais aus­si des gouts raisonnés.

Le jeune Bras­sens n’était pas for­cé­ment, on le devine, un élève assi­du à Sète. Mais, comme bien des cancres, il aurait pu for­cer l’admiration de ses maitres par le tra­vail achar­né qu’il menait hors des bancs de la classe. Il écou­tait pas­sion­né­ment la radio et le pho­no­graphe. Il reco­piait tout, mémo­ri­sait tout, s’intéressait à toutes les chan­sons. Il avait déjà com­pris que cet art éphé­mère et vola­til dépo­sait dans les cœurs popu­laires de pré­cieuses pépites d’empathie.

C’est vrai. La chan­son (dont je me fiche de tran­cher si c’est un art mineur ou majeur, mais dont je m’inquiète plu­tôt de savoir si elle reste ce qu’elle doit être : un art exi­geant, varié, sur­pre­nant et acces­sible), la chan­son offre à tout le monde une mul­ti­tude de miroirs, et je n’ai jamais vu ou vécu une situa­tion humaine que ne pût accom­pa­gner une chanson.

L’érudition du jeune Bras­sens por­tait aus­si sur les chan­sons d’autrefois. Il en aimait les dif­fé­rents genres. Il les ali­men­te­ra lui-même, plus tard, dans son œuvre, non sans veiller tou­jours (ou presque) à leur appor­ter un sur­croit d’attention littéraire.

Ce double fait, un Bras­sens livresque et stu­dieux, cou­plé à pro­fes­sion­nel d’un genre prin­ci­pa­le­ment oral : la « chan­son », fut à l’origine de nom­breux mal­en­ten­dus. Écou­ter Miso­gy­nie à part, ou Méla­nie, ou même Le bul­le­tin de san­té en oubliant que Georges Bras­sens aimait autant la chan­son d’étudiants que la chan­son de salle de garde, risque de faire tom­ber sur lui le reproche imbé­cile de ne pas aimer les femmes, d’être un macho, un por­no­crate et je ne sais quelle autre sot­tise, alors qu’il se conten­tait de sacri­fier libre­ment et cum gra­no salis à un genre bien défi­ni de la chan­son tra­di­tion­nelle. Mal­heu­reu­se­ment, ces légendes mal­propres courent encore sur lui.

De la même façon, s’en prendre à Bon­homme, à Saturne ou à Dans l’eau de la claire fon­taine pour dénon­cer un pas­séiste, revient à oublier qu’il posait ces chan­sons dans un genre bien pré­cis, dont les racines moyen­âgeuses, puis galantes pou­vaient encore ins­pi­rer son savoir-faire et tou­cher, dans son public, une corde sen­sible intemporelle.

Qui dit chan­son, sup­pose musique.

Le jeune Bras­sens est un féru de jazz. Sur ce point, un dif­fé­rend l’opposa à sa famille, bien qu’il ne l’exprimât jamais avec aigreur. Mais voi­là : Elvi­ra (qui rêvait que son fils devînt fonc­tion­naire) inter­dit au jeune Georges tout accès à la musique. Pour elle, se faire musi­cien, c’était se faire men­diant. À la décharge de cette femme crain­tive, il faut noter que le ciné­ma muet avait déjà per­du presque toutes ses plumes quand Georges se mit à expri­mer des besoins de sol­fège. Les anciens musi­ciens des salles obs­cures han­taient, dès lors, les pavés des villes en sub­sis­tant, plu­tôt mal que bien, grâce à la géné­ro­si­té des trottoirs.

Bras­sens devint donc un mélo­mane jaz­zo­phile, éru­dit et anal­pha­bète, puis un auto­di­dacte bal­bu­tiant, au cla­vier, dès qu’il déni­chait n’importe où un pia­no boiteux.

Il finit, me dit-on, par inven­ter une technique
d’accompagnement à la gui­tare ; tech­nique simple, per­for­mante, mais véri­ta­ble­ment per­son­nelle. Pour exer­cer cette manière par­ti­cu­lière de sou­te­nir la mélo­die de ses chan­sons, il posait le pied gauche sur une chaise, et allez donc, poum, poum et poum

Il faut noter que Georges Bras­sens tra­vaillait beau­coup ses musiques, mais il n’y insis­tait pas en les chan­tant sur disque ou sur la scène. Pour lui, la musique était prin­ci­pa­le­ment des­ti­née à por­ter le texte6, d’où son refus des orches­tra­tions, et ce fameux « poum, poum, poum » qui bou­chait les oreilles d’un grand nombre. Il suf­fit cepen­dant d’essayer de chan­ter Bras­sens ou de l’écouter sérieu­se­ment ou de l’entendre par ses mul­tiples inter­prètes d’hier et d’aujourd’hui, pour sai­sir qu’il était un des plus auda­cieux com­po­si­teurs de la chan­son fran­çaise… et un des plus variés, aussi.

Tou­jours est-il qu’on le sent presque prêt à enta­mer, même si cela ne lui plait qu’à demi, une car­rière de chan­teur en public.

Presque…

Presque, oui, car j’oublie à peu près l’essentiel. Tout ce qui a construit le jeune chan­teur : la famille, un cer­tain gout pour la tra­di­tion, une fara­mi­neuse éru­di­tion dans le domaine de la musique de jazz et des chan­sons de varié­té, l’apprentissage obs­ti­né et soli­taire de la musique… tout cela ne serait rien sans les deux grands piliers de la vie de Bras­sens : la lec­ture et l’amitié.

Bras­sens était un lec­teur insatiable.

Depuis long­temps, j’écoute son œuvre, je traque ses inter­views, je me docu­mente, j’apprends ses chan­sons. Quand je visionne les rares films où on le voit chan­ter en public, je jubile, bien sûr, de la qua­li­té des œuvres ; je me réjouis des conni­vences qu’il était par­ve­nu à éta­blir, à la longue, avec tous ces incon­nus dont il était aimé. Je ris avec le par­terre des trou­vailles dro­la­tiques de Bras­sens. Car la frai­cheur de ses chan­sons est déci­dé­ment inusable.

Mais je souffre éga­le­ment, mine de rien.

Je souffre de le voir si gauche sur la scène, si génial d’être gauche, si vrai dans sa gau­che­rie, mais, au total, si mal­heu­reux de s’exhiber.

Pour Bras­sens, contrai­re­ment à bien d’autres chan­teurs, la vraie vie n’est pas sur une scène. Voi­là pour­quoi, sans doute, on cou­rait pour le voir (et on cou­rait d’autant plus que ses appa­ri­tions se raré­fiaient avec le temps): ce maitre de la chan­son n’était pas vrai­ment un chan­teur. Une sorte d’ami plu­tôt qui, plus ou moins adroi­te­ment, vous conviait à par­ta­ger le gout de la chose bien faite, bien tour­née, bien écrite. Un fervent qui vous fai­sait part de sa lec­ture du monde.

On ne dira jamais assez les liens que tissent entre elles la lec­ture et l’ami­tié. Certes, je suis loin de pré­tendre que tous les amis de Georges étaient des let­trés. Il fra­ter­ni­sait avec des écri­vains, bien sûr, mais pas uni­que­ment, grâce à Dieu. Son petit cercle com­pre­nait quelques artistes célèbres, des qui­dams par­faits, une pho­to­graphe, un employé de minis­tère, des ouvriers et même deux prêtres. C’est dire que les liens entre l’amitié et la lit­té­ra­ture se construisent autre­ment, à un autre niveau. L’immense lec­teur (et relec­teur) qu’il était savait que l’amitié, comme les livres, demande patience, fidé­li­té, assi­dui­té. « Mes livres sont mes amis », disent volon­tiers les grands lec­teurs, oui, mais je pour­rais aus­si inver­ser la pro­po­si­tion : mes amis sont comme des livres. Car mes livres autant que mes amis par­ti­cipent à mon déchif­frage, puis à ma relec­ture du monde.

Georges Bras­sens aimait les poètes. Pas tous les poètes, hélas.

Il s’arrêtait à Apol­li­naire et on lui doit aus­si une brève pré­face élo­gieuse, publiée à l’occasion d’une réédi­tion d’Achille Cha­vée. Il fré­quen­tait l’œuvre d’Aragon, parce que cette poé­sie demeu­rait de fac­ture clas­sique. On ne lui connait pas d’engouement pour ses contem­po­rains (à l’exception de Paul Fort, et de l’obscur Antoine Pol7). Mais il savait par cœur des pans entiers de Vil­lon, de Ron­sard, de Cor­neille, de Racine, de La Fon­taine, de Lamar­tine, de Vic­tor Hugo, de Bau­de­laire, de Ver­laine… Lorsque l’Académie fran­çaise lui décer­na son Grand Prix de poé­sie en 1967, il se trou­va au moins une voix pour s’insurger : celle du Belge Alain Bos­quet, poète lui-même, roman­cier (et non des moindres) et cri­tique lit­té­raire alors fort écou­té à Paris.

J’admets, et je sou­tiens cet aga­ce­ment, venant d’un homme qui, jusqu’à son der­nier souffle, défen­dit la poé­sie contem­po­raine. Bos­quet publiait cou­ra­geu­se­ment des antho­lo­gies vivantes. Il dis­cer­nait, dans la poé­sie moderne, ce qui méri­tait d’être lu, s’efforçait d’écarter les super­che­ries. Il tra­dui­sait les poètes oppri­més sous les dic­ta­tures, diri­geait une col­lec­tion de poé­sie chez Bel­fond. On était à la grande époque de Fol­lain, de Fré­naud, de Mar­cel Thi­ry. Phi­lippe Jac­cot­tet et Anne Per­rier affer­mis­saient leurs voix… En consa­crant Bras­sens, les aca­dé­mi­ciens consa­craient les formes du pas­sé. Cela scan­da­li­sa Bos­quet, lui qui défen­dait l’exigence d’une poé­sie à l’écriture libre et inquiète, tout en refu­sant les pro­duc­tions illi­sibles, qui hélas, com­men­çaient à foi­son­ner, elles aus­si, dans le lan­der­neau poétique.

Quant à Bras­sens, lui-même, il s’en « fou­tait ». Et ren­dons-lui cette jus­tice, qu’il sut tou­jours pré­ser­ver sa liber­té en res­tant à l’écart des polé­miques qu’il sus­ci­tait bien mal­gré lui, lui qui chan­tait, dans Les trom­pettes de la renom­mée, ce qui fut tou­jours son cré­do d’artiste :

Si le public en veut8, je les sors daredare ;
S’il n’en veut pas, je les remets dans ma gui­tare.
(p. 164)

Et, mine de rien, ces deux jolis alexan­drins, extraits d’une des quelques chan­sons humo­ris­tiques que Bras­sens consa­cra à sa propre répu­ta­tion, laissent entendre qu’il com­po­sait et qu’il com­po­se­rait tou­jours, quoi qu’il advienne, pour son propre plai­sir d’abord, mais que c’était bien le public qui s’appropriait ses chan­sons. Georges Bras­sens, qui ne fai­sait rien pour plaire (comme d’ailleurs rien non plus pour déplaire) accueillait le suc­cès avec une cer­taine indif­fé­rence. Il savait aus­si essuyer l’insulte sans bron­cher. Même cou­vert d’or, il vivait sobre­ment. Hor­mis sa gui­tare et l’amour qu’il avait à pro­non­cer le fran­çais, il n’a jamais eu grand-chose à perdre. C’était bel et bien un homme libre.

Mais il reste que l’épisode d’une contro­verse avor­tée avec Alain Bos­quet met en lumière, comme nous le ver­rons, une des nom­breuses ambigüi­tés qui entou­rèrent, dès ses débuts, l’ours, le gorille, le fier-à-bras de Canet­ti, de Pata­chou et d’un petit quar­te­ron de fidèles, qui crurent en lui, à l’aube des années cinquante.

Car per­sonne, vrai­ment, n’avait pré­vu un suc­cès si rapide.

En le voyant pei­ner sur scène, Pata­chou décide que son pou­lain a besoin de ce que nous appel­le­rions aujourd’hui une « for­ma­tion ». Elle l’emmène en tour­née en Bel­gique, non pour qu’il y chante, mais pour qu’il s’y frotte au monde du spec­tacle et pour qu’il découvre tous les métiers de la scène et sur­tout des cou­lisses. Je doute un peu, quant à moi, de l’efficacité d’un tel stage, mais Bras­sens en ramè­ne­ra des ami­tiés solides avec des Bruxel­lois, et un gout défi­ni­tif pour… le tabac de la Semois !

Tout aus­si prag­ma­tique, quoique bien autre­ment avi­sé, Jacques Canet­ti l’emmène enre­gis­trer ses pre­miers sep­tante-huit tours. En excellent homme d’affaires, il flaire le scan­dale. Les chan­sons de Bras­sens sont jugées por­no­gra­phiques et sédi­tieuses. On les inter­dit sur les ondes natio­nales aux heures de grande écoute. Tant mieux ! Les gens iront se cou­cher plus tard. Le gorille, puis Héca­tombe feront un joli suc­cès sous les man­teaux, et cela se ven­dra comme des petits pains.

L’anecdote donne à penser.

Car Bras­sens, sans le savoir et sans le vou­loir, béné­fi­cie, dans ces années-là, d’un bou­le­ver­se­ment média­tique d’importance. La radio, d’abord, s’était certes bien répan­due en Europe et aux États-Unis pen­dant les années trente. Mais la guerre l’avait en quelque sorte ano­blie. De l’Appel du 18 juin aux dis­cours de Vichy, elle avait ser­vi d’arme de guerre, et les mes­sages codés pour les réseaux de la Résis­tance étaient quel­que­fois sui­vis par ceux-là même qui n’y com­pre­naient rien, mais qui atten­daient tout, de ces cha­ra­bias écou­tés en cachette9.

Elle était pré­sente dans tous les foyers et, avant que la télé­vi­sion enva­hisse tout, on l’écoutait reli­gieu­se­ment, par­fois en famille, ce qui favo­ri­sa et démul­ti­plia le déve­lop­pe­ment de l’art oral par excel­lence qu’est la chanson.

Et les disques ?

Les cires éphé­mères et cra­cho­tantes s’apprêtaient à céder le pas aux matières plas­tiques. Bien­tôt, les prix bais­se­raient, et on pour­rait écou­ter jusqu’à douze chan­sons sur les deux faces d’un seul trente-trois tours !

Bien­tôt, aus­si, les radios se libè­re­raient10.

Dès sa créa­tion, Europe 1 dif­fu­sa har­di­ment Georges Bras­sens à des heures de grande écoute. Le suc­cès, cette fois, débar­quait en plein quai. Bras­sens n’était plus de contre­bande et, on le répé­tait par­tout : c’était le poète de la chanson.

J’ai tou­jours trou­vé très étrange, cette élé­va­tion au rang de poète d’un homme qui refu­sa ce titre avec une obs­ti­na­tion modeste11, et plus étrange encore que ce label fût décer­né par les jour­naux, les radios et les télé­vi­sions qui, dans le même temps, se mirent à bou­der peu à peu la poé­sie, jusqu’à refu­ser d’en parler.

À ceux qui pré­tendent que la lec­ture seule de Georges Bras­sens suf­fit à démon­trer qu’il est poète, j’oppose le simple fait que l’exercice est impos­sible, puisque, tous, nous avons enten­du le chan­teur avant de le lire. Et je mets au défi un ama­teur de poé­sie de trou­ver un inté­rêt puis­sant dans sa maigre pro­duc­tion stric­te­ment poé­tique. Ses romans sont pires encore, et il le savait bien. À l’instar de Jacques Brel, qui fit qua­si­ment le même par­cours dans les mêmes années, Georges Bras­sens dut se dire un beau jour qu’il valait mieux faire un bon chan­son­nier qu’un mau­vais écrivain.

Quelques témoi­gnages confirment qu’il souf­frit un peu de ce qu’il consi­dé­rait comme un abais­se­ment de ses ambi­tions. C’est le prix du génie et de la liber­té : les vrais créa­teurs tâtonnent beau­coup, mais ils finissent tou­jours par trou­ver leur voie, quitte à délais­ser une part de leurs rêves.

Qui repro­che­rait à Georges Bras­sens d’avoir fait le choix de la chan­son, de s’y être tenu avec assi­dui­té et appli­ca­tion, d’y avoir mis de la poé­sie, de la sen­si­bi­li­té, de l’humour et d’être assu­ré­ment deve­nu une réfé­rence musi­cale, tout en don­nant à pen­ser à deux ou trois géné­ra­tions d’auditeurs ?

Mal­gré lui, cepen­dant (car, en somme, seules ses chan­sons ne se fai­saient pas mal­gré lui), cette répu­ta­tion, à mes yeux lar­ge­ment usur­pée, ou plus pré­ci­sé­ment dépla­cée de poète contri­bua à son suc­cès, et pré­ci­sé­ment à son suc­cès média­tique. Car, nous venons de le voir, les médias se feraient rapi­de­ment les fos­soyeurs des poèmes.

Pour être plus pré­cis (et moins polé­mique), le tour­nant des années cin­quante voit pro­li­fé­rer les sta­tions de radios, puis s’installer, dans les ménages, un monstre sonore et visuel fas­ci­nant. Le livre perd son sta­tut de réfé­rence unique et pré­fé­rée dans les domaines de l’apprentissage, de la culture et des loi­sirs. Dès lors, le tour très lit­té­raire et la tona­li­té ouver­te­ment nos­tal­gique des chan­sons de Bras­sens passent très bien sur les ondes. Ils passent pour don­ner, en quelque sorte, des lettres de noblesses à ces vec­teurs cultu­rels en pleine explo­sion. Ils passent aus­si pour ras­su­rer les géné­ra­tions qui, bien­tôt, ne liront plus de poé­sie. Bras­sens s’assied dans leur salon. Ils l’ont, tout de même, leur poète, et tant pis pour les livres de poèmes, qui exigent un effort d’une autre nature !

Certes, je le sais par­fai­te­ment et je l’espèrerais, même, au fond : Georges Bras­sens se fiche­rait bien de mes ana­lyses. Ce qu’on disait de lui l’indifférait à peu près tota­le­ment. Et je pense qu’il rirait de bon cœur, s’il savait qu’il a sus­ci­té, jusqu’en Rus­sie, des fans club ! Que Dieu me frappe d’aphasie / D’influenza / Mais qu’il m’épargne cett’ folie / Tout mais pas ça12, chan­te­rais-je à mon tour. Deve­nir « fan » de Bras­sens contre­di­rait sa liber­té, et j’aurais même, ça et là, de petits reproches à lui faire. Pour­quoi pas ? « Sans la liber­té de blâmer…»

Mais ce qui le tou­che­rait, en revanche, c’est notre atta­che­ment à lui et à son œuvre. Ce fidèle appré­cie­rait notre fidé­li­té. Il serait ravi d’être encore écou­té par les hommes de sa géné­ra­tion (il aurait, tout de même, nonante ans en 2011!), par leurs enfants et par les enfants de ceux-ci. Il écou­te­rait avec bien­veillance et admi­ra­tion les ver­sions qu’ont don­nées de ses chan­sons de jeunes rockeurs comme de vieux jazzmans.

Et peut-être est-ce jus­te­ment ce gout de l’attachement, cette fidé­li­té indomp­table qui m’ont par­ti­cu­liè­re­ment ému chez lui. Fidé­li­té aux per­sonnes, fidé­li­té à la mémoire de ses parents, aux amis, à un style de vie, à un art culti­vé, éla­bo­ré et labou­ré patiem­ment ; fidé­li­té à son public13… Fidé­li­té qui n’entrava jamais sa liber­té. Fidé­li­té que j’aimerais exa­mi­ner, pour conclure, sous l’angle où elle s’éprouve le plus sou­vent fra­gile : dans les remue­ments de l’amour.

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Contrai­re­ment à une répu­ta­tion dont il s’amusa lui-même et qui fit de lui un por­no­graphe (voir p. 113), Georges Bras­sens a com­po­sé de vraies, de belles et d’émouvantes chan­sons d’amour. Des Amou­reux des bancs publics, (p. 61, enre­gis­trée en 1953) à Clai­rette et la four­mi (p. 317, retrou­vée dans ses papiers et enre­gis­trée une pre­mière fois par Jean Ber­to­la en 1982), son œuvre par­court de nom­breux états amou­reux : l’enthousiasme (J’ai ren­dez-vous avec vous, p. 65), la nos­tal­gie (Jeanne Mar­tin, p. 360, L’orage, p. 128), la durée (Saturne, p. 178, Péné­lope, p. 132, La marche nup­tiale, p. 108), mais aus­si l’adultère (sou­vent trai­té avec humour): Le cocu (p. 118), La trai­tresse (p. 145) ou À l’ombre des maris, (p. 254). Divers com­por­te­ments : de la pros­ti­tu­tion (La fille à cent sous, p. 155, La com­plainte des filles de joie, p. 153), à l’inconstance (Le mou­ton de Panurge, p. 186) sont exa­mi­nés avec bien­veillance. Et, si l’on trouve une seule chan­son vrai­ment amère et presque méchante, concer­nant le dépit amou­reux (Sale petit bon­homme, p. 240), les chan­sons d’amour éblouies conti­nuent de nous émou­voir (Dans l’eau de la claire fon­taine, p. 147, Il suf­fit de pas­ser le pont, p. 57, La chasse aux papillons, p. 48, Je me suis fait tout petit, p. 88). De sur­croit, Bras­sens, le liber­taire, ne manque pas de voir dans l’amour une force sub­ver­sive (Les sabots d’Hélène, p. 71, Bécas­sine, p. 233)14.

Il saute évi­dem­ment aux yeux (aux oreilles, plu­tôt), que Georges ne s’est pas pri­vé, en outre, d’irriguer la tra­di­tion des corps de gardes et des cercles d’étudiants. Mais il ne l’a pas fait sans conscience : « Si Bras­sens affec­tionne le juron, la langue verte et par­fois crue […], écri­vait déjà très fine­ment Wal­ter Hil­gers en 196715, ce n’est jamais pour par­ler de lui, mais sou­vent pour dis­si­mu­ler, par pudeur, une sen­si­bi­li­té et une ten­dresse sur­tout à l’égard des humbles […].» On pour­rait déve­lop­per lon­gue­ment ce sens de l’hyperbole pudique chez Georges Bras­sens ; ce gout pro­non­cé qu’il avait pour le second degré — tout le contraire de la vul­ga­ri­té, puisque les « vilains mots » de ses chan­sons, soit fusent comme autant de traits d’esprit, soit, plus sub­ti­le­ment encore, avouent, dans leur ron­deur désar­mante, l’indicible finesse de sa sensibilité.

Du Gorille (p. 35) à l’hilarante Nym­pho­mane (p. 315), le mot cru et la situa­tion outran­cière ali­mentent la verve, l’humour et le sens de l’hyperbole de notre paro­lier. Y voir de la gros­siè­re­té ou de la miso­gy­nie, serait, je le répète, faire fi du gout qu’avait Bras­sens d’inscrire ses chan­sons dans des tra­di­tions bien éta­blies du genre. Mais c’est, plus encore, s’aveugler (ou s’assourdir) sur le fil rouge qui tisse un lien sub­til et rare­ment sou­li­gné dans toutes ces figures de l’érotisme chez Georges Bras­sens : celui de la fra­gi­li­té et de la vul­né­ra­bi­li­té du désir, et du désir mas­cu­lin, en particulier.

Bras­sens n’est pas le seul chan­teur de sa géné­ra­tion a avoir cou­plé le désir sexuel et la pra­tique de la reli­gion16. La reli­gieuse (p. 231), par exemple, ce beau texte qui fit scan­dale en 1969, ne raconte rien d’autres que les tour­ments et les fan­tasmes de jeunes ados dans une église. Ces paroles, qui ne craignent pas d’appeler un chat un chat, furent écrites en un temps où les filles et les gar­çons issus de milieux catho­liques ne se ren­con­traient fina­le­ment qu’à l’occasion des offices religieux.

La chan­son Le fan­tôme (p. 213), mélange avec humour le rêve éro­tique d’un jeune homme et une pro­messe bien moins affrio­lante. Dans son rêve, donc, le nar­ra­teur, dont on ne peut encore devi­ner l’âge, ren­contre un fan­tôme du beau sexe, qu’il convainc sans trop de mal à se lais­ser séduire, mais…

Au p’tit jour on m’a réveillé,
On secouait mon oreiller
Avec un’ fou­gu’ plein’ de promesses.
Mais, foin des délic’s de Capoue !
C’était mon père criant : « Debout !
Vains dieux, tu vas man­quer la messe ! »

Pour l’éteindre ou pour l’exacerber, l’église hante quel­que­fois le désir, chez Bras­sens, comme encore dans Je suis un voyou (p. 75), où le nar­ra­teur-paro­lier détourne une jolie petite Mar­got des rites du catholicisme :

La mignonne allait aux vêpres
Se mettre à genoux.
Alors j’ai mor­du ses lèvres
Pour savoir leur gout…

Sur son impuis­sance à croire, le chan­teur s’expliqua joli­ment dans une pièce assez célèbre de son réper­toire : Le mécréant (p. 139). On ferait à tort de cette chan­son, d’ailleurs pétrie d’humour, une pro­tes­ta­tion laïque. Mais que dirait-on, alors, d’un désir autre­ment plus répan­du que le désir de croire, dans le monde de Georges Bras­sens — un désir que son œuvre nous révèle par­fois mitoyen des pra­tiques reli­gieuses : le simple et fort désir d’aimer la femme ?

La pre­mière chose qui frappe, même quand Bras­sens y va fort dans la cru­di­té de ton et de lan­gage, c’est qu’il ne domine pas son sujet ! Son œuvre est pleine d’histoires plus ou moins tristes, où jamais le chan­teur ne se donne le beau rôle. Le cocu (p. 118)? C’est lui, ou alors, il s’aliène aux maris de ses mai­tresses (À l’ombre des maris, p. 254). Le vain­cu ? C’est lui encore, quand la « belle » de ses chan­sons part au loin, il ne sait trop où mais il sait tou­jours, hélas, avec qui (L’orage, p. 128, Je suis un voyou, p. 75, Comme une fleur, p. 126, Jeanne Mar­tin, p. 360); le voi­là, tou­jours sans gloire, quand il sent sa viri­li­té mena­cée (L’andropause, p. 322) et décon­fit quand telle mégère l’agace ou l’épuise (Miso­gy­nie à part, p. 238, La nym­pho­mane, p. 315, Si seule­ment elle était jolie, p. 339)… Alors, plu­tôt que de tour­ner son dépit en res­sen­ti­ment ou en amer­tume, Georges Bras­sens se moque gen­ti­ment de lui-même, en sou­hai­tant bonne chance aux autres :

Quand vous irez au bois conter fleurette,
Jeunes galants, le ciel soit avec vous.
Je n’eus pas cette chance et le regrette.
Il est des jours où Cupi­don s’en fout.
17

Cette géné­ro­si­té habite, à de très rares excep­tions près, l’œuvre entière du chan­teur. Elle force l’écoute, parce que, par sa nature même, la géné­ro­si­té fait de la place. Trente ans après sa mort, Bras­sens conti­nue de nous tendre ses chan­sons : « Ins­tal­lez-vous », semble-t-il dire à un public qui ne cesse de se rajeu­nir et dont la fer­veur ne fai­blit pas.

Com­plè­te­ment à l’opposé de l’image bru­tale que ses pre­miers com­men­ta­teurs vou­lurent don­ner de lui, Georges Bras­sens est un homme pour qui la viri­li­té ne se construit pas sur le mythe de la puis­sance et de la domi­na­tion. Au contraire, il s’agit plu­tôt de recon­naitre la fra­gi­li­té comme le lieu même où s’exprime son iden­ti­té mas­cu­line. Mais cette fra­gi­li­té ne s’étale pas avec com­plai­sance. Il faut écou­ter des chan­sons fine­ment cise­lées pour s’apercevoir que, loin de pous­ser l’artiste à l’apitoiement, elle le conduit, au contraire, vers une sorte de com­pas­sion dis­crète, d’où peut jaillir la joie de ne rien dominer.

On dirait que sa frai­cheur demeure neuve, comme demeurent jeunes et cui­sants ses pre­mières fêtes et ses pre­miers cha­grins amou­reux. On dirait (et il le dirait bien lui-même), que les mots manquent à l’amour, parce que l’amour est un mys­tère qui, dans le bon­heur ou le mal­heur, déborde du langage.

C’est ce qu’exprime celle de ses chan­sons dont je ferais bien un emblème de l’œuvre entière (et c’est, en effet, le des­tin que lui impo­se­rait son titre): Le bla­son (p. 242).

Le bla­son a connu deux ver­sions au moins. Nous pou­vons entendre la pre­mière dans le DVD du réci­tal don­né par Bras­sens et Pierre Nico­las18 à Bobi­no en 1969. Le texte n’y est pas encore défi­ni­tif, et la musique com­po­sée par Bras­sens étonne par sa légè­re­té. Elle range la chan­son au nombre de ses œuvres comiques, et le public réagit peu.

Trois ans plus tard, la musique a chan­gé ; elle est deve­nue plus grave, et l’humour, dès lors, rem­place la gouaille assez dépla­cée de la pre­mière ver­sion. Le texte est fixé, le grand chef‑d’œuvre est enfin enre­gis­tré chez Phi­lips19 :

Ayant avecques lui tou­jours fait bon ménage,

J’eusse aimé célé­brer, sans être inconvenant,

Tendre corps fémi­nin, ton plus bel apanage,

Que tous ceux qui l’ont vu disent hallucinant

Je ne puis, hélas, citer la chan­son en entier. Elle tourne autour d’un petit mot fameux, de trois lettres pas plus, fami­lier, cou­tu­mier, dont Bras­sens usait et abu­sait dans la vie et dans les chan­sons, mais qu’il s’abstient de pro­non­cer ici, parce qu’il désigne, indi­gne­ment, la fleur la plus douce / Et la plus éro­tique et la plus enivrante du corps de la femme. L’absence de ce mot dans les paroles du Bla­son per­met au chan­teur de déco­cher de jolis traits d’esprit :

Honte à celui-là qui, par dépit, par gageüre,
Dota du même terme, en son fiel venimeux,

Ce grand ami de l’homme et la cin­glante injure ;
Celui-là, c’est pro­bable, en était un fameux.

Mais, au-delà de l’humour qui, comme tou­jours, réta­blit la pudeur, l’espérance et la fra­ter­ni­té avec le public, cette chan­son espère aus­si que l’objet du désir trouve un jour, par la grâce d’un poète ins­pi­ré, un joli nom chrétien.

Un joli nom chré­tien pour dési­gner cela ? Bras­sens n’y va-t-il pas un peu fort ?

Sans doute s’en prend-il, avec son iro­nie cou­tu­mière, aux pudi­bon­de­ries du catho­li­cisme de son temps.

Oui, mais, au-delà du trait, peut-être cherche-t-il aus­si à dire qu’on vit rare­ment à la hau­teur de son désir. Fer­nande (p. 261) et le Bon Dieu (fina­le­ment assez pré­sent dans ses chan­sons) en savent quelque chose : le désir, hein papa, ça n’ se com­mande pas.

  1. Née en 1918, Hen­riette Ragon fon­da son caba­ret à Mont­martre en 1948, à l’enseigne d’une ancienne pâtis­se­rie : Le Pata­chou. La presse la rebap­ti­sa, et c’est sous ce nom qu’elle fit, ensuite, une car­rière internationale.
  2. Cette vie lui plai­sait tel­le­ment qu’il ne quit­ta l’impasse Flo­ri­mont qu’en 1966 — en pleine gloire depuis long­temps déjà — et à la suite d’une que­relle de voi­si­nage. Il faut noter, pour être juste, que le chan­teur avait tout de même fait équi­per la ruelle en eau cou­rante, gaz et élec­tri­ci­té, mais plus, semble-t-il, par recon­nais­sance pour ses vieux logeurs que pour satis­faire son propre bien-être !
  3. Les pagi­na­tions ren­voient au volume des Œuvres com­plètes de Georges Bras­sens, paru à Paris, Au Cherche-Midi en 2007.
  4. Maxime Le Fores­tier a consa­cré deux ans de sa vie à tour­ner dans le monde entier en chan­tant Georges Bras­sens. Il en a enre­gis­tré l’intégrale des chan­sons connues, ce qui, selon moi, consti­tue un fait unique dans l’histoire de la musique de variété.
  5. On retrouve la même veine, par exemple, dans une autre chan­son post­hume : Jeanne Mar­tin (p. 360), qui com­mence comme une petite rêve­rie ano­dine sur le bon vieux temps et qui révèle, en fait, un grand cha­grin d’amour que les années n’ont jamais pu cautériser.
  6. C’est du moins l’opinion qu’il expri­ma le plus sou­vent, mais on put éga­le­ment l’entendre sou­te­nir que la musique comp­tait plus que les paroles dans la réus­site d’une chanson !
  7. Obs­cur, mais magni­fique : on lui doit le texte des Pas­santes.
  8. De ses chansons…
  9. Le plus célèbre de ces mes­sages, deux vers de Ver­laine, popu­la­ri­sés en 1940 par une chan­son de Charles Tre­net : « Les san­glots longs des vio­lons de l’automne / Bercent mon cœur d’une lan­gueur mono­tone » annon­çait, on le sait, le débar­que­ment du 6 juin 1944. Pen­dant la guerre, l’attitude de Bras­sens fut prin­ci­pa­le­ment l’indifférence. « J’aime la France, je n’aime pas la Patrie », répé­tait-il plus tard… À vingt ans, le jeune Georges était tout sim­ple­ment anar­chiste et paci­fiste. Cer­tains jugèrent cette atti­tude pour le moins pares­seuse, et Bras­sens ne se sou­cia guère de ce juge­ment. Il chan­ta plus tard Les deux oncles (p. 183), qui lui valut une volée de quo­li­bets. Le temps a néan­moins don­né rai­son à cette chan­son, si, du moins, on l’écoute du point de vue de l’avenir qu’elle annonçait.
  10. En s’aliénant peu à peu, comme presque tout, aujourd’hui, au pou­voir des « réclames»… On pré­fère, certes, par­ler d’annonceurs dans les années deux-mille, mais la liber­té n’en est pas moins inquiète.
  11. « Je suis un fai­seur de chan­sons », disait-il, magnifiquement.
  12. Je paro­die ici une chan­son post­hume : Le pas­séiste (p. 309).
  13. Georges Bras­sens « tour­nait » envi­ron trois mois par an. Le reste du temps, il se levait à quatre heures, tra­vaillait ses chan­sons jusqu’à midi, déjeu­nait le plus sou­vent seul, et consa­crait le reste de sa jour­née à l’amitié et aux copains. Outre quelques aven­tures de jeu­nesse, on ne lui a connu qu’une liai­son, dont la superbe chan­son La non-demande en mariage (p. 199) décrit bien la nature.
  14. Ce clas­se­ment ne se veut pas com­plet et ces exemples ne se pré­tendent pas exhaustifs.
  15. Wal­ter Hil­gers, « La poé­sie de Georges Bras­sens », dans La Revue nou­velle, 15 mai 1967, p. 513 – 523.
  16. L’époustouflante et très scé­nique Char­lie, t’iras pas au Para­dis de Gil­bert Bécaud, dont l’esthétique paraît aux anti­podes de notre chan­teur, situe pour­tant, elle aus­si, une his­toire de désir dans la nef d’une église !
  17. Extrait de Cupi­don s’en fout (p. 267).
  18. Le contre­bas­siste Pierre Nico­las (1920 – 1990) accom­pa­gna Georges Bras­sens pen­dant trente ans, sur scène et au disque. Détail piquant, il était né à Paris dans une petite mai­son de… l’impasse Florimont.
  19. On sait que Bras­sens conser­vait plu­sieurs ver­sions de cer­taines chan­sons. Il chan­geait de musique, revoyait les textes à l’infini, retou­chait, bif­fait, aug­men­tait, etc. Il est néan­moins raris­sime que l’on puisse, comme ici, com­pa­rer deux ver­sions, et com­prendre le tra­vail du chansonnier.

Noullez


Auteur

Lucien Noullez est enseignant, poète et critique littéraire.