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Femmes et vieillissement : enjeux à venir

Numéro 05/6 Mai-Juin 2011 par Anne-Sophie Parent

juin 2011

Le vieillis­se­ment démo­gra­phique n’est pas un phé­no­mène nou­veau en Europe, mais son impact sur l’é­co­no­mie se ren­force avec le départ à la retraite de la géné­ra­tion des baby-boo­mers qui vient accen­tuer les effets néfastes de la crise actuelle. Mis sous pres­sion par cer­tains grands pays inquiets de devoir finan­cer la dette publique d’autres nations, tous les pays de l’U­nion euro­péenne sont som­més d’in­tro­duire des réformes sévères, notam­ment dans leurs sys­tèmes de pro­tec­tion sociale. Mal­heu­reu­se­ment, la plu­part de ces réformes risquent d’exa­cer­ber les inéga­li­tés hommes-femmes dans l’emploi et à l’âge de la retraite. Un récent arrêt de la Cour de jus­tice de l’U­nion euro­péenne apporte une amé­lio­ra­tion dans ce tableau sinon sombre en ren­for­çant le prin­cipe d’é­ga­li­té consa­cré par le droit de l’U­nion dans l’ac­cès aux pro­duits d’as­su­rance. Enfin, l’an­née euro­péenne du vieillis­se­ment actif et de la soli­da­ri­té inter­gé­né­ra­tion­nelle célé­brée en 2012 et le nou­veau groupe de tra­vail des Nations unies sur les droits des per­sonnes âgées devraient per­mettre de trou­ver des solu­tions durables et justes pour tous.

Même si en Bel­gique, comme dans de nom­breux autres pays euro­péens, les jeunes géné­ra­tions de femmes sont en moyenne mieux édu­quées que les hommes1 et ont plus sou­vent un diplôme de l’enseignement supé­rieur que les hommes2, l’écart sala­rial entre femmes et hommes est tou­jours de 15 % en Bel­gique. Notre pays fait certes un peu mieux que la majo­ri­té des pays euro­péens puisque la moyenne euro­péenne de l’écart sala­rial stagne autour de 17,5 %, mais nous sommes en queue de pelo­ton pour ce qui est du faible taux d’emploi à temps plein des femmes. En effet, 41,5 % des femmes tra­vaillent à temps par­tiel contre seule­ment 8,6 % d’hommes alors que la moyenne euro­péenne pour les femmes est de 31,5 % et 8,3 % pour les hommes. De plus, en Bel­gique, le taux d’emploi des femmes avec enfants n’est que de 71,7 % contre 78,3 % chez les femmes sans enfant, tan­dis que, chez les hommes, la paren­ta­li­té a au contraire un effet béné­fice puisque 92,3 % des hommes avec enfant ont un emploi alors que seuls 83,2 % des hommes sans enfant sont actifs sur le mar­ché du travail.

Discrimination envers les femmes dans l’emploi et à l’âge de la retraite

L’écart sala­rial plus modé­ré en Bel­gique s’explique en par­tie par le recours bien supé­rieur des femmes au temps par­tiel com­pen­sé notam­ment dans le cadre du cré­dit temps, mesure prise au milieu des années quatre-vingt pour favo­ri­ser l’emploi des femmes en leur per­met­tant de mieux conci­lier vie pro­fes­sion­nelle et obli­ga­tions fami­liales. L’introduction du cré­dit temps a certes per­mis une cer­taine com­pen­sa­tion de l’impact que ces inter­rup­tions de car­rière ont sur les reve­nus des femmes, mais l’écart de reve­nu à tout âge montre sur­tout que les mesures intro­duites en Bel­gique pour favo­ri­ser une meilleure éga­li­té hommes-femmes laissent encore à dési­rer car elles per­pé­tuent des inéga­li­tés dans le par­cours pro­fes­sion­nel, les reve­nus tirés de l’emploi et les res­sources dont dis­posent les femmes une fois arri­vées l’âge de la retraite. Aujourd’hui les reve­nus moyens de retraite des femmes sont encore très net­te­ment infé­rieurs à ceux des hommes dans tous les sec­teurs (80 % chez les fonc­tion­naires, 57 % chez les sala­riés et 37,5 % chez les indépendants).

L’impact néga­tif de la paren­ta­li­té sur les femmes et le taux éle­vé de temps par­tiel chez les mères de famille montrent qu’en Bel­gique les soins aux per­sonnes dépen­dantes (enfants, parents âgés) res­tent encore essen­tiel­le­ment une affaire de femmes. Si la répar­ti­tion des charges fami­liales entre les parents de jeunes enfants évo­lue, c’est en bonne par­tie dû au nombre crois­sant de divorces ou de sépa­ra­tions et des accords de garde par­ta­gée qui en résultent.

Par contre, pour la prise en charge des per­sonnes âgées dépen­dantes, c’est encore essen­tiel­le­ment sur les femmes que ces charges conti­nuent de retom­ber et les choses ne semblent pas prêtes à chan­ger de sitôt dans le contexte actuel de réduc­tion des dépenses publiques.

De plus, les mères de famille sont sou­vent dou­ble­ment péna­li­sées par rap­port aux hommes puisque l’impact néga­tif de la paren­ta­li­té sur leur car­rière se répète une fois qu’elles deviennent grands-mères, et explique en grande par­tie le très faible taux d’emploi des femmes de cin­quante-cinq à soixante-quatre ans (en 2009 seules 27,7 % tra­vaillaient encore à cin­quante-cinq ans et 19,7 % à soixante ans).

Lorsqu’on sait que seul un enfant en bas âge sur trois est pris en charge dans le cadre ins­ti­tu­tion­nel, on devine faci­le­ment qui se dévoue pour s’occuper des tout petits pen­dant que les jeunes mères essaient de se main­te­nir sur le mar­ché du tra­vail. Pour l’instant, ce sont sou­vent les grands-mères qui décident de pas­ser à un temps par­tiel, voire de quit­ter le mar­ché du tra­vail de manière pré­ma­tu­rée, pour prê­ter main­forte aux jeunes parents, même si cela se fait au détri­ment de leurs propres droits futurs à une pen­sion décente.

Les femmes qui ont actuel­le­ment cin­quante-cinq ans et plus prennent d’autant plus vite cette déci­sion que les récentes réformes des sys­tèmes de pen­sion — éga­li­sa­tion de l’âge de départ à la retraite à soixante-cinq ans et exten­sion à qua­rante-cinq ans de la durée de coti­sa­tion pour avoir droit à une pen­sion com­plète, comme pour les hommes — font que pour la majo­ri­té d’entre elles, qui ont connu des inter­rup­tions de car­rière non com­pen­sées pour éle­ver leurs enfants, conti­nuer à tra­vailler n’en vaut pas vrai­ment la chan­delle. Le cré­dit temps, qui per­met au tra­vailleur de réduire, voire d’interrompre son temps de tra­vail pen­dant une cer­taine période pour des rai­sons bien pré­cises et à des condi­tions bien défi­nies (congé paren­tal, congé pour soins pal­lia­tifs, congé pour assis­tance médi­cale), n’a été intro­duit qu’en 1985. De nom­breuses femmes qui ont aujourd’hui entre cin­quante-cinq et soixante-cinq ans n’ont pas pu béné­fi­cier de pauses car­rière adé­qua­te­ment com­pen­sées lorsqu’elles ont eu leurs enfants. Par contre, la durée de coti­sa­tion pour avoir droit à une pen­sion com­plète est pas­sée à qua­rante-cinq ans pour toutes les femmes depuis 2009, mais sans com­pen­sa­tion rétro­ac­tive des périodes d’inactivité anté­rieures jus­ti­fiées par des rai­sons familiales.

Le ren­for­ce­ment du lien entre les coti­sa­tions ver­sées et le niveau de pen­sion qui sera réel­le­ment per­çu — mesure incluse dans le Pacte pour l’Euro adop­té le 11 mars 2011 par les chefs d’État euro­péens à la demande de l’Allemagne et de la France — aura pour effet d’accroitre les inéga­li­tés de reve­nu à l’âge de la retraite des femmes si aucun méca­nisme adé­quat n’est mis en place pour com­pen­ser les périodes d’interruption de car­rière ou de temps par­tiel jus­ti­fiées par des rai­sons fami­liales, tant dans les pen­sions du pre­mier pilier que dans les pen­sions com­plé­men­taires qui vont jouer un rôle crois­sant dans le taux de remplacement.

Le cré­dit temps n’est certes pas la pana­cée, mais il est pré­cieux pour per­mettre aux femmes de récon­ci­lier emploi, paren­ta­li­té et grand-paren­ta­li­té. C’est pour­quoi la remise en ques­tion de l’accès au cré­dit temps par la Fédé­ra­tion belge des entre­prises (FEB), qui estime que de nom­breux tra­vailleurs de plus de cin­quante ans y ont recours pour ter­mi­ner « relax » en atten­dant leur pré­pen­sion, prouve leur totale mécon­nais­sance de la réa­li­té de ter­rain vécue par de nom­breuses femmes de la géné­ra­tion sand­wich (de qua­rante-cinq à soixante-cinq ans) qui cherchent à se main­te­nir dans l’emploi mal­gré les lourdes charges fami­liales qui pèsent sur elles (soins aux enfants, petits-enfants et aux parents âgés). Si le gou­ver­ne­ment déci­dait de suivre la recom­man­da­tion de la FEB et d’abroger le cré­dit temps au pré­texte qu’il faut lier plus étroi­te­ment contri­bu­tions et droits à la pen­sion, cela aggra­ve­rait encore les dif­fi­cul­tés aux­quelles sont confron­tées les femmes sur le mar­ché du tra­vail et n’aiderait pas à faire mon­ter leur taux d’emploi. Or c’est chez les femmes, notam­ment les femmes âgées, qu’existe le plus grand poten­tiel d’augmentation pour atteindre les objec­tifs de plein-emploi (75 %) que l’Union euro­péenne s’est fixés pour la décen­nie à venir dans le cadre de sa stra­té­gie Europe 2020.

Ce ren­for­ce­ment du lien entre coti­sa­tions et pen­sion per­çue sera encore plus pré­ju­di­ciable pour les femmes qui ont aujourd’hui entre cin­quante-cinq et soixante-cinq ans, et ont pris des pauses car­rière non com­pen­sées à l’époque pour éle­ver leurs enfants et s’occuper des per­sonnes dépen­dantes de leur famille puisque, pour elles, les mesures actuelles ne com­pensent pas le fait qu’il leur est désor­mais impos­sible d’atteindre le nombre d’années requis pour une pen­sion pleine en rai­son de leur car­rière rac­cour­cie pour rai­sons fami­liales jus­ti­fiées. Il est donc néces­saire de tenir compte de l’impact aggra­vé sur les femmes âgées des réformes intro­duites ces der­nières années et d’adopter des mesures de com­pen­sa­tion pour évi­ter une sur­pé­na­li­sa­tion de ces femmes. De telles mesures sont prises dans le cadre des réformes actuelles dans cer­tains pays sous forme, par exemple, d’une majo­ra­tion de deux ans par enfant du nombre d’années assi­mi­lées reprises pour le cal­cul de la pen­sion. Autre exemple : en France, en main­te­nant l’âge légal de droit à une pen­sion com­plète à soixante-cinq ans au lieu de soixante-sept ans pour les per­sonnes qui ont éle­vé au moins trois enfants et pris un temps par­tiel ou inter­rom­pu leur car­rière pour les éle­ver, le légis­la­teur fran­çais, en intro­dui­sant sa nou­velle réforme, a vou­lu limi­ter l’impact néga­tif aggra­vé du report de l’âge légal de la pen­sion à soixante-sept ans sur les mères de famille nombreuse.

Les mesures adop­tées pour favo­ri­ser une meilleure répar­ti­tion des charges fami­liales entre les hommes et les femmes com­mencent à don­ner des résul­tats et les jeunes pères s’investissent plus dans l’éducation et la prise en charge de leurs enfants aujourd’hui qu’hier. Cette ten­dance s’accroit éga­le­ment en rai­son du nombre crois­sant d’enfants dont les parents se par­tagent la garde. Tou­te­fois, la plu­part des hommes qui passent à un temps par­tiel, ou sont moins dis­po­nibles pour faire des heures sup­plé­men­taires parce qu’ils ont déci­dé de s’investir dans les charges fami­liales, com­mencent à res­sen­tir les mêmes effets néga­tifs sur leur car­rière que les femmes : moins de pers­pec­tive d’avancement, salaire infé­rieur, etc. C’est une ten­dance à laquelle les gou­ver­ne­ments et les par­te­naires sociaux devraient faire atten­tion afin d’éviter qu’à l’avenir ceux qui décident d’avoir des enfants, qu’ils soient hommes ou femmes, ne soient péna­li­sés par rap­port à ceux qui font le choix de ne pas en avoir. Il faut que notre socié­té s’adapte pour per­mettre à cha­cun de choi­sir de fon­der une famille sans consé­quence néga­tive sur sa car­rière et ses droits à une pen­sion décente. Dans cer­tains pays de l’Union euro­péenne, fon­der une famille est deve­nu ces der­nières années un luxe que beau­coup ne peuvent plus se per­mettre et cette réa­li­té ne fera qu’accélérer le vieillis­se­ment démo­gra­phique que connait l’Europe aujourd’hui.

Risque d’augmentation de la pauvreté chez les femmes âgées

Comme l’a sou­li­gné le Par­le­ment euro­péen le 8 mars 2011, « La crise éco­no­mique, finan­cière et sociale à laquelle doivent actuel­le­ment faire face l’Union euro­péenne et le reste du monde engendre un ensemble de retom­bées néga­tives spé­ci­fiques, qui influent direc­te­ment sur les condi­tions de vie et de tra­vail des femmes, et sur leur place dans la socié­té ». Selon le rap­port du Par­le­ment, « les causes struc­tu­relles de la pau­vre­té ont un effet dis­pro­por­tion­né sur les femmes. Paral­lè­le­ment, force est de sou­li­gner que la contri­bu­tion des femmes au déve­lop­pe­ment de la famille, de la socié­té et de l’économie est régu­liè­re­ment sous-esti­mée et sous-payée. La pau­vre­té fémi­nine reste dis­si­mu­lée dans les sta­tis­tiques et les régimes de sécu­ri­té sociale. D’après le rap­port annuel 2010 de la Com­mis­sion sur l’égalité entre les femmes et les hommes, la pau­vre­té est l’un des domaines où les écarts entre hommes et femmes per­sistent ; alors que les femmes sont plus expo­sées au risque de pau­vre­té et subissent dif­fé­rem­ment l’exclusion sociale, en par­ti­cu­lier les femmes âgées dont le risque de pau­vre­té s’élevait en 2008 à 22 %, contre 16 % pour les hommes âgés3 ». La pré­si­dence belge du Conseil de l’Union euro­péenne avait d’ailleurs recon­nu dans son Fait du jour n° 54 du 25 aout 20104 qu’«au sein de l’Union euro­péenne, le risque de pau­vre­té est plus grand pour les femmes âgées que pour les hommes âgés ».

Chez les femmes de sep­tante-cinq ans et plus, le risque de pau­vre­té est encore plus éle­vé et touche plus d’une femme sur trois, et on peut craindre que ce chiffre n’augmente rapi­de­ment chez les femmes âgées dans les années à venir en rai­son des réformes inadé­quates intro­duites récem­ment dans les sys­tèmes de pen­sion et dans la prise en charge des soins de san­té et de dépen­dance, et en rai­son des évo­lu­tions majeures dans les struc­tures fami­liales qui affectent éga­le­ment la géné­ra­tion des baby-boo­mers. Aujourd’hui, c’est en effet dans la tranche d’âge des cin­quante à soixante ans qu’on trouve le plus grand nombre de divorces. Les baby-boo­meuses ont donc plus de risques de se retrou­ver seules à l’âge de la retraite et non pro­prié­taires de leur loge­ment, deux fac­teurs aggra­vants du risque de pauvreté.

Par ailleurs, la remise en ques­tion de l’indexation auto­ma­tique des salaires — et par réper­cus­sion des pen­sions — aura un impact désas­treux car, avec l’inflation qui redé­marre, le pou­voir d’achat des per­sonnes âgées, et en par­ti­cu­lier des femmes âgées, va fondre comme neige au soleil. C’est d’autant plus inquié­tant que, lorsque le cout de la vie aug­mente de 2 % pour un ménage d’âge moyen, le cout du panier de biens et ser­vices dont ont besoin les per­sonnes âgées aug­mente, lui, d’environ 6 % en rai­son des ser­vices gour­mands en main‑d’œuvre — et donc cou­teux — dont elles ont besoin. C’est d’autant plus vrai que la per­sonne est très âgée et vit seule.

Il est grand temps que les déci­deurs poli­tiques s’attaquent sérieu­se­ment au pro­blème de la pau­vre­té des femmes âgées car trop sou­vent la réa­li­té vécue au quo­ti­dien par des mil­lions de femmes à tra­vers l’Union euro­péenne ne trans­pa­rait pas et seuls les inté­rêts des tra­vailleurs encore en acti­vi­té sont pris en compte dans les débats entre par­te­naires sociaux. C’est pour­tant indis­pen­sable si les pays membres de l’Union euro­péenne veulent atteindre l’objectif qu’ils se sont fixé de réduire de 25 % le nombre de per­sonnes en situa­tion de pau­vre­té d’ici 2020. Espé­rons que leurs efforts ne se concen­tre­ront pas uni­que­ment sur ceux qui sont juste en des­sous du seuil de pau­vre­té et qu’il sera rela­ti­ve­ment aisé de faire mon­ter au-des­sus de la barre au détri­ment de ceux, et sur­tout celles, qui sont très en des­sous du seuil et pour qui des mesures beau­coup plus éner­giques sont nécessaires.

Avancée majeure dans la protection des droits des femmes

Si, pour toutes les rai­sons citées, les femmes qui appar­tiennent à la géné­ra­tion des baby-boo­mers seront davan­tage confron­tées dans les années à venir au risque de vivre dans la pré­ca­ri­té dans la grande majo­ri­té des pays d’Europe, et ce mal­gré un impor­tant dis­po­si­tif juri­dique cen­sé garan­tir l’égalité aux femmes, une bonne nou­velle vient tou­te­fois éclair­cir ce tableau sinon plu­tôt sombre. Le cadre juri­dique euro­péen de lutte contre la dis­cri­mi­na­tion sur la base du sexe vient de se ren­for­cer avec l’arrêt de la Cour de jus­tice de l’Union euro­péenne (CJUE) dans l’affaire C‑236/09 qui oppo­sait l’association belge des consom­ma­teurs Test-Achats et l’État belge.

La Cour vient en effet de déci­der que la prise en compte du sexe de l’assuré en tant que fac­teur de risques dans les contrats d’assurance consti­tue une dis­cri­mi­na­tion et impose que la règle des primes et des pres­ta­tions uni­sexes s’applique à comp­ter du 21 décembre 2012.

Les réformes intro­duites dans les sys­tèmes de pro­tec­tion sociale par les gou­ver­ne­ments pour réduire la dette publique en réin­di­vi­dua­li­sant par­tiel­le­ment les risques de la vie (san­té, pen­sion, dépen­dance) ris­quaient d’avoir un impact néga­tif aggra­vé sur les femmes puisque les États membres pou­vaient, en ver­tu de l’article 5.2 de la direc­tive 2004/113, « auto­ri­ser des dif­fé­rences pro­por­tion­nelles en matière de primes et de pres­ta­tions pour les assu­rés lorsque le sexe est un fac­teur déter­mi­nant dans l’évaluation des risques, sur la base de don­nées actua­rielles et sta­tis­tiques per­ti­nentes et pré­cises » à l’exception de la gros­sesse et la mater­ni­té. La Bel­gique avait ain­si déci­dé d’autoriser les dif­fé­rences de trai­te­ment dans le domaine des assu­rances vie, sou­vent uti­li­sées comme épargne pen­sion. D’autres pays avaient auto­ri­sé la seg­men­ta­tion hommes-femmes dans tous les domaines d’assurance, y com­pris l’assurance com­plé­men­taire san­té et l’assurance pri­vée dépendance.

La Cour a esti­mé que l’article 5.2 per­met­tant une dif­fé­rence de trai­te­ment dans les assu­rances n’était qu’une pro­vi­sion tran­si­toire des­ti­née à per­mettre au sec­teur de l’assurance de s’adapter, mais ne per­met­tait aucu­ne­ment aux États membres de déro­ger indé­fi­ni­ment au prin­cipe d’égalité entre les femmes et les hommes consa­cré par l’article 5.1 de cette directive.

Avec les règles actuel­le­ment en vigueur, à mon­tant égal inves­ti dans un plan d’épargne pen­sion, les femmes retirent des annui­tés infé­rieures à celles des hommes sous pré­texte qu’elles ont une espé­rance de vie supé­rieure de quelques années à celle des hommes. Or, si le but des réformes actuelles est de limi­ter l’impact des sys­tèmes de pen­sions du pre­mier pilier sur les bud­gets publics en comp­tant de plus en plus sur les fonds de pen­sions com­plé­men­taires pour assu­rer un taux de rem­pla­ce­ment adé­quat, il est impor­tant de garan­tir aux femmes l’égalité de trai­te­ment tant dans les pen­sions du pre­mier pilier, comme c’est déjà le cas, que dans les primes et pres­ta­tions des pen­sions com­plé­men­taires afin de leur garan­tir à l’âge de la retraite un pou­voir d’achat égal à inves­tis­se­ment égal. Sans cet arrêt, l’écart de reve­nu entre hommes et femmes de soixante-cinq ans et plus allait aller en s’aggravant alors que le cout de la vie est le même pour les deux groupes. Les pre­mières esti­ma­tions des assu­reurs bri­tan­niques concluent que, à la suite de la déci­sion de la cjue, les annui­tés des femmes aug­men­te­ront d’environ 6 %, une somme non négli­geable si les pen­sions com­plé­men­taires de type assu­rance sont ame­nées à jouer pro­gres­si­ve­ment un rôle plus impor­tant dans les reve­nus à l’âge de la retraite.

L’arrêt de la cjue aura éga­le­ment un impact encore plus posi­tif pour les femmes âgées vivant dans les pays qui avaient choi­si d’autoriser les dif­fé­rences de trai­te­ment dans d’autres pro­duits d’assurance essen­tiels aujourd’hui comme l’assurance san­té com­plé­men­taire et l’assurance dépen­dance, domaines où les femmes sont éga­le­ment dis­cri­mi­nées en rai­son de leur lon­gé­vi­té supérieure.

Dans le contexte actuel de désen­ga­ge­ment des auto­ri­tés publiques des res­pon­sa­bi­li­tés de pro­tec­tion sociale qui leur incom­baient dans le modèle social euro­péen, cette nou­velle est impor­tante, car elle cor­rige l’une des consé­quences néga­tives de la dému­tua­li­sa­tion des risques de la vie : pen­sion, san­té, soins de longue durée. Si la déci­sion de la CJUE se jus­ti­fie d’un point de vue de droit à l’égalité, elle se jus­ti­fie éga­le­ment en rai­son de la conver­gence crois­sante des espé­rances de vie hommes-femmes. En Bel­gique, l’espérance de vie des hommes conti­nue à aug­men­ter tan­dis que celle des femmes com­mence à stag­ner. Ce rap­pro­che­ment des espé­rances de vie des deux sexes trouve pro­ba­ble­ment son ori­gine dans les condi­tions de vie des femmes d’aujourd’hui qui doivent sou­vent mener une vie dou­ble­ment rem­plie en cumu­lant car­rière pro­fes­sion­nelle et obli­ga­tions fami­liales alors que les condi­tions de vie et de tra­vail des hommes conti­nuent de s’améliorer.

Problématique liée au grand âge

Enfin, les hommes et les femmes ne sont pas égaux face au grand âge et à la dépen­dance. En Bel­gique, les femmes vivent en moyenne cinq ans et demi de plus que les hommes et finissent plus sou­vent leur vie seules qu’eux. La mala­die d’Alzheimer et les démences liées à l’âge ont aus­si un visage plus sou­vent fémi­nin. La ques­tion de la prise en charge des per­sonnes très âgées et du finan­ce­ment de la dépen­dance se pose déjà et va néces­si­ter des solu­tions inno­vantes car il faut répondre aux besoins en crois­sance expo­nen­tielle tout en évi­tant de faire peser le far­deau de cette prise en charge sur les épaules des géné­ra­tions sui­vantes de femmes afin de leur per­mettre de se main­te­nir dans l’emploi et de com­battre les inéga­li­tés hommes-femmes.

De plus en plus, la ten­dance est à main­te­nir les per­sonnes âgées aus­si long­temps que pos­sible chez elles, même une fois que la dépen­dance sur­vient. Si c’est en géné­ral l’option pré­fé­rée d’une majo­ri­té de per­sonnes âgées vivant en couple, ce n’est pas tou­jours la solu­tion qui convient le mieux aux femmes vivant seules. Ain­si en Suède, le Par­le­ment s’est pen­ché il y a quelques années sur les chiffres impor­tants de femmes âgées qui deman­daient une place en mai­son de retraite alors que leur état de san­té ne le néces­si­tait pas. Ils ont remar­qué que leur moti­va­tion prin­ci­pale était de rompre l’isolement dans lequel elles se trou­vaient et de trou­ver un lieu de vie plus sécu­ri­sé. C’est pour mieux répondre à ces besoins que de nou­velles struc­tures de loge­ments enca­drés, mais non médi­ca­li­sés, ont vu le jour. Ces nou­velles struc­tures com­po­sées d’appartements indi­vi­duels, ser­vis par une mai­tresse de mai­son char­gée de veiller au bien-être de cha­cun, ren­contrent un grand suc­cès et coutent net­te­ment moins cher à la com­mu­nau­té et aux rési­dents que les struc­tures médi­ca­li­sées qui sont désor­mais réser­vées aux per­sonnes âgées ayant des pro­blèmes de san­té complexes.

2012, Année européenne du vieillissement actif et de la solidarité intergénérationnelle

Depuis des années, un groupe de vingt orga­ni­sa­tions euro­péennes mené par le réseau euro­péen age fait cam­pagne pour convaincre les déci­deurs poli­tiques de chan­ger d’approche dans leur réponse au vieillis­se­ment démo­gra­phique et de mieux prendre en compte la dimen­sion genre du vieillis­se­ment démo­gra­phique. La crise actuelle a démon­tré qu’il est plus urgent que jamais de revoir fon­da­men­ta­le­ment le mode de fonc­tion­ne­ment de nos socié­tés afin de per­mettre à cha­cun de par­ti­ci­per à l’emploi, à l’économie et à la vie de sa com­mu­nau­té quels que soient son âge et son sexe.

Comme le sou­li­gnait AGE dans une bro­chure publiée en avril 2009 pour mar­quer la deuxième jour­née euro­péenne de la soli­da­ri­té inter­gé­né­ra­tion­nelle5, « notre socié­té tout entière va devoir s’adapter aux besoins de sa popu­la­tion vieillis­sante, mais aus­si aux dif­fi­cul­tés nou­velles que ren­contrent les autres groupes d’âge, pour que toutes les géné­ra­tions puissent conti­nuer à se sou­te­nir mutuel­le­ment et à vivre ensemble sans conflit. Cela veut dire qu’il faut revoir ensemble nos poli­tiques et pra­tiques en matière d’urbanisme, de déve­lop­pe­ment rural, de trans­ports publics, d’accès aux soins de san­té, de pro­tec­tion sociale, d’emploi, de par­ti­ci­pa­tion citoyenne, de loi­sirs, etc. ». C’est d’autant plus néces­saire que notre mode de fonc­tion­ne­ment actuel pré­vu pour un pro­fil mas­cu­lin n’est pas adap­té aux besoins des femmes et les empêche de par­ti­ci­per plei­ne­ment à la vie sociale et éco­no­mique de notre socié­té alors qu’on a besoin d’elles.

[(AGE Plat­form Europe est un réseau euro­péen qui regroupe près de cent-cin­quante orga­ni­sa­tions de per­sonnes âgées de cin­quante ans et plus, qui a pour voca­tion de faire connaitre et de pro­mou­voir les inté­rêts des cent-cin­quante mil­lions de per­sonnes âgées que compte l’Union euro­péenne et de les sen­si­bi­li­ser aux ques­tions qui les pré­oc­cupent le plus. age a vu le jour en jan­vier 2001 et est le fruit d’une réflexion sur les moyens d’améliorer et de ren­for­cer la coopé­ra­tion entre les orga­ni­sa­tions de per­sonnes âgées à l’échelon européen.)]

À la suite de cette cam­pagne, la Com­mis­sion euro­péenne a pro­po­sé que 20126 soit dési­gnée année euro­péenne du vieillis­se­ment actif et de la soli­da­ri­té entre les géné­ra­tions, pro­po­si­tion sou­te­nue par le Par­le­ment euro­péen et qui devrait être offi­ciel­le­ment adop­tée par le Conseil en juin 2011. Cette année, qui mar­que­ra les dix ans du Plan des Nations unies pour le vieillis­se­ment vise­ra à : pro­mou­voir le vieillis­se­ment actif dans l’emploi et dans la com­mu­nau­té par le biais du béné­vo­lat et des soins infor­mels, et pro­mou­voir le vieillis­se­ment en bonne san­té et la vie autonome.

Par ailleurs, les Nations unies viennent de mettre sur pied un groupe de tra­vail sur les droits fon­da­men­taux des per­sonnes âgées et com­mencent à tra­vailler à un pro­jet de conven­tion des droits des per­sonnes âgées.

Espé­rons que l’année 2012 et le tra­vail qui com­mence aux Nations unies seront autant d’occasions pour les déci­deurs poli­tiques de pro­po­ser des mesures pour per­mettre à cha­cun, et en par­ti­cu­lier les femmes, de vieillir dans des condi­tions dignes du XXIe siècle.

  1. 85,8 % des femmes contre 80,9 % d’hommes âgés de vingt à vingt-quatre ans ont fini des études secon­daires (moyenne dans l’Union euro­péenne : 81,4 % pour les femmes et 75,9 % pour les hommes).
  2. En 2009, il y avait cent-qua­rante-deux femmes diplô­mées de l’enseignement supé­rieur pour cent hommes.
  3. Rap­port sur le visage de la pau­vre­té fémi­nine dans l’Union européenne
  4. Fait du Jour n° 54 de la pré­si­dence belge de l’Union euro­péenne.
  5. www.age-platform.eu/images/stories/en/age-Solidarity-brochure-fr.pdf
  6. http://ec.europa.eu/social/main.jsp?langId=fr&catId=89&newsId=860

Anne-Sophie Parent


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