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Europe : crise et fin ?

Numéro 9 Septembre 2010 par Etienne Balibar

septembre 2010

Bien que ce texte du phi­lo­sophe fran­çais Étienne Bali­bar date du mois de mai, les pro­blèmes qu’il pose nous semblent tou­jours d’une grande actualité.

La crise ne fait que commencer

En quelques semaines, on aura donc vu la révé­la­tion de la dis­si­mu­la­tion de la dette grecque avec l’aide de Gold­mann et Sachs, l’annonce par le gou­ver­ne­ment Papan­dreou de la pos­si­bi­li­té d’un défaut de paie­ment de nou­veaux inté­rêts de sa dette, bru­ta­le­ment mul­ti­pliés, l’imposition à la Grèce d’un plan d’austérité sau­vage en contre­par­tie du prêt euro­péen, puis la « baisse de nota­tion » de l’Espagne et du Por­tu­gal, la menace d’éclatement de l’euro, la créa­tion du fonds de secours euro­péen de 750 mil­liards (à la demande, notam­ment, des États-Unis), la déci­sion contraire à ses sta­tuts par la BCE de rache­ter des obli­ga­tions sou­ve­raines, et l’adoption des poli­tiques de rigueur dans une dizaine de pays. Ce n’est qu’un début, car ces nou­veaux épi­sodes d’une crise ouverte il y a deux ans par l’effondrement du cré­dit immo­bi­lier amé­ri­cain en pré­fi­gurent d’autres. Ils démontrent que le risque de krach per­siste ou même s’accroit, ali­men­té par l’existence d’une masse énorme de titres « pour­ris », accu­mu­lée au cours de la décen­nie pré­cé­dente par la consom­ma­tion à cré­dit et par la titri­sa­tion des assu­rances et la conver­sion des cre­dit default swaps en pro­duits finan­ciers, objets de spé­cu­la­tion à court terme. Le « mis­ti­gri » des créances dou­teuses court tou­jours, et les États courent der­rière lui. La spé­cu­la­tion se porte désor­mais sur les mon­naies et les dettes publiques. Or l’euro consti­tue aujourd’hui le maillon faible de cette chaine, et avec lui l’Europe. Les consé­quences en seront dévastatrices.

Les Grecs ont raison de se révolter

Pre­mier effet de la crise et du « remède » qui lui a été appli­qué : la colère de la popu­la­tion grecque. A‑t-elle donc tort de refu­ser ses « res­pon­sa­bi­li­tés » ? A‑t-elle rai­son de dénon­cer une « puni­tion col­lec­tive » ? Indé­pen­dam­ment des pro­vo­ca­tions cri­mi­nelles qui l’ont enta­chée, cette colère est jus­ti­fiée pour trois rai­sons au moins. L’imposition de l’austérité s’est accom­pa­gnée d’une stig­ma­ti­sa­tion déli­rante du peuple grec, tenu pour cou­pable de la cor­rup­tion et des men­songes de sa classe poli­tique dont (comme ailleurs) pro­fitent lar­ge­ment les plus riches (en par­ti­cu­lier sous forme d’évasion fis­cale). Elle est pas­sée, une fois de plus (une fois de trop?), par le ren­ver­se­ment des enga­ge­ments élec­to­raux du gou­ver­ne­ment, hors de tout débat démo­cra­tique. Enfin, elle a vu l’Europe appli­quer en son propre sein, non des pro­cé­dures de soli­da­ri­té, mais les règles léo­nines du FMI, qui visent à pro­té­ger les créances des banques, mais annoncent une réces­sion sans fin pré­vi­sible du pays. Les éco­no­mistes s’accordent à pro­nos­ti­quer sur ces bases un « défaut » assu­ré du Tré­sor grec, une conta­gion de la crise, et une explo­sion du taux de chô­mage, sur­tout si les mêmes règles s’appliquent à d’autres pays vir­tuel­le­ment en faillite au gré des « nota­tions » du mar­ché, comme le réclament bruyam­ment les par­ti­sans de l’«orthodoxie ».

La politique qui ne dit pas son nom

Dans le « sau­ve­tage » de la mon­naie com­mune, dont les Grecs auront été les pre­mières vic­times (mais ne seront pas les der­nières), les moda­li­tés pré­va­lant à ce jour (impo­sées notam­ment par l’Allemagne) mettent en avant, prio­ri­tai­re­ment, la géné­ra­li­sa­tion de la « rigueur » bud­gé­taire (ins­crite dans les trai­tés fon­da­teurs, mais jamais véri­ta­ble­ment appli­quée), et secon­dai­re­ment la néces­si­té d’une « régu­la­tion » — très modé­rée — de la spé­cu­la­tion et de la liber­té des hedge funds (déjà évo­quée après la crise des sub­primes et les faillites ban­caires de 2008). Les éco­no­mistes néo­key­né­siens ajoutent à ces exi­gences celle d’une avan­cée vers le « gou­ver­ne­ment éco­no­mique » euro­péen (notam­ment l’unification des poli­tiques fis­cales), voire des plans d’investissements éla­bo­rés en com­mun : faute de quoi le main­tien d’une mon­naie unique s’avèrera impossible.

Ce sont là, à l’évidence, des pro­po­si­tions inté­gra­le­ment poli­tiques (et non pas tech­niques). Elles s’inscrivent dans des alter­na­tives à débattre par les citoyens, car leurs consé­quences seront irré­ver­sibles pour la col­lec­ti­vi­té. Or le débat est biai­sé par la dis­si­mu­la­tion de trois don­nées essentielles :

  • la défense d’une mon­naie et son uti­li­sa­tion conjonc­tu­relle (sou­tien, déva­lo­ri­sa­tion) entrainent soit un assu­jet­tis­se­ment des poli­tiques éco­no­miques et sociales à la toute-puis­sance des mar­chés finan­ciers (avec leurs « nota­tions » auto­réa­li­sa­trices et leurs « ver­dicts » pré­ten­du­ment sans appel), soit un accrois­se­ment de la capa­ci­té des États (et plus géné­ra­le­ment de la puis­sance publique) à limi­ter leur insta­bi­li­té et à pri­vi­lé­gier les inté­rêts à long terme sur les pro­fits spé­cu­la­tifs. C’est l’un ou c’est l’autre.
  • sous cou­vert d’une har­mo­ni­sa­tion rela­tive des ins­ti­tu­tions et d’une garan­tie de cer­tains droits fon­da­men­taux, la construc­tion euro­péenne dans sa forme actuelle, avec les forces qui l’orientent, n’a ces­sé de favo­ri­ser la diver­gence des éco­no­mies natio­nales, qu’elle devait théo­ri­que­ment rap­pro­cher au sein d’une zone de pros­pé­ri­té par­ta­gée : cer­taines dominent les autres, soit en termes de parts de mar­ché, soit en termes de concen­tra­tion ban­caire, soit en les trans­for­mant en sous-trai­tants. Les inté­rêts des nations, sinon des peuples, deviennent contradictoires.
  • le troi­sième pilier d’une poli­tique key­né­sienne géné­ra­trice de confiance, en plus de la mon­naie et de la fis­ca­li­té, à savoir la poli­tique sociale, la recherche du plein-emploi et l’élargissement de la demande par la consom­ma­tion popu­laire, est sys­té­ma­ti­que­ment pas­sé sous silence, même par les réfor­ma­teurs. Sans doute à dessein.

À quoi tend la mondialisation ?

À quoi bon, au demeu­rant, réflé­chir et débattre de l’avenir de l’Europe ou de sa mon­naie (dont plu­sieurs grands pays se tiennent à l’écart : la Grande Bre­tagne, la Pologne, la Suède), si on ne prend pas en compte les ten­dances réelles de la mon­dia­li­sa­tion ? La crise finan­cière, si sa ges­tion poli­tique demeure hors d’atteinte des peuples et des gou­ver­ne­ments concer­nés, va leur appor­ter une for­mi­dable accé­lé­ra­tion. De quoi s’agit-il ? D’abord, du pas­sage d’une forme de concur­rence à une autre : des capi­ta­lismes pro­duc­tifs aux ter­ri­toires natio­naux dont cha­cun, à coup d’exemptions fis­cales et d’abaissement de la valeur du tra­vail, tente d’attirer plus de capi­taux flot­tants que son voi­sin. Il est bien évident que l’avenir poli­tique, social et cultu­rel de l’Europe, et de chaque pays en par­ti­cu­lier, dépend de la ques­tion de savoir si elle consti­tue un méca­nisme de soli­da­ri­té et de défense col­lec­tive de ses popu­la­tions contre le « risque sys­té­mique », ou bien au contraire (avec l’appui de cer­tains États, momen­ta­né­ment domi­nants, et de leurs opi­nions publiques) un cadre juri­dique pour inten­si­fier la concur­rence entre ses membres et entre leurs citoyens. Mais il s’agit aus­si, plus géné­ra­le­ment, de la façon dont la mon­dia­li­sa­tion est en train de bou­le­ver­ser la divi­sion du tra­vail et la répar­ti­tion des emplois dans le monde : dans cette restruc­tu­ra­tion qui inter­ver­tit le Nord et le Sud, l’Ouest et l’Est, un nou­vel accrois­se­ment des inéga­li­tés et des exclu­sions en Europe, le lami­nage des classes moyennes, la dimi­nu­tion des emplois qua­li­fiés et des acti­vi­tés pro­duc­tives « non pro­té­gées », celle des droits sociaux comme des indus­tries cultu­relles et des ser­vices publics uni­ver­sels, sont pour ain­si dire déjà pro­gram­més. Les résis­tances à l’intégration poli­tique sous cou­vert de défense de la sou­ve­rai­ne­té natio­nale ne peuvent qu’en aggra­ver les consé­quences pour la plu­part des nations et pré­ci­pi­ter le retour (déjà bien avan­cé) des anta­go­nismes eth­niques que l’Europe pré­ten­dait dépas­ser défi­ni­ti­ve­ment en son sein. Mais inver­se­ment, il est clair qu’il n’y aura pas d’intégration euro­péenne « par en haut », en ver­tu d’une injonc­tion bureau­cra­tique, sans pro­grès démo­cra­tique dans chaque pays et dans tout le continent.

Nationalisme, populisme, démocratie : où le danger ? où le recours ?

Est-ce donc la fin de l’Union euro­péenne, cette construc­tion dont l’histoire avait com­men­cé il y a cin­quante ans sur la base d’une vieille uto­pie, et dont les pro­messes n’auront pas été tenues ? N’ayons pas peur de le dire : oui, iné­luc­ta­ble­ment, à plus ou moins brève échéance et non sans quelques vio­lentes secousses pré­vi­sibles, l’Europe est morte comme pro­jet poli­tique, à moins qu’elle ne réus­sisse à se refon­der sur de nou­velles bases. Son écla­te­ment livre­rait plus encore les peuples qui la com­posent aujourd’hui aux aléas de la mon­dia­li­sa­tion, comme chiens cre­vés au fil de l’eau. Sa refon­da­tion ne garan­tit rien, mais lui donne quelques chances d’exercer une force géo­po­li­tique, pour son béné­fice et celui des autres, à condi­tion d’oser affron­ter les immenses défis d’un fédé­ra­lisme de type nou­veau. Ils ont nom puis­sance publique com­mu­nau­taire (dis­tincte à la fois d’un État et d’une simple « gou­ver­nance » des poli­tiques et des experts), éga­li­té entre les nations (à l’encontre des natio­na­lismes réac­tifs, celui du « fort » aus­si bien que celui du « faible ») et renou­veau de la démo­cra­tie dans l’espace euro­péen (à l’encontre de la « dé-démo­cra­ti­sa­tion » actuelle, favo­ri­sée par le néo­li­bé­ra­lisme et par l’«étatisme sans État » des admi­nis­tra­tions euro­péennes, colo­ni­sées par la caste bureau­cra­tique, qui sont aus­si pour une bonne part à la source de la cor­rup­tion publique).

Depuis long­temps, on aurait dû admettre cette évi­dence : il n’y aura pas d’avancée vers le fédé­ra­lisme qu’on nous réclame aujourd’hui et qui est en effet sou­hai­table, sans une avan­cée de la démo­cra­tie au-delà de ses formes exis­tantes, et notam­ment une inten­si­fi­ca­tion de l’intervention popu­laire dans les ins­ti­tu­tions supra­na­tio­nales. Est-ce à dire que, pour ren­ver­ser le cours de l’histoire, secouer les habi­tudes d’une construc­tion à bout de souffle, il faille main­te­nant quelque chose comme un popu­lisme euro­péen, un mou­ve­ment convergent des masses ou une insur­rec­tion paci­fique, où s’expriment à la fois la colère des vic­times de la crise contre ceux qui en pro­fitent (voire l’entretiennent) et l’exigence d’un contrôle « par en bas » des trac­ta­tions entre finance, mar­chés, et poli­tique des États ? Oui sans doute, car il n’y a pas d’autre nom pour la poli­ti­sa­tion du peuple, mais à la condi­tion — si l’on veut conju­rer d’autres catas­trophes — que de sérieux contrôles consti­tu­tion­nels soient ins­ti­tués et que des forces poli­tiques renaissent à l’échelon euro­péen, qui fassent pré­va­loir au sein de ce popu­lisme « post­na­tio­nal » une culture, un ima­gi­naire et des idéaux démo­cra­tiques intran­si­geants. Il y a un risque, mais il est moindre que celui du libre cours lais­sé aux divers nationalismes.

La Gauche en Europe ? Quelle « gauche » ?

De telles forces consti­tuent ce que tra­di­tion­nel­le­ment, sur ce conti­nent, on appe­lait la Gauche. Or elle aus­si est en état de faillite poli­tique : natio­na­le­ment, inter­na­tio­na­le­ment. Dans l’espace qui compte désor­mais, tra­ver­sant les fron­tières, elle a per­du toute capa­ci­té de repré­sen­ta­tion de luttes sociales ou d’organisation de mou­ve­ments d’émancipation, elle s’est majo­ri­tai­re­ment ral­liée aux dogmes et aux rai­son­ne­ments du néo­li­bé­ra­lisme. En consé­quence elle s’est dés­in­té­grée idéo­lo­gi­que­ment. Ceux qui l’incarnent nomi­na­le­ment ne sont plus que les spec­ta­teurs et, faute d’audience popu­laire, les com­men­ta­teurs impuis­sants d’une crise à laquelle ils ne pro­posent aucune réponse propre col­lec­tive : rien après le choc finan­cier de 2008, rien après l’application à la Grèce des recettes du FMI (pour­tant vigou­reu­se­ment dénon­cées en d’autres lieux et d’autres temps), rien pour « sau­ver l’euro » autre­ment que sur le dos des tra­vailleurs et des consom­ma­teurs, rien pour relan­cer le débat sur la pos­si­bi­li­té et les objec­tifs d’une Europe solidaire…

Que se pas­se­ra-t-il, dans ces condi­tions, lorsqu’on entre­ra dans les nou­velles phases de la crise, encore à venir ? Lorsque les poli­tiques natio­nales de plus en plus sécu­ri­taires se vide­ront de leur conte­nu (ou de leur ali­bi) social ? Des mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion, sans doute, mais iso­lés, éven­tuel­le­ment déviés vers la vio­lence ou récu­pé­rés par la xéno­pho­bie et le racisme déjà galo­pants, au bout du compte pro­duc­teurs de plus d’impuissance et de plus de déses­poir. Et pour­tant la droite capi­ta­liste et natio­na­liste, si elle ne reste pas inac­tive, est poten­tiel­le­ment divi­sée entre des stra­té­gies contra­dic­toires : on l’a vu à pro­pos des défi­cits publics et des plans de relance, on le ver­ra plus encore lorsque l’existence des ins­ti­tu­tions euro­péennes sera en jeu (comme le pré­fi­gure peut-être l’évolution bri­tan­nique). Il y aurait là une occa­sion à sai­sir, un coin à enfon­cer. Esquis­ser et débattre de ce que pour­rait être, de ce que devrait être une poli­tique anti­crise à l’échelle de l’Europe, démo­cra­ti­que­ment défi­nie, mar­chant sur ses deux jambes (le gou­ver­ne­ment éco­no­mique, la poli­tique sociale), capable d’éliminer la cor­rup­tion et de réduire les inéga­li­tés qui l’entretiennent, de restruc­tu­rer les dettes et de pro­mou­voir les objec­tifs com­muns qui jus­ti­fient les trans­ferts entre nations soli­daires les unes des autres, telle est en tout cas la fonc­tion des intel­lec­tuels pro­gres­sistes euro­péens, qu’ils se veuillent révo­lu­tion­naires ou réfor­mistes. Et rien ne peut les excu­ser de s’y dérober.

Cet article est ini­tia­le­ment paru sur le site http://ch.indymedia.org/fr/2010/05/75953.shtml.

Etienne Balibar


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