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Europe-Belgique : l’austérité sans fins

Numéro 9 Septembre 2010 par Lechat Benoît

septembre 2010

La pré­si­dence belge de l’Union euro­péenne a com­men­cé au moment para­doxal où l’indispensable ren­for­ce­ment du gou­ver­ne­ment poli­tique éco­no­mique et poli­tique de l’Europe paraît à la fois très proche et très loin­tain. Car si la crise qui a fait chan­ce­ler la mon­naie euro­péenne a lais­sé appa­raitre de manière de plus en plus évi­dente la néces­si­té de la mise en place […]

La pré­si­dence belge de l’Union euro­péenne a com­men­cé au moment para­doxal où l’indispensable ren­for­ce­ment du gou­ver­ne­ment poli­tique éco­no­mique et poli­tique de l’Europe paraît à la fois très proche et très loin­tain. Car si la crise qui a fait chan­ce­ler la mon­naie euro­péenne a lais­sé appa­raitre de manière de plus en plus évi­dente la néces­si­té de la mise en place d’un gou­ver­ne­ment éco­no­mique euro­péen, les forces poli­tiques en place dans la plu­part des pays semblent soit inca­pables, soit non dési­reuses de le mettre réel­le­ment en chan­tier et de le doter d’objectifs (de fins) lar­ge­ment par­ta­gés, au-delà du sau­ve­tage de l’euro.

Domination des agendas nationaux

Les ten­sions au sein du couple fran­co-alle­mand attestent bien de la per­sis­tance de l’emprise des agen­das natio­naux sur les inté­rêts com­mu­nau­taires. C’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai en ce qui concerne l’Allemagne où tout au long de la crise grecque de cette pre­mière moi­tié de 2010, l’on a vu la chan­ce­lière Ange­la Mer­kel faire cou­rir des risques graves à l’euro en rai­son d’une échéance élec­to­rale dans le Land de Rhé­na­nie-West­pha­lie. Et heu­reu­se­ment, cette faute poli­tique n’a pas été payante pour la coa­li­tion de Mme Mer­kel, puisque dans cet État le plus peu­plé d’Allemagne, son par­ti a été dure­ment sanc­tion­né et obli­gé de lais­ser la place à une majo­ri­té rouge-verte qui, quoique mino­ri­taire, pour­rait pré­fi­gu­rer la future alter­nance au gou­ver­ne­ment fédé­ral, si l’électeur alle­mand devait le souhaiter.

Nuits d’angoisse à l’Ecofin

Le déca­lage entre les espaces publics natio­naux et euro­péen n’a sans doute jamais paru aus­si grand qu’au cours du dimanche 10 mai où les ministres des Finances écha­fau­daient dans l’extrême urgence un plan de sau­ve­tage de la zone euro avant l’ouverture des mar­chés, le lun­di matin en Asie, alors qu’au même moment, la Bel­gique, par exemple, se déchi­rait sur BHV. Pour­tant, les ministres des Finances euro­péens et les ban­quiers cen­traux adop­taient des déci­sions impen­sables, quelques mois plus tôt, comme la créa­tion d’un ensemble de mesures de sta­bi­li­sa­tion de la zone euro à hau­teur de 750 mil­liards d’euros, la déci­sion de rache­ter des obli­ga­tions d’État… Cette indif­fé­rence des espaces natio­naux à des évè­ne­ments qui les rat­trapent lour­de­ment sous la forme notam­ment de plans de rigueur s’explique peut-être par la dif­fi­cul­té à prendre conscience du carac­tère pro­fon­dé­ment insou­te­nable de la crois­sance éco­no­mique des années d’avant-crise. Celle-ci a été tirée de part et d’autre de l’Atlantique par le sec­teur immo­bi­lier et la consom­ma­tion finan­cés par un recours mas­sif à l’endettement pri­vé. C’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai pour tous les anciens soi-disant bons élèves de la zone euro, comme l’Espagne ou l’Irlande dont la mai­trise bud­gé­taire dis­si­mu­lait en fait une crois­sance basée sur le sur­en­det­te­ment pri­vé, finan­çant notam­ment une bulle immobilière.

La cécité du Pacte de Stabilité

Alors que le Pacte de sta­bi­li­té et de crois­sance (PSC) a ten­té d’imposer sans suc­cès une dis­ci­pline fis­cale aux pays membres de l’UE, aucun méca­nisme d’alerte, et à for­tio­ri de cor­rec­tion, n’a été adres­sé aux pays membres qui ont connu des défi­cits impor­tants des balances cou­rantes et donc une aug­men­ta­tion de l’endettement conso­li­dé public et pri­vé. À ce stade, les ten­ta­tives d’imposer une dis­ci­pline coor­don­née visant à limi­ter l’endettement exces­sif de l’économie concernent donc essen­tiel­le­ment les pou­voirs publics alors que les agents éco­no­miques pri­vés ont eu une large lati­tude pour aggra­ver consi­dé­ra­ble­ment l’endettement glo­bal de cer­tains États membres.

Dans cette optique, les éco­no­mistes alle­mands Danie­la Schwar­zer et Sebas­tien Dul­lien affirment à juste titre que « la crise éco­no­mique actuelle a mis à jour deux grandes fai­blesses de l’Union moné­taire euro­péenne, inhé­rentes à sa concep­tion. La pre­mière a trait à la via­bi­li­té à long terme des finances publiques d’une série d’États membres de la zone euro. La seconde, à la mau­vaise coor­di­na­tion de la poli­tique macroé­co­no­mique, source de riva­li­tés inter­na­tio­nales entre ces membres et dan­ger pour l’existence même de l’euro. […] Les méca­nismes de sur­veillance fis­cale de l’Union euro­péenne n’ont pas per­mis de pré­voir cette évo­lu­tion, parce qu’ils n’intègrent pas une variable essen­tielle : celle de la dyna­mique de l’endettement du sec­teur pri­vé. Avec ce que coute une crise ban­caire sur le plan éco­no­mique, les gou­ver­ne­ments ont ten­dance, quand sur­vient une crise, à absor­ber les dettes du sec­teur finan­cier, comme l’ont fait récem­ment le Royaume-Uni et l’Irlande, et, au cours des crises finan­cières des années nonante, l’Amérique latine et l’Asie. Il en va pro­ba­ble­ment de même quand les sec­teurs clés du pri­vé sont au bord de la faillite. Un pays dont les finances publiques sont saines peut ain­si tom­ber dans la débâcle du jour au lendemain. »

Il est donc impé­ra­tif de réfor­mer le Pacte de sta­bi­li­té afin de lut­ter contre les dés­équi­libres internes au sein de la zone euro. Si on peut com­prendre que les Alle­mands aient du mal à assu­mer une par­tie des frais liés à la ges­tion irres­pon­sable et cor­rom­pue des finances publiques grecques, il faut aus­si leur rap­pe­ler que le modèle alle­mand « du tout à l’export » a été fon­dé sur la défla­tion des couts sala­riaux et sur un haut degré de dépen­dance vis-à-vis de la demande externe. Il faut leur rap­pe­ler dans cette logique que le plan de sau­ve­tage de la Grèce est aus­si et sur­tout un plan de sau­ve­tage des banques alle­mandes qui ont mas­si­ve­ment prê­té les fonds liés aux excé­dents des expor­ta­tions de la RFA aux pays les plus vul­né­rables de la zone euro qui ont notam­ment uti­li­sé ces fonds pour… finan­cer des impor­ta­tions de biens manu­fac­tu­rés pro­duits en RFA… Mais la dis­cus­sion sur le par­tage des res­pon­sa­bi­li­tés est en effet sté­rile tant qu’elle n’aboutira pas à une réforme de la gou­ver­nance éco­no­mique de l’Union et à une remise en ques­tion de l’actuelle phi­lo­so­phie de concur­rence et de « com­plé­men­ta­ri­té » intra-européenne.

La diète pour seul horizon ?

Les élec­tions natio­nales qui se sont suc­cé­dé au Royaume-Uni, en Alle­magne, aux Pays-Bas, en Slo­va­quie et en Bel­gique, ont sur­tout ren­for­cé les par­tis de droite et don­né une légi­ti­mi­té à la mise en œuvre de poli­tiques de réduc­tion des dépenses publiques et de pres­sion sur les couts sala­riaux, sans autre pers­pec­tive que le retour à la crois­sance. À court terme, celui-ci reste hélas une condi­tion indis­pen­sable au sau­ve­tage de la zone euro. Mais les poli­tiques d’austérité s’annoncent radi­ca­le­ment plus fortes que celles qui avaient été impo­sées dans les années nonante pour per­mettre l’entrée dans l’euro. Et dès lors, elles risquent de remettre sous pres­sion un com­pro­mis social déjà lar­ge­ment mal­me­né ces trente der­nières années, depuis la fin des Trente glo­rieuses, par la mon­dia­li­sa­tion et le creu­se­ment des inégalités.

L’exemple belge

Pour l’heure, on ne voit pas encore les forces poli­tiques de gauche à même de s’organiser au plan euro­péen pour impo­ser un nou­veau pacte rem­pla­çant les anciens com­pro­mis pro­duc­ti­vistes construits au len­de­main de la Seconde Guerre mon­diale. C’est pour­tant le défi auquel doivent s’atteler notam­ment les sociaux-démo­crates et les Verts euro­péens, en lien avec les syn­di­cats et les mou­ve­ments sociaux. Comme l’explique dans le pré­sent numé­ro Étienne Bali­bar, per­sonne et notam­ment la gauche radi­cale qui a com­bat­tu la rati­fi­ca­tion du Trai­té consti­tu­tion­nel et qui a, de fac­to, ren­for­cé l’Europe libé­rale qu’elle enten­dait com­battre, ne peut cyni­que­ment spé­cu­ler sur un écla­te­ment de la zone euro.

Un compromis à réinventer

Mais cela ne pour­ra se faire sans un cer­tain nombre de remises en ques­tion. Pour ne prendre que le seul exemple belge, on ne voit pas com­ment il sera pos­sible de rame­ner le bud­get fédé­ral à l’équilibre sans remettre en ques­tion une série de vaches sacrées comme la norme de crois­sance du bud­get de 4,5% en soins de san­té, le main­tien des pen­sions publiques à leur niveau actuel, les inté­rêts notion­nels ou le régime fis­ca­le­ment avan­ta­geux des voi­tures de socié­té, alors que le finan­ce­ment du choc démo­gra­phique pro­vo­qué par l’arrivée d’un nombre crois­sant de sala­riés à l’âge de la retraite est tout sauf garan­ti. Mais cette fois, à la dif­fé­rence des années nonante, le gou­ver­ne­ment belge ne pour­ra plus uti­li­ser la pers­pec­tive de l’entrée dans l’euro pour jus­ti­fier les éco­no­mies. Il s’agira d’une simple ques­tion de sur­vie pour un sys­tème qui pré­lève et redis­tri­bue chaque année plus de 45% du PIB belge, sans guère d’horizon mobi­li­sa­teur que sa propre perpétuation.

Le communautaire, autre nom du social

Dans les années nonante, la poli­tique de réduc­tion des défi­cits publics a pu être réa­li­sée sans déman­te­ler com­plè­te­ment ni la sécu­ri­té sociale ni les ser­vices publics, certes au prix d’une dette cachée crois­sante dans les fonc­tions col­lec­tives, comme l’avait illus­tré la Marche blanche. Quinze ans plus tard, la droi­ti­sa­tion du pay­sage poli­tique fla­mand tout comme le suc­cès du PS en Wal­lo­nie montrent bien que le main­tien d’un haut niveau de pré­lè­ve­ments sociaux fait de moins en moins l’objet d’un consen­sus par­ta­gé par l’ensemble des habi­tants de la Bel­gique. Les ten­sions com­mu­nau­taires ont ain­si gran­de­ment contri­bué autant à révé­ler qu’à occul­ter le désac­cord des Belges sur l’avenir de leur État-pro­vi­dence et elles ont empê­ché la construc­tion d’un vrai débat sur le sujet.

Rouvrir le débat sur les services publics

De la sorte, la Bel­gique n’est pas par­ve­nue, à l’instar de pays comme la Suède ou le Dane­mark (qui dis­posent de taux de pré­lè­ve­ment net­te­ment plus forts que la Bel­gique), à ren­for­cer le consen­sus social sur le finan­ce­ment des fonc­tions col­lec­tives par un ren­for­ce­ment de leur effi­ca­ci­té. Qui aujourd’hui encore se sou­vient de l’opération Coper­nic lan­cée par le gou­ver­ne­ment Verhof­stadt I ? Quelles leçons en ont été tirées ? Com­ment résis­ter à la demande crois­sante qui risque d’émaner des tra­vailleurs du sec­teur pri­vé, des classes moyennes, des cadres, des indé­pen­dants pour réduire dras­ti­que­ment les trans­ferts vers les ser­vices publics, qu’ils soient fédé­raux, régio­naux ou com­mu­nau­taires ? Pour l’heure, on n’entend guère les syn­di­cats ou les par­tis de gauche évo­quer l’avenir des ser­vices publics, sinon sur un mode pure­ment défen­sif, voire conser­va­teur. Pour­tant des ser­vices publics ont un rôle cen­tral à jouer dans la conver­sion éco­lo­gique de notre éco­no­mie. Qu’il s’agisse d’éducation, de recherche, de for­ma­tion, de culture ou de mobi­li­té, les besoins sont énormes pour mener à bien l’indispensable com­bi­nai­son de moder­ni­sa­tion éco­lo­gique — iso­la­tion, éner­gies renou­ve­lables, déve­lop­pe­ment des trans­ports en com­mun — et de modi­fi­ca­tion des modes de vie vers plus de sobrié­té. Ces fonc­tions peuvent y trou­ver le sur­croit de légi­ti­mi­té dont elles ont besoin pour ne pas entrer à recu­lons dans le XXIe siècle. Mais cela implique la mise à plat d’un cer­tain nombre de situa­tions consi­dé­rées comme défi­ni­ti­ve­ment acquises. Que ce soit au niveau fédé­ral ou au niveau des enti­tés fédé­rées, l’avenir des ser­vices publics — celui de leurs fina­li­tés comme de leur orga­ni­sa­tion et de leur finan­ce­ment — doit reve­nir au centre du débat. Et ce sera encore plus vrai en Wal­lo­nie et à Bruxelles après la pro­chaine réforme de l’État et le ren­for­ce­ment de l’autonomie fis­cale qui for­ce­ra imman­qua­ble­ment les fran­co­phones à faire plus avec sans doute (beau­coup) moins de moyens. Il est temps que le débat s’engage au sein des orga­ni­sa­tions syn­di­cales, sin­gu­liè­re­ment entre leurs ailes du sec­teur pri­vé et du sec­teur public. 

Lechat Benoît


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