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Entreprendre en milieu rural

Numéro 05/6 Mai-Juin 2012 par A. Tesolin Giorgio

juin 2012

Si entre­prendre est déjà en soi un défi, le contexte géo­gra­phique peut le rendre encore plus périlleux. Que repré­sente alors la dimen­sion géo­gra­phique en éco­no­mie ? Cette ques­tion se pose aujourd’­hui avec acui­té dans une ambiance de mon­dia­li­sa­tion, de glo­ba­li­sa­tion, de délo­ca­li­sa­tion… qui pro­jette à nou­veau la variable spa­tiale à l’a­vant-plan de l’é­co­no­mie. Un ter­ri­toire, même ini­tia­le­ment vide et dému­ni en appa­rence de toute acti­vi­té éco­no­mique, recèle en soi une capa­ci­té à se développer.

Asse­li­neau et Cro­ma­rias ont publié en 2011 une étude ori­gi­nale consa­crée à la stra­té­gie mise en œuvre par une PME pour croitre en créant de la proxi­mi­té sur un ter­ri­toire à pre­mière vue dému­ni d’avantage concur­ren­tiel. Mais avant de la pré­sen­ter, nous décri­rons d’abord briè­ve­ment l’évolution récente des poli­tiques de déve­lop­pe­ment qui sont len­te­ment pas­sées d’une pers­pec­tive qua­li­fiée de top-down à une pers­pec­tive inverse de bot­tom-up et nous résu­me­rons la manière dont l’espace a été pris en compte dans la recherche éco­no­mique. Cela per­met de com­prendre que la géo­gra­phie n’est qu’une com­po­sante, pas néces­sai­re­ment déter­mi­nante, du déve­lop­pe­ment, comme le mon­tre­ra de manière empi­rique l’étude de cas des auteurs précités.

Les politiques de développement

Pen­dant de nom­breuses années, la poli­tique indus­trielle a été menée dans une optique cen­tra­li­sée, de type top-down (Trink, 2006). Domi­née par une approche volon­ta­riste, la poli­tique de déve­lop­pe­ment éco­no­mique a long­temps consis­té à déter­mi­ner, à par­tir d’une prise de déci­sion cen­trale, des prio­ri­tés sec­to­rielles pour les mettre en œuvre et don­ner une impul­sion forte au niveau local.

Plus récem­ment, après le pre­mier choc pétro­lier de 1973 et le déclin pro­gres­sif de l’industrie dans les pays déve­lop­pés durant les années 1980, les poli­tiques publiques de déve­lop­pe­ment prennent une autre tour­nure, davan­tage consen­suelle et diver­si­fiée, de type bot­tom-up, dans une pers­pec­tive de sou­tien à des ini­tia­tives en ges­ta­tion : cette fois, les prio­ri­tés ne sont plus défi­nies à l’échelon cen­tral, mais bien par appel à pro­po­si­tions de la part d’acteurs locaux en vue d’un pro­jet col­lec­tif de déve­lop­pe­ment, de créa­tion et d’innovation. Sur le modèle des dis­tricts indus­triels ita­liens, les poli­tiques de clus­ters fleu­rissent pour allier « deux logiques de poli­tiques indus­trielles pré­sen­tées jusque-là comme exclu­sives : une approche sec­to­rielle, ciblant des indus­tries pré­cises, et une approche hori­zon­tale, ne cher­chant pas à sou­te­nir un sec­teur par­ti­cu­lier, mais à agir sur l’environnement pro­duc­tif des entre­prises » (May­ne­ris, 2011). C’est ain­si que naissent des clus­ters au Royaume-Uni et en Suède par exemple, des Kom­pe­tenz­netze en Alle­magne, des « sys­tèmes pro­duc­tifs locaux » et des pôles de com­pé­ti­ti­vi­té en France, de même qu’en Wal­lo­nie avec le plan Mar­shall et le plan Marshall2.vert (Van Hae­pe­ren, Lefèvre, Louis et Mos­ty, 2011).

Le suc­cès de la démarche bot­tom-up repose pour l’essentiel sur trois fon­de­ments : d’abord et sur­tout, la mise en réseau ou le ras­sem­ble­ment en fais­ceau des forces vives pré­sentes sur un ter­ri­toire, à for­tio­ri après une recon­ver­sion sec­to­rielle ; ensuite, la proxi­mi­té des acteurs consi­dé­rée comme fac­teur d’échanges et de mobi­li­sa­tion ; enfin, la per­cep­tion conver­gente de la dyna­mique néces­saire de pro­grammes mobi­li­sa­teurs à la fois de la part du public et du pri­vé (Assens, 2003 ; Trink, 2006).

Dans la plu­part des cas, les clés de suc­cès à peine énu­mé­rées sup­posent déjà la pré­sence locale de res­sources suf­fi­santes. C’est la rai­son pour laquelle la majeure par­tie de la lit­té­ra­ture scien­ti­fique consa­crée aux dis­tricts indus­triels étu­die des cas où pré­existe déjà une atmo­sphère indus­trielle ou une cer­taine accu­mu­la­tion de res­sources. Plus rares sont les études qui traitent de la créa­tion ex nihi­lo d’organisations s’implantant sur des ter­ri­toires qui pré­sentent à prio­ri une faible attrac­ti­vi­té éco­no­mique (Asse­li­neau et Cro­ma­rias, 2011). Or c’est pré­ci­sé­ment ce type d’études qui nous inté­resse parce que, mieux que les autres, elles sont sus­cep­tibles de nous mon­trer les enjeux du défi qui consiste à entre­prendre en milieu rural. Mais avant d’aborder ce type d’études, voyons com­ment la recherche éco­no­mique intègre la dimen­sion spatiale.

La dimension spatiale dans la recherche économique

Au début du XXe siècle, pour les néo­clas­siques, l’espace oblige à répondre à la ques­tion de la loca­li­sa­tion opti­male : il s’agit de maxi­mi­ser le pro­fit en mini­mi­sant les couts de trans­port totaux (Weber, 1909). Les tra­vaux de Mar­shall (1920) contri­buent à dépas­ser cette approche à pre­mière vue sim­pliste grâce à l’introduction de la notion d’«externalité ».

Le concept d’externalité ouvre à des formes d’organisation indus­trielle ou à des aspects de culture indus­trielle non quan­ti­fiables et de rela­tions non tran­sac­tion­nelles entre agents, réa­li­tés qui jouent un rôle fon­da­men­tal (Zim­mer­mann, 2008).

Mais ce n’est que des décen­nies plus tard que Por­ter (1979) déve­loppe cette ana­lyse dans le domaine de la stra­té­gie des rela­tions de l’entreprise et de son micro-envi­ron­ne­ment. Et la recherche de ces der­nières années appro­fon­dit encore la ques­tion des inter­ac­tions ou exter­na­li­tés et de la coordination.

Cette évo­lu­tion abou­tit de nos jours à recon­naitre, à côté de la proxi­mi­té géo­gra­phique, une proxi­mi­té orga­ni­sée. Celle-ci est consti­tuée, d’une part, de la proxi­mi­té orga­ni­sa­tion­nelle qui intègre la recon­nais­sance mutuelle des agents en rela­tion à des pro­jets ; et, d’autre part, de la proxi­mi­té ins­ti­tu­tion­nelle qui per­met à ces mêmes agents d’anticiper leurs com­por­te­ments en rai­son de codes de conduite par­ta­gés (Ral­let, Torre, 2005 ; Zim­mer­mann, 2008). C’est pré­ci­sé­ment la com­bi­nai­son de ces deux types de proxi­mi­té, géo­gra­phique et orga­ni­sée, qui favo­rise le déve­lop­pe­ment et l’ancrage ter­ri­to­rial, comme le montre le cas étu­dié par Asse­li­neau et Cromarias.

Une étude empirique originale de la proximité

L’étude de cas menée par Asse­li­neau et Cro­ma­rias met en lumière la capa­ci­té endo­gène d’un ter­ri­toire à se déve­lop­per. Cette capa­ci­té se révèle à tra­vers l’initiative d’un entre­pre­neur qui crée de la proxi­mi­té pri­vée et de la proxi­mi­té publique en milieu rural, et qui intègre d’autres formes de proxi­mi­té que la simple proxi­mi­té géo­gra­phique. Nous sommes alors très loin de la pen­sée éco­no­mique néo­clas­sique rédui­sant l’espace à sa consis­tance géné­ra­trice de couts de transport.

Par cer­tains aspects, cette étude n’est pas sans rap­pe­ler l’expérience his­to­rique de l’expansion de l’ordre béné­dic­tin et, plus tard, de la réforme cis­ter­cienne en Occi­dent… et n’est pas tota­le­ment étran­gère non plus à ce qui se vit dans cette région rurale où s’est tenu le colloque.

En effet, pour mener la vie monas­tique, ces ordres se sont implan­tés de pré­fé­rence en des lieux reti­rés, à l’écart de la civi­li­sa­tion de leur époque, lieux iso­lés qui favo­risent le silence et le recueille­ment, condi­tions de l’épanouissement de leur voca­tion à la prière. Mais ces com­mu­nau­tés doivent aus­si assu­rer leur sub­sis­tance par le tra­vail. Dès lors, sans être trop loin des axes de cir­cu­la­tion, les val­lées boi­sées peu convoi­tées par les sei­gneurs et les terres, même maré­ca­geuses, proches d’un cours d’eau consti­tuent des lieux pri­vi­lé­giés pour y fon­der de nou­velles abbayes (Ber­man, 1986 ; Kin­der, 1999). Des études appro­fon­dies per­met­traient pro­ba­ble­ment de décou­vrir que les plus flo­ris­santes sont celles qui savent construire la proxi­mi­té avec habi­le­té en alliant géo­gra­phie et orga­ni­sa­tion. Dans ce cas, l’impact de la com­po­sante géo­gra­phique plus ou moins défa­vo­rable est neu­tra­li­sé ou com­pen­sé par la com­po­sante non géographique.

Mais reve­nons à pré­sent à l’exemple de stra­té­gie entre­pre­neu­riale menée en milieu rural que retiennent Asse­li­neau et Cro­ma­rias. Il est pos­sible d’entreprendre en milieu rural, en un lieu déter­mi­né (un vil­lage de 656 habi­tants dans l’Allier entre Cler­mont-Fer­rand et Vichy), pour des rai­sons « uni­que­ment affec­tives », l’ambition de l’entrepreneur étant de rele­ver le défi dans son pays.

Ori­gi­naire de la com­mune, l’entrepreneur s’y ins­talle en 1986 pour pro­duire des pré­pa­ra­tions magis­trales pour les offi­cines ; il diver­si­fie d’abord sa pro­duc­tion en pas­sant à la fabri­ca­tion et au condi­tion­ne­ment de gélules à base de plantes grâce à ses contacts avec des indus­triels qui uti­lisent la socié­té comme façon­nier. Cinq ans plus tard, il convainc un four­nis­seur, spé­cia­li­sé notam­ment dans l’emballage, de le rejoindre sur le ter­ri­toire de la com­mune. Après avoir créé deux filiales et avoir fédé­ré les petites com­munes rurales envi­ron­nantes pour créer une petite zone d’activités, celle-ci, dédiée au domaine de l’alimentation san­té et ins­tal­lée dans un envi­ron­ne­ment pré­ser­vé, est inau­gu­rée en 1995. L’association du Natu­ro­pôle de l’Allier est créée avec un conseil d’administration mixte public-pri­vé. Par essai­mage ou par connais­sance, d’autres entre­prises s’installent sur le parc Natu­ro­pôle Nutri­tion San­té qui est label­li­sé « pôle d’excellence rurale » en 2006, label créé juste un an plus tôt pour sou­te­nir « des ini­tia­tives locales por­teuses de pro­jets créa­teurs d’emplois, inno­vants, ambi­tieux, bâtis autour de par­te­na­riats publics-privés ».

En 2009, le Natu­ro­pôle compte, outre les par­te­naires publics, quatre entre­prises pour un effec­tif total de 170 sala­riés. Ce suc­cès est prin­ci­pa­le­ment le fruit de la cohé­rence des approches entre diri­geants d’entreprises et élus locaux, œuvrant de concert pour assu­rer le déve­lop­pe­ment éco­no­mique du ter­ri­toire dans le res­pect à la fois de son image, du sec­teur d’activité des entre­prises et de la pré­ser­va­tion de l’environnement.

Ce cas illustre que la proxi­mi­té spa­tiale n’est pas une condi­tion suf­fi­sante à la réus­site d’une col­la­bo­ra­tion inter­or­ga­ni­sa­tion­nelle, mais qu’elle se double d’une proxi­mi­té orga­ni­sée et qu’en outre, la figure de l’entrepreneur y est déci­sive par son savoir-faire dans le déve­lop­pe­ment de son réseau local (res­pon­sables publics) et pro­fes­sion­nel (contacts commerciaux).

Bien enten­du, nous pou­vons repro­cher la fai­blesse de cette étude qui repose sur l’analyse appro­fon­die d’un seul cas qu’il serait dan­ge­reux de géné­ra­li­ser. Tou­te­fois, la réfé­rence à l’expérience monas­tique faite pré­cé­dem­ment et les cas de plus en plus fré­quents aus­si de relo­ca­li­sa­tion donnent à pen­ser que de futures études pour­ront véri­fier empi­ri­que­ment com­bien les diverses formes de proxi­mi­té influencent le déve­lop­pe­ment ter­ri­to­rial. Ain­si, après avoir frô­lé la faillite en 2008 et avoir délo­ca­li­sé la majeure par­tie de sa pro­duc­tion en Chine (Tai­wan), l’équipementier Ros­si­gnol, lea­deur mon­dial du ski, décide en novembre 2011 de relo­ca­li­ser après deux ans sa pro­duc­tion à Sal­lanches, ber­ceau de l’entreprise au pied du mont Blanc et à Artes en Espagne, au plus près du mar­ché et des matières pre­mières ; en inves­tis­sant dix mil­lions d’euros répar­tis sur ces sites, la socié­té mise sur une pro­duc­ti­vi­té accrue au sein d’usines au som­met de leur qua­li­té et de leur sécu­ri­té et table sur une main‑d’œuvre plus stable, plus com­pé­tente et mieux formée. 

À côté de nom­breux autres exemples (comme la pro­duc­tion de la future cita­dine 208 de Peu­geot en France, alors que la 207 était pro­duite en Répu­blique tchèque, ou encore la pro­duc­tion de lunettes des opti­ciens Atol relo­ca­li­sée en France), ce chan­ge­ment de modèle est le signe d’une réflexion plus appro­fon­die qui intègre les divers types de proxi­mi­té à même de créer l’avantage concur­ren­tiel et le déve­lop­pe­ment territorial. 

Plus que pour une simple rai­son de res­pon­sa­bi­li­té dite citoyenne, la relo­ca­li­sa­tion récente de nom­breuses entre­prises, notam­ment en France, s’explique aus­si sans doute par des déci­sions de délo­ca­li­sa­tion prises anté­rieu­re­ment de façon trop rapide. La délo­ca­li­sa­tion n’est pas tou­jours déci­dée dans un cli­mat plei­ne­ment serein et sans contrainte finan­cière pres­sante ; cela conduit à pri­vi­lé­gier cer­tains fac­teurs de réduc­tion de couts à court terme et à négli­ger d’autres fac­teurs à plus long terme, dont des fac­teurs de proxi­mi­té ali­men­tant plus len­te­ment et en pro­fon­deur l’innovation et la compétitivité.

En guise de conclusion

À la lumière de cette étude ori­gi­nale, nous pou­vons conclure que les condi­tions géo­gra­phiques ne consti­tuent pas en soi une fata­li­té qui impo­se­rait des consé­quences concur­ren­tielles défi­ni­tives. De nom­breux autres fac­teurs inter­fèrent de manière sys­té­mique dans le pro­ces­sus de crois­sance de l’entreprise et de déve­lop­pe­ment du ter­ri­toire, comme le montre le cas du Natu­ro­pôle de l’Allier. De futures études por­tant sur le déve­lop­pe­ment ter­ri­to­rial en lien avec l’expérience plu­ri­sé­cu­laire de l’implantation des abbayes béné­dic­tines et cis­ter­ciennes ou sur le phé­no­mène actuel de relo­ca­li­sa­tion d’entreprises devraient per­mettre de véri­fier et de cla­ri­fier empi­ri­que­ment les influences com­plexes qu’exercent les rela­tions des entre­prises et des per­sonnes, du public et du pri­vé avec leur environnement.

A. Tesolin Giorgio


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