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Entre le catastrophisme annoncé et l’euphorie de la géritude, une troisième voie est-elle possible ?

Numéro 05/6 Mai-Juin 2011 par Michel Loriaux

juin 2011

La coha­bi­ta­tion entre la jeu­nesse et la vieillesse sera plus dif­fi­cile à assu­mer dans les socié­tés du Sud que dans celles du Nord, même si le contexte socié­tal au Nord est deve­nu moins favo­rable à l’in­té­gra­tion des géné­ra­tions parce qu’elles ne par­tagent ni les mêmes valeurs ni les mêmes modèles cultu­rels et éprouvent des besoins dif­fé­rents. Il est urgent de rené­go­cier un nou­veau contrat socié­tal qui tienne compte des trans­for­ma­tions pro­fondes des struc­tures col­lec­tives. Faute de quoi, le vieillis­se­ment sera subi plu­tôt qu’ac­cep­té posi­ti­ve­ment et l’on pour­rait aller jus­qu’à un affron­te­ment entre les géné­ra­tions. Les enjeux d’une socié­té vieillis­sante doivent être réflé­chis de manière large, à l’é­chelle de l’en­semble de la socié­té qui recon­nai­trait les ainés comme des citoyens à part entière appe­lés à avoir un rôle social d’a­ni­ma­tion de la communauté.

Dossier

Nous vivons une époque para­doxale à plus d’un égard. Dans le domaine de la démo­gra­phie, alors qu’au Nord, les socié­tés vieillissent à toute vitesse et se demandent si elles pour­ront faire face à la mon­tée en puis­sance des per­sonnes âgées (qu’on a encore du mal à qua­li­fier de vieux), au Sud les jeunes qui étaient long­temps res­tés silen­cieux et amorphes sont sor­tis de leur léthar­gie pour bran­dir l’étendard de la révo­lu­tion. Pour­tant, ils ne l’ont pas fait contre les vieux, mais contre leurs exploi­teurs et leurs bour­reaux qui acca­parent le pou­voir et les res­sources et qui ont confis­qué depuis des décen­nies toutes les liber­tés, hor­mis celle de se taire.

De la révolution démographique à celle du Jasmin

On découvre donc, avec une cer­taine incré­du­li­té, que les phé­no­mènes démo­gra­phiques qu’on croyait lar­ge­ment apai­sés, sont tou­jours puis­sam­ment à l’œuvre et que l’inertie, dont on a par­fois ten­dance à les affu­bler, peut bru­ta­le­ment se trans­for­mer en puis­sance explo­sive, capable d’ébranler le socle des socié­tés, de ren­ver­ser les tyrans et d’imposer un nou­vel ordre social.

L’onde de choc ne s’est d’ailleurs pas arrê­tée au bord de la Médi­ter­ra­née, mais a gagné les pays occi­den­taux, retran­chés dans leurs for­te­resses, qui ont sou­vent ins­tal­lé et sou­te­nu les dic­ta­tures afri­caines (et ailleurs) et qui ont bien du mal de se sor­tir de toutes leurs contra­dic­tions internes. Entre la crois­sance et la décrois­sance, entre le consu­mé­risme et l’écologie, entre la démo­cra­tie popu­laire et l’oligarchie, entre la mon­dia­li­sa­tion des échanges et la gou­ver­nance locale, entre l’économie de mar­ché et l’économie sociale, entre l’initiative pri­vée et la ges­tion publique, entre la res­pon­sa­bi­li­sa­tion indi­vi­duelle et la soli­da­ri­té col­lec­tive, entre l’État-nation et la com­mu­nau­té des États, entre l’identité natio­nale et le com­mu­nau­ta­risme, etc.

Du Nord au Sud : des vieillissements à deux vitesses

Qu’on ne s’y trompe cepen­dant pas : même si les trans­for­ma­tions démo­gra­phiques à l’œuvre dans les deux hémi­sphères ont des racines et des formes com­munes, leur timing et leur rat­ta­che­ment contex­tuel les rendent sou­vent très dif­fé­rentes dans leurs consé­quences et leur impact sociétal.

Bien qu’il soit indé­niable que le vieillis­se­ment est doré­na­vant en cours de mon­dia­li­sa­tion et que l’ancienne dicho­to­mie pays riches et vieux ver­sus pays pauvres et jeunes est deve­nue obso­lète, il est aus­si évident que le vieillis­se­ment sera plus dif­fi­cile à absor­ber dans les pays en déve­lop­pe­ment que dans les pays déve­lop­pés. Dans les pre­miers, le pas­sage de la socié­té tra­di­tion­nelle à la socié­té moderne a été deux fois plus rapide que dans les seconds, et sur­tout le défi du vieillis­se­ment inter­vient au moment où beau­coup d’autres défis s’accumulent dans des condi­tions de sous-déve­lop­pe­ment éco­no­mique qui rendent les arbi­trages dif­fi­ciles, voire impos­sibles, qu’il s’agisse de la pau­vre­té, des défis de l’éducation (des jeunes), de l’alphabétisation (des adultes), de la san­té (de tous), de l’emploi, de l’environnement, du déran­ge­ment cli­ma­tique (déser­ti­fi­ca­tion, sèche­resse, inon­da­tions…), etc.

En Europe, quand la révo­lu­tion démo­gra­phique est appa­rue (fin du XIXe et début du XXe), le vieillis­se­ment a été lent et n’a été qua­li­fié qu’à par­tir des années trente (A. Sau­vy uti­lise pour la pre­mière fois l’expression « vieillis­se­ment démo­gra­phique » en 1928); de plus, il est seule­ment rela­tif, la pro­por­tion de per­sonnes âgées n’augmentant que parce que le nombre de nais­sances dimi­nuait en modi­fiant le contour de la pyra­mide des âges. Mais dans le même temps, des mesures d’organisation sociale ont été prises concer­nant la pro­tec­tion des per­sonnes et notam­ment des vieux (mutuelles, caisses de secours, etc.), qui ont abou­ti à la pro­tec­tion sociale que nous connais­sons depuis l’après Deuxième Guerre mon­diale et qui a pris en charge la ges­tion des grands risques de l’existence (acci­dent, chô­mage, mala­die, vieillesse, et plus récem­ment, dans une cer­taine mesure, perte d’autonomie).

Le vieillis­se­ment était inévi­table dès que la fécon­di­té et la mor­ta­li­té dimi­nuaient de façon durable, mais des mesures d’accompagnement rela­ti­ve­ment effi­caces ont donc per­mis d’en limi­ter les incon­vé­nients, et de faire pas­ser sans trop de heurts nos socié­tés occi­den­tales d’une situa­tion où les per­sonnes âgées de soixante ans et plus repré­sen­taient moins de 5% de la popu­la­tion totale à une situa­tion où elles consti­tuent envi­ron un cin­quième ou un quart des effec­tifs (en Bel­gique, ce chiffre est actuel­le­ment de l’ordre de 25%).

Par contre, dans les pays en déve­lop­pe­ment, le vieillis­se­ment reste modé­ré et le rat­tra­page par rap­port à la situa­tion actuelle des pays indus­triels n’est pré­vu que dans plu­sieurs décen­nies. Il n’en reste pas moins vrai que les « vieux » y prennent du poids démo­gra­phique, dans le même temps où les jeunes pèsent de toute leur impor­tance, parce que la fécon­di­té a été long­temps éle­vée, avant d’amorcer son mou­ve­ment de déclin et que l’inertie de masse conti­nue à jouer puissamment.

Jeu­nesse et vieillesse vont donc devoir coha­bi­ter sans qu’il soit cer­tain que les soli­da­ri­tés fami­liales tra­di­tion­nelles, que beau­coup consi­dèrent comme un rem­part indes­truc­tible face aux trans­for­ma­tions des struc­tures par âge, soient en mesure de résis­ter aux bou­le­ver­se­ments sociaux qui les accom­pagnent (exode rural des jeunes, fémi­ni­sa­tion et vieillis­se­ment des cam­pagnes, migra­tions inter­na­tio­nales, déve­lop­pe­ment urbain, pau­pé­ri­sa­tion, etc.).

De plus en plus de cher­cheurs et d’analystes pensent même le contraire et estiment que les soli­da­ri­tés fami­liales vont pour­suivre leur lente déstruc­tu­ra­tion sans pour autant que ces socié­tés en tran­si­tion soient en mesure de mettre en place les soli­da­ri­tés publiques qui devraient nor­ma­le­ment se sub­sti­tuer aux méca­nismes tra­di­tion­nels d’assistance entre les géné­ra­tions. C’est pour cette rai­son qu’il est pro­bable que le vieillis­se­ment sera plus lourd à assu­mer dans les pays du Sud, que dans ceux du Nord, même si son niveau sta­tis­tique objec­tif reste très inférieur.

Un contexte sociétal perturbé : vers la maltraitance des retraités ?

Faut-il pour autant en déduire que l’avenir des pays indus­triels est radieux et qu’ils s’acheminent pai­si­ble­ment vers ce que j’ai appe­lé, il y a déjà un cer­tain nombre d’années, une ère de géri­tude et que d’autres ont pré­fé­ré qua­li­fier, non sans iro­nie, de civi­li­sa­tion de la retraite ?

Rien n’est moins sûr. Non pas seule­ment parce que le vieillis­se­ment s’est inten­si­fié, mais parce qu’il s’inscrit doré­na­vant dans un contexte socié­tal per­tur­bé qui est beau­coup moins favo­rable à l’accueil des per­sonnes âgées et à l’intégration des générations.

Les crises finan­cières et éco­no­miques de 2008 y sont cer­tai­ne­ment pour quelque chose, mais aus­si les crises de civi­li­sa­tion évo­quées plus haut et les dif­fi­cul­tés des États de gérer le par­tage équi­table des res­sources dans une situa­tion de crois­sance ralen­tie et d’érosion des valeurs de soli­da­ri­té. L’intensification du vieillis­se­ment a été mise en évi­dence depuis plu­sieurs décen­nies, mais les mesures d’adaptation qui auraient pu être prises au fil des années ont sou­vent été repous­sées à des termes ulté­rieurs indé­ter­mi­nés de sorte que ce qui n’étaient au départ que des ques­tions tech­niques sus­cep­tibles de trou­ver des solu­tions rai­son­nables à court terme sont deve­nus des pro­blèmes en appa­rence insur­mon­tables dans la longue durée.

C’est le cas bien sûr des régimes de retraite, sou­vent poin­tés comme res­pon­sables de l’implosion pro­gram­mée des socié­tés vieillis­santes, mais aus­si des sys­tèmes de san­té, mena­cés de ne plus être capables d’assurer l’universalité des soins, et même de l’hébergement des per­sonnes en perte d’autonomie, ne répon­dant plus aux besoins crois­sants de la collectivité.

Résul­tats : la pau­vre­té moné­taire a pro­gres­sé, spé­cia­le­ment chez les per­sonnes âgées dont les besoins fon­da­men­taux en san­té, en héber­ge­ment, et même par­fois sim­ple­ment en nour­ri­ture ne sont plus assu­rés cor­rec­te­ment, avec des niveaux de pen­sion qui ne garan­tissent plus le main­tien du pou­voir d’achat et de condi­tions de vie décentes. Les temps sont loin où des éco­no­mistes peu scru­pu­leux dénon­çaient sans nuances la richesse des vieux et où les médias croyaient pou­voir s’ériger en pour­fen­deurs des « croi­sières argen­tées ». Aujourd’hui, une grande diver­si­té de for­tunes existe tou­jours par­mi les ainés, mais le pen­dule de l’histoire s’est dépla­cé du côté des pen­sion­nés dont les reve­nus sont infé­rieurs au seuil offi­ciel de pau­vre­té, et qui doivent renon­cer à des soins médi­caux deve­nus trop cou­teux ou encore qui ne sont pas en mesure de s’inscrire sur une liste d’attente d’une mai­son de repos, même quand elle res­semble plus au mou­roir d’autrefois qu’à une accueillante sénio­rie pour ainés nantis.

Fécondité et migration : des remèdes désuets ?

Ce constat alar­mant donne-t-il rai­son à ceux qui ont dénon­cé depuis long­temps le vieillis­se­ment comme une source majeure de désta­bi­li­sa­tion de nos socié­tés et qui prônent le sou­tien à la fécon­di­té et à l’immigration qui sont les deux seuls « remèdes » tra­di­tion­nels à l’augmentation de l’âge moyen de la popu­la­tion ? Mal­heu­reu­se­ment on sait que ces moyens se sont révé­lés lar­ge­ment inef­fi­caces parce qu’il est dif­fi­cile d’agir sur les com­por­te­ments pro­créa­teurs des couples et que l’immigration est deve­nue depuis des années la cible des poli­tiques européennes.

Mais même s’il en allait autre­ment, les démo­graphes ont clai­re­ment éta­bli qu’une relance de la fécon­di­té ne ferait que ralen­tir le vieillis­se­ment, sans le stop­per, et encore moins le faire régres­ser, parce que doré­na­vant la cause pre­mière de ce phé­no­mène n’est plus la dimi­nu­tion de la fécon­di­té, comme ce fut le cas his­to­ri­que­ment, mais le recul de la mor­ta­li­té, spé­cia­le­ment aux âges avan­cés. Or, à moins d’instaurer l’euthanasie comme ins­tru­ment d’une poli­tique de popu­la­tion, rien ne laisse sup­po­ser que l’espérance de vie puisse recu­ler, du moins pour l’instant car des thèses sont appa­rues récem­ment concer­nant un pos­sible ren­ver­se­ment des ten­dances actuelles dans un ave­nir plus ou moins proche (voir plus loin).

Il n’empêche que nom­breux sont ceux qui conti­nuent à pen­ser qu’une remon­tée de la fécon­di­té pour­rait aider à lut­ter contre le vieillis­se­ment en même temps qu’elle pro­vo­que­rait une aug­men­ta­tion salu­taire de la taille de la popu­la­tion. L’argument de la puis­sance liée au nombre des hommes est tou­jours très pré­sent chez beau­coup de diri­geants et d’experts qui ont même cru pou­voir for­mu­ler une « loi » selon laquelle il n’y aurait jamais eu dans l’histoire de périodes où la crois­sance éco­no­mique n’aurait pas été accom­pa­gnée et sou­te­nue par une crois­sance démo­gra­phique. Chez nos voi­sins fran­çais, de la gauche à la droite, tout le monde se réjouit que la fécon­di­té soit remon­tée qua­si­ment au seuil de rem­pla­ce­ment des géné­ra­tions (2,1 enfants par femme) et pense que l’argument de la popu­la­tion sera un atout pour faire face à la concur­rence de l’Allemagne enga­gée pour sa part dans un pro­ces­sus de déclin démographique.

Mais même en Bel­gique, le nombre fas­cine, et la publi­ca­tion des der­nières sta­tis­tiques décen­nales qui fait appa­raitre que, entre 2001 et 2010, la popu­la­tion avait aug­men­té de près de 500.000 uni­tés (attei­gnant le chiffre record de 11 mil­lions d’habitants) a été saluée dans les médias comme un grand pro­grès, alors que rien ne peut réel­le­ment l’accréditer. Le chô­mage des jeunes n’a pas régres­sé, la pen­sion des vieux est tou­jours aus­si maigre et le taux de crois­sance n’a pas gagné des points sup­plé­men­taires. En réa­li­té, on sait que la crois­sance d’une popu­la­tion peut même deve­nir une cause de nui­sance éco­lo­gique, en aug­men­tant la pol­lu­tion, les déchets, la consom­ma­tion d’énergie, etc.

Une affaire de générations

Au-delà de la taille d’une popu­la­tion, le fac­teur impor­tant à prendre prio­ri­tai­re­ment en compte est doré­na­vant le rap­port des âges dans la struc­ture démo­gra­phique. Ce rap­port peut être mesu­ré par divers indi­ca­teurs du genre rap­port de dépen­dance ou indice de vieillis­se­ment, mais le vrai pro­blème reste celui de la ges­tion des rap­ports entre les générations.

On pour­rait croire que cette dis­tinc­tion entre le vieillis­se­ment et l’intergénération est fal­la­cieuse et se résume à une que­relle de mots, mais il n’en est rien. Il est clair que c’est le vieillis­se­ment démo­gra­phique qui a modi­fié les rap­ports entre les géné­ra­tions, comme il est aus­si clair que c’est le chan­ge­ment de la dyna­mique démo­gra­phique dû aux trans­for­ma­tions de la fécon­di­té et de la mor­ta­li­té qui a fabri­qué le vieillis­se­ment, mais, en même temps, on ne peut pas nier que la ques­tion inter­gé­né­ra­tion­nelle a pris l’ascendant sur celle du vieillis­se­ment. Autre­ment dit, les dif­fi­cul­tés liées au vieillis­se­ment sont réelles et dignes de toute notre atten­tion, mais elles ne doivent pas occul­ter des enjeux plus fon­da­men­taux et moins maté­riels en rap­port avec la cohé­sion sociale.

Que désigne-t-on par l’inter­gé­né­ra­tion et d’où vient ce trans­fert séman­tique ? Sim­ple­ment, de ce que nos socié­tés, en vieillis­sant, sont deve­nues plus mul­ti­gé­né­ra­tion­nelles qu’elles ne l’ont jamais été, au sens où elles cumulent dans tous les âges de la vie entre zéro et cent ans des effec­tifs rela­ti­ve­ment impor­tants. Mais sur­tout, ces géné­ra­tions d’âge dif­fé­rent sont ani­mées par des valeurs elles-mêmes très dif­fé­rentes, adhèrent à des modèles cultu­rels dif­fé­rents et pré­sentent des aspi­ra­tions et des besoins dif­fé­rents. À l’origine de cette diver­si­té, on peut citer l’accélération des évè­ne­ments his­to­riques qui ont mar­qué le cours du XXe siècle et la grande révo­lu­tion épi­dé­mio­lo­gique qui a pro­pul­sé la lon­gé­vi­té moyenne vers des som­mets ines­pé­rés aupa­ra­vant. Dif­fi­cile dans ces condi­tions de main­te­nir un dia­logue construc­tif entre les géné­ra­tions et de prô­ner la soli­da­ri­té des âges dans un contexte éco­no­mi­que­ment dépri­mé où l’individualisme a ren­for­cé la règle du cha­cun pour soi au détri­ment de celle du tous pour chacun.

Un contrat social en décomposition à renouveler

Pen­dant le XXe siècle, le contrat social qui avait été négo­cié entre les par­te­naires sociaux de l’époque (l’État, les syn­di­cats, les orga­ni­sa­tions patro­nales) avait per­mis de main­te­nir des rela­tions plus ou moins apai­sées entre les dif­fé­rentes caté­go­ries de citoyens, et faci­li­ter l’instauration au len­de­main de la Seconde Guerre mon­diale d’un régime de pro­tec­tion sociale rela­ti­ve­ment géné­reux sus­cep­tible de limi­ter les affron­te­ments col­lec­tifs autour du par­tage des res­sources, au demeu­rant rela­ti­ve­ment abon­dantes, notam­ment pen­dant la période des Trente glorieuses.

Mais depuis lors, les crises de toutes natures se sont suc­cé­dé, la pau­vre­té qui avait été for­te­ment réduite est réap­pa­rue en force, le chô­mage des jeunes, comme des tra­vailleurs âgés, s’est inten­si­fié, la mar­gi­na­li­té s’est déve­lop­pée et le contrat social est appa­ru comme de plus en plus obso­lète, fra­gi­li­sé sous les coups de butoir des doc­trines néo­li­bé­rales et des offen­sives répé­tées contre l’État-providence. La pro­mo­tion par l’ancienneté dans l’entreprise est contes­tée, au nom de la méri­to­cra­tie, l’autorité dans la famille et dans l’école est bafouée, les sys­tèmes éta­tiques de pro­tec­tion sociale sont remis en cause en faveur des assu­rances pri­vées indi­vi­duelles, etc.

Mani­fes­te­ment, il est urgent de rené­go­cier un nou­veau contrat socié­tal (plu­tôt que sim­ple­ment social) qui tienne compte des évo­lu­tions récentes et des trans­for­ma­tions pro­fondes de nos struc­tures col­lec­tives (non seule­ment démo­gra­phiques, mais aus­si éco­no­miques, sociales, cultu­relles et politiques).

Dans ce contrat renou­ve­lé, les caté­go­ries sociales tra­di­tion­nelles par­ti­ci­pe­ront tou­jours aux débats, mais elles devront être épau­lées par des repré­sen­tants de la socié­té civile, et notam­ment des asso­cia­tions de per­sonnes âgées. Contrai­re­ment à ce que cer­tains socio­logues ont par­fois affir­mé, les classes sociales ont tou­jours une réa­li­té socio­lo­gique forte même si leurs contours sont deve­nus plus flous qu’autrefois, mais il faut accep­ter que dans l’avenir les arbi­trages se feront autant, sinon davan­tage, entre les géné­ra­tions qu’entre les caté­go­ries sociales, l’âge étant deve­nu lui-même un cri­tère de caté­go­ri­sa­tion et d’identification sociale de plus en plus discriminant.

Faut-il rap­pe­ler que si la caté­go­rie des pro­lé­taires n’est appa­rue qu’avec l’avènement de la socié­té indus­trielle, celle des retrai­tés est un sous-pro­duit direct de l’instauration des sys­tèmes de sécu­ri­té sociale à par­tir de la seconde moi­tié du XXe siècle.

Mais sur quoi pour­rait por­ter ce contrat social revi­si­té ? Bien évi­dem­ment sur ce qui compte le plus dans la vie des groupes humains, à savoir les cri­tères de répar­ti­tion des res­sources col­lec­tives entre tous les membres. On com­prend d’ailleurs pour­quoi les ques­tions de révi­sion des régimes de pen­sion et des sys­tèmes de san­té sont au cœur de tous les débats, même par­fois de façon jugée trop inva­sive lorsque les aspects finan­ciers prennent le pas sur toutes autres consi­dé­ra­tions nor­ma­tives ou éthiques. Cepen­dant, ce serait une grave erreur de réduire le contrat socié­tal à cette seule dimen­sion qui risque d’aboutir à l’adoption de simples mesures tech­niques rela­tives à l’âge de départ à la retraite et à la durée des car­rières, ou au prix des actes médi­caux et des médicaments.

Avant d’aborder des ques­tions tech­niques dans les­quelles nos spé­cia­listes de l’organisation ont acquis une cer­taine com­pé­tence, il convient de poser la ques­tion du sens, des objec­tifs pour­sui­vis et des prio­ri­tés recon­nues, c’est-à-dire poser des choix qui sont d’abord poli­tiques avant d’être techniques.

J’aime citer la pen­sée d’un éco­no­miste enga­gé concer­nant le rôle des experts à qui nous ne devrions pas deman­der ce qu’il est pos­sible de faire en fonc­tion des contraintes exis­tantes, mais bien ce qu’il faut chan­ger au niveau des contraintes pour atteindre les objec­tifs pour­sui­vis. Salu­taire retour­ne­ment de logique s’il en est !

Un peu de prospective wallonne : trois scénarios contrastés

En mars der­nier, un congrès s’est tenu à Namur, à l’initiative de l’Institut Des­trée et du Col­lège régio­nal de pros­pec­tive sur le thème « Wal­lo­nie 2030 : quelles seraient les bases d’un contrat socié­tal pour une Wal­lo­nie renou­ve­lée1 ? ». Les domaines à ren­con­trer étaient mul­tiples et les enjeux variés depuis la gou­ver­nance ter­ri­to­riale, le déve­lop­pe­ment éco­no­mique durable et le tra­vail (re)valorisé jusqu’à la for­ma­tion et l’éducation inté­grante en pas­sant par l’inclusion sociale.

Bien sûr, le vieillis­se­ment de la popu­la­tion et l’amélioration de la san­té fai­saient aus­si par­tie des neuf enjeux iden­ti­fiés, mais il était recon­nu en même temps que l’essentiel n’était pas tant d’établir un cata­logue détaillé de mesures, mais de réaf­fir­mer une néces­saire confiance dans l’avenir et une franche coopé­ra­tion entre tous les acteurs.

Dans ce domaine par­ti­cu­lier du vieillis­se­ment et de la san­té qui relève plus spé­ci­fi­que­ment de notre pré­oc­cu­pa­tion, quelques règles simples, mais essen­tielles méritent d’être rappelées :

  • il n’y a pas en soi de bonnes ou de mau­vaises struc­tures de popu­la­tion, mais seule­ment des struc­tures démo­gra­phiques plus ou moins bien adap­tées à l’environnement col­lec­tif et aux grandes muta­tions qui tra­versent le sys­tème sociétal ;
  • le vieillis­se­ment démo­gra­phique n’est pas arri­vé à son terme : il se pour­sui­vra aus­si long­temps qu’un équi­libre durable entre les nais­sances et les décès n’aura pas été rétabli ;
  • la stra­té­gie consis­tant à vou­loir com­battre le vieillis­se­ment relève d’une vision pas­séiste du phé­no­mène : la meilleure poli­tique est de s’y adap­ter en modi­fiant nos règles de fonc­tion­ne­ment, nos cadres juri­diques et admi­nis­tra­tifs et nos ins­ti­tu­tions pour les rendre com­pa­tibles avec nos struc­tures démo­gra­phiques, plu­tôt que l’inverse ;
  • les gains de lon­gé­vi­té enre­gis­trés depuis deux siècles repré­sentent un des plus grands pro­grès de l’humanité : dénon­cer le vieillis­se­ment revien­drait à les remettre en ques­tion de façon incompréhensible ;
  • l’âge indi­vi­duel de la vieillesse est for­te­ment variable selon les per­sonnes, mais l’âge col­lec­tif du vieillis­se­ment est aus­si émi­nem­ment évo­lu­tif dans le temps et dans l’espace : autre­fois, une per­sonne de plus de soixante ans était consi­dé­rée comme un vieillard, alors qu’aujourd’hui elle est per­çue comme un sénior en pleine pos­ses­sion de ses capa­ci­tés phy­siques et intellectuelles ;
  • la fixa­tion d’un âge sta­tis­tique inva­riable de la vieillesse (sou­vent soixante ou soixante-cinq ans) peut conduire à des juge­ments faus­sés sur l’état de vieillis­se­ment d’une popu­la­tion et sur­tout sur son deve­nir : il convient donc d’être cir­cons­pect dans l’utilisation des pro­jec­tions démographiques.

Ces prin­cipes élé­men­taires rap­pe­lés, il convient encore de se deman­der vers quelles évo­lu­tions pré­vi­sibles ces ten­dances au vieillis­se­ment, au demeu­rant peu contes­tables, engagent nos socié­tés et nos régions, et quelles poli­tiques il convient de mettre en œuvre pour limi­ter les consé­quences les plus néga­tives du vieillis­se­ment et opti­mi­ser les avan­tages qui sont aus­si réels que ses inconvénients.

Dans les tra­vaux de la « fabrique » du Col­lège régio­nal de pros­pec­tive wal­lonne char­gée de la réflexion sur le vieillis­se­ment et la san­té, trois scé­na­rios ont été pro­po­sés : l’un qua­li­fié d’enli­se­ment sup­pose que les ten­dances pas­sées vont se pour­suivre, c’est-à-dire une inten­si­fi­ca­tion du vieillis­se­ment avec des mesures d’accompagnement prises au coup par coup, selon les besoins impo­sés par l’urgence, sans grande cohé­sion d’ensemble, ni vision poli­tique à long terme, en conti­nuant à orga­ni­ser l’action à tra­vers les car­cans ins­ti­tu­tion­nels actuels (décou­page des com­pé­tences com­mu­nau­taires et régio­nales…) et les bud­gets com­pri­més sans com­mune mesure avec les besoins réels.

Un deuxième scé­na­rio est celui de l’affron­te­ment qui pos­tule que les ten­sions entre les géné­ra­tions vont rapi­de­ment deve­nir insur­mon­tables et qu’elles vont déri­ver vers des oppo­si­tions fortes pou­vant prendre des formes diverses, depuis les mani­fes­ta­tions vio­lentes et les grèves sau­vages jusqu’à des formes plus douces de résis­tance admi­nis­tra­tive et de votes contes­ta­taires ou même de mar­gi­na­li­té éco­lo. Dans tous les cas, la cohé­sion sociale sera mena­cée et la gou­ver­nance pro­fon­dé­ment perturbée.

Le der­nier scé­na­rio est celui dit de l’épa­nouis­se­ment qui ima­gine que tout soit mis en œuvre pour assu­rer le main­tien de la cohé­sion sociale et que des moyens impor­tants y soient affec­tés, même éven­tuel­le­ment au détri­ment d’autres objec­tifs. L’idée est que la Wal­lo­nie tout entière devienne en quelque sorte une région amie des ainés (pour pla­gier le concept de l’OMS de « Ville-amie des ainés2 ») et une socié­té carac­té­ri­sée par un haut degré d’intégration des âges, comme cer­taines régions du monde sont deve­nues des hauts lieux de la tech­no­lo­gie ou des havres de réa­li­sa­tions res­pec­tueuses de l’écologie.

Pros­pec­tive wal­lonne 2010 – 2030 : trois scé­na­rios de l’enlisement à l’épanouissement

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Extrait d’un docu­ment interne de la Fabrique de pros­pec­tive « Vieillis­se­ment et san­té » sous la direc­tion d’André Lam­bert (Adrass) et Michel Loriaux (Demo-UCL et Adrass)

L’enlisement ou le vieillissement subi

Bien enten­du, ces trois scé­na­rios ne sont pas dotés d’un coef­fi­cient de vrai­sem­blance iden­tique. Mal­heu­reu­se­ment, le plus plau­sible est peut-être celui de l’enlisement, même s’il est aus­si le moins enthousiasmant.

Beau­coup d’indicateurs semblent le confir­mer : l’exclusion mas­sive des tra­vailleurs âgés du mar­ché du tra­vail obser­vée au cours des der­nières décen­nies, la remise en ques­tion des sys­tèmes de finan­ce­ment de la pro­tec­tion sociale par les méca­nismes de la répar­ti­tion pour répondre aux inquié­tudes liées à l’ampleur des défi­cits bud­gé­taires, les ten­dances actuelles à pro­lon­ger la vie active, sous pré­texte de l’allongement de l’espérance de vie, autant de mesures poten­tiel­le­ment contre­pro­duc­tives, qui ne tiennent géné­ra­le­ment pas compte des couts cachés de telles mesures, pas seule­ment finan­cières, mais aus­si psy­cho­lo­giques, et qui ignorent la dimen­sion de pro­grès social qu’il y avait eu notam­ment à abais­ser l’âge légal de la retraite.

Dans l’hypothèse du main­tien à terme de ces pra­tiques, il est donc à craindre que l’avenir res­te­ra sombre et que le vieillis­se­ment sera subi plu­tôt qu’accepté et vécu posi­ti­ve­ment. Les pen­sions res­te­ront médiocres et infé­rieures à celles d’autres pays euro­péens, le niveau de pau­vre­té dans la popu­la­tion âgée sera éle­vé en com­pa­rai­son des Pays-Bas, de la France ou du Dane­mark, les villes amies des ainés conti­nue­ront à être un sym­pa­thique slo­gan de l’oms, mais sans réa­li­sa­tions ambi­tieuses, l’assurance dépen­dance ne sera pas mise en œuvre pour tous sinon à tra­vers des sys­tèmes cou­teux d’assurances pri­vées et l’autonomie des grands vieillards ne pour­ra être garan­tie, sauf à accep­ter des ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tions de plus en plus oné­reuses et hors de por­tée de nom­breux citoyens ou à l’opposé de plus en plus hon­teuses, à défaut d’être trop chères.

Et si la mortalité revenait en force : une surprise majeure ?

C’est d’ailleurs dans ce contexte morose et rela­ti­ve­ment pas­sif qu’une « sur­prise majeure » pour­rait inter­ve­nir entrai­nant une alter­na­tive aggra­vée dans les pro­chaines décen­nies. Alors qu’il est géné­ra­le­ment admis que les pro­grès de lon­gé­vi­té vont se pour­suivre dans l’avenir à un rythme sou­te­nu, voire même à un rythme accé­lé­ré si les pro­grès médi­caux et les avan­cées en matière de génie géné­tique et de lutte contre les mala­dies de socié­té se réa­lisent, comme beau­coup d’experts l’anticipent, il pour­rait se pro­duire de façon inat­ten­due un ren­ver­se­ment de ten­dance et un pla­fon­ne­ment des pro­grès, voire un recul signi­fi­ca­tif dans la lutte contre la mort et la morbidité.

Pour l’heure, il ne s’agit encore que d’une thèse mino­ri­taire que peu d’auteurs tendent à accré­di­ter. Il n’empêche que, en 2006, un spé­cia­liste de l’agriculture et de l’alimentation (Jean-Claude Aubert, Espé­rance de vie : la fin des illu­sions) a lan­cé un mes­sage d’alerte en affir­mant que la courbe d’espérance de vie pour­ra s’inverser dans un ave­nir plus ou moins proche et que nous vivrons moins long­temps que nos parents et nos enfants moins long­temps que nous-mêmes. En cause, pour cet auteur aty­pique et déran­geant, les « bombes à retar­de­ment démo­gra­phiques » que seraient notam­ment l’obésité, le taba­gisme ou la pol­lu­tion qui sont très peu prises en consi­dé­ra­tion par les poli­tiques de san­té (sauf le tabac).

Dans le scé­na­rio de l’enlisement, cette issue n’est pas tota­le­ment impro­bable (comme d’ailleurs dans les autres scé­na­rios) et elle pour­rait être pré­ci­pi­tée par la perte de res­sources finan­cières des retrai­tés obli­gés de res­ter plus long­temps en acti­vi­té dans des tra­vaux pénibles, ou contraints à renon­cer à des ser­vices médi­caux de base à cause de leur ren­ché­ris­se­ment ou de leur non-remboursement.

L’affrontement des générations ou le vieillissement inégalitaire

Ce scé­na­rio quelque peu inquié­tant n’est cepen­dant pas celui du pire, en tout cas par rap­port à celui qua­li­fié de scé­na­rio de l’affrontement. On aura com­pris qu’il s’agit de l’affrontement entre les géné­ra­tions évo­qué plus haut, un affron­te­ment d’autant plus pré­vi­sible qu’il aura été atti­sé par les cam­pagnes orches­trées par tous ceux qui auraient inté­rêt à la faillite des sys­tèmes publics de pro­tec­tion sociale dont ils espèrent récu­pé­rer les énormes fonds finan­ciers pour les recy­cler dans leurs pro­duits assu­ran­tiels. Depuis des années, les banques et les assu­rances ne cessent en effet de répé­ter à tra­vers leurs cam­pagnes publi­ci­taires à la fois aux per­sonnes âgées qu’elles devront se ména­ger des épargnes pri­vées impor­tantes si elles veulent com­pen­ser les pertes de reve­nus qu’elles subissent lors de leur acces­sion à la retraite, et aux jeunes qu’ils doivent se déso­li­da­ri­ser de leurs ainés et coti­ser mas­si­ve­ment dans des sys­tèmes pri­vés sous peine d’être un jour les vic­times de la dis­pa­ri­tion ou de l’effritement des pen­sions légales.

Certes, pour l’heure, les digues de la soli­da­ri­té orga­ni­sée à tra­vers les sys­tèmes dits de répar­ti­tion n’ont pas encore cédé, mais la résis­tance des bar­rages com­mence à être for­te­ment sol­li­ci­tée, le risque étant que le déve­lop­pe­ment des second et troi­sième piliers (pen­sions de groupe et assu­rances pri­vées) fra­gi­lise le pre­mier et crée des inéga­li­tés crois­santes entre les retrai­tés, plu­tôt que de les réduire.

En 1987, un essayiste répu­té, Alain Minc, avait bros­sé un por­trait apo­ca­lyp­tique des socié­tés vieillis­santes dans un livre inti­tu­lé La machine éga­li­taire où il déve­lop­pait une théo­rie selon laquelle la recherche de l’égalité pou­vait avoir comme effet per­vers d’accentuer les inéga­li­tés de toutes natures, le vieillis­se­ment étant consi­dé­ré comme un des méca­nismes par lequel les inéga­li­tés pro­gressent. Dans une socié­té vieillis­sante, ce sont les inéga­li­tés entre les jeunes et les vieux qui prennent le pas sur toutes les autres, et les condi­tions d’un affron­te­ment entre géné­ra­tions sont donc réunies à tous les niveaux : entre les actifs et les inac­tifs, entre les coti­sants et les retrai­tés, les bien por­tants et les malades, les payeurs et les béné­fi­ciaires, etc. Et de conclure que le cli­vage sera à la fois finan­cier, pro­fes­sion­nel, cultu­rel, moral, éthique et politique.

Recon­nais­sons-le, ce dis­cours violent trouve des réso­nances fortes dans la situa­tion actuelle, l’évolution démo­gra­phique réelle et la récente crise finan­cière ayant contri­bué à exa­cer­ber plus de vingt-cinq ans après la publi­ca­tion de l’ouvrage, toutes les ten­dances dénon­cées : mul­ti­pli­ca­tion des vieux, dégra­da­tion des coef­fi­cients de dépen­dance démo­gra­phiques et éco­no­miques, contes­ta­tion des sys­tèmes de retraites par répar­ti­tion, sur­con­som­ma­tion médi­cale, pro­gres­sion rapide des mala­dies liées au vieillis­se­ment, double chô­mage accru des jeunes et des vieux tra­vailleurs, etc.

La thèse selon laquelle le vieillis­se­ment démo­gra­phique accen­tue­ra toutes les inéga­li­tés sociales et condui­ra nos socié­tés aux portes d’une guerre des géné­ra­tions, il est vrai sou­vent annon­cée, mais jamais réa­li­sée, est donc doré­na­vant dotée d’un coef­fi­cient de pro­ba­bi­li­té non négli­geable. Et même si nous avons réus­si à y échap­per jusqu’à pré­sent, le pas­sage du scé­na­rio cen­tral de l’enlisement à celui de l’affrontement doit être envi­sa­gé comme une éven­tua­li­té pos­sible, et ce parce que les mesures de pré­ven­tion qui auraient pu être prises depuis long­temps ne l’ont pas été.

L’épanouissement ou le vieillissement radieux

Le troi­sième scé­na­rio, celui de l’épanouissement, est donc peut-être mal­heu­reu­se­ment le moins pro­bable, même s’il est en même temps le plus sou­hai­table, pour peu qu’on consi­dère que le main­tien de la cohé­sion sociale reste un objec­tif prio­ri­taire qui jus­ti­fie que des moyens impor­tants y soient affec­tés, peut-être même par­fois au détri­ment d’autres objectifs.

C’est la rai­son pour laquelle nous le consi­dè­re­rons ici comme une uto­pie, dont on sait qu’elle a peu de chance de se réa­li­ser plei­ne­ment, mais qui peut ser­vir mal­gré tout de guide pour ins­pi­rer cer­taines réformes indis­pen­sables et peut-être pour évi­ter cer­tains écueils ou cer­taines mesures contreperformantes.

Mais au-delà de l’utopie, que peut-on espé­rer mettre en œuvre concrè­te­ment pour nous rap­pro­cher de ce des­tin radieux ? Contrai­re­ment aux appa­rences, beau­coup de mesures pra­tiques sont à notre por­tée et devraient pou­voir être adop­tées mal­gré le poids des crises et de la mon­dia­li­sa­tion, si du moins l’imagination et le cou­rage poli­tiques sont au ren­dez-vous. Nous évo­que­rons seule­ment ici quelques pistes.

Une pre­mière est de limi­ter l’impact de tous les modèles cultu­rels basés sur la ségré­ga­tion des âges et la dénon­cia­tion des ainés comme les acca­pa­reurs des richesses col­lec­tives au détri­ment des autres géné­ra­tions. Des carac­té­ris­tiques (faus­se­ment) attri­buées aux per­sonnes âgées, comme leur cupi­di­té, leur égoïsme, leur xéno­pho­bie, etc. doivent être dénon­cées et com­bat­tues sys­té­ma­ti­que­ment avec les mêmes armes des médias et de la com­mu­ni­ca­tion, voire même par voie règle­men­taire ou légis­la­tive si le besoin s’en fait sen­tir. Une éthique des socié­tés vieillis­santes ne s’installera pas spon­ta­né­ment si des organes de sur­veillance des mes­sages publi­ci­taires ne sont pas char­gés de sanc­tion­ner les dis­cours anti-vieux ou anti-soli­da­ri­té : pour­quoi ce qui est admis pour lut­ter contre la por­no­gra­phie ou la pédo­phi­lie ne serait-il pas accep­table pour com­battre les pra­tiques dan­ge­reuses de l’âgisme et du racisme anti-vieux (ou anti-jeune d’ailleurs)?

Par exemple, un des dis­cours à la mode actuel­le­ment est d’évoquer l’incurie et l’irresponsabilité des ainés qui auraient contrac­té des dettes énormes pour satis­faire leurs aspi­ra­tions en fai­sant peser le poids du rem­bour­se­ment sur les géné­ra­tions futures : ce fai­sant, on néglige tota­le­ment le contexte his­to­rique de pareilles déci­sions et on encou­rage les géné­ra­tions à se dres­ser les unes contre les autres, avec comme seul résul­tat posi­tif de creu­ser un peu plus le fos­sé qui les sépare.

Ensuite, les per­sonnes âgées doivent être recon­nues comme des citoyens et des citoyennes à part entière, dotés de droits et de devoirs, avec un sta­tut reva­lo­ri­sé, au lieu d’être pré­sen­tées comme des machines obso­lètes en bout de par­cours, des consom­ma­teurs incon­ti­nents ou des para­sites sociaux n’ayant pas eu la pudeur de s’éclipser au moment opportun.

Ce fai­sant, il faut leur recon­naitre un rôle social d’animation de la com­mu­nau­té, même après le pas­sage à la retraite qui ne doit plus être consi­dé­rée comme un retrait de la vie col­lec­tive, mais comme une phase nou­velle de par­ti­ci­pa­tion active. C’est là une condi­tion indis­pen­sable pour la réha­bi­li­ta­tion du troi­sième âge et en même temps pour la reva­lo­ri­sa­tion du sec­teur social, auquel les ainés pour­ront appor­ter un sup­port impor­tant dans la mesure où ils dis­posent d’un poten­tiel énorme de res­sources, pas seule­ment éco­no­miques comme il est dit trop sou­vent en évo­quant leurs patri­moines, mais sur­tout de connais­sances, d’expériences et de savoir-faire.

La retraite ne doit pas être le retrait social

Tou­te­fois, cette par­ti­ci­pa­tion accrue, à tra­vers notam­ment le béné­vo­lat, les secondes car­rières ou la plu­ri­ac­ti­vi­té, ne pour­ra se faire que si tous les obs­tacles à ces nou­velles formes d’engagement sont sup­pri­més. Par­fois, il s’agit de simples dis­po­si­tions légales ou règle­men­taires issues d’une période ancienne et qui n’ont plus de rai­son d’être. Par exemple, inter­dire ou limi­ter le tra­vail rému­né­ré aux retrai­tés, ou soup­çon­ner de tra­vail au noir les pré­re­trai­tés qui s’engagent dans des acti­vi­tés béné­voles sont des pra­tiques inop­por­tunes qu’il fau­drait veiller à éra­di­quer, en aban­don­nant des argu­ments fal­la­cieux, comme la réfé­rence à la retraite qui serait la récom­pense du non-tra­vail ne s’accommodant pas d’une rétri­bu­tion paral­lèle, alors qu’il s’agit seule­ment for­mel­le­ment d’un salaire différé.

De toute façon, il est indis­pen­sable que les retrai­tés dis­posent de res­sources suf­fi­santes pour pou­voir exer­cer des acti­vi­tés d’animation de la vie col­lec­tive à forte valeur sociale ajou­tée et notam­ment à tra­vers l’aide qu’ils peuvent appor­ter à toutes les caté­go­ries dému­nies ou affai­blies (les malades, les han­di­ca­pés, les enfants aban­don­nés, les femmes bat­tues, les pri­son­niers, les immi­grés, etc.).

Rap­pe­lons que la recon­nais­sance sociale d’un groupe numé­ri­que­ment impor­tant ne peut s’instaurer que si ses échanges avec les autres groupes sont équi­li­brés : la nota­tion néga­tive des retrai­tés inter­vient à par­tir du moment où les flux de richesses en leur faveur appa­raissent trop impor­tants par rap­port aux flux éma­nant de ce groupe. C’est la rai­son pour laquelle il convient que les per­sonnes âgées soient mises en mesure d’apporter leur contri­bu­tion à la socié­té et que leur apport puisse être esti­mé et mesu­ré, comme le sont par­fai­te­ment les apports en leur faveur trans­mis via les pen­sions et les soins de santé.

Une mesure opé­ra­tion­nelle de ces échanges inter­gé­né­ra­tion­nels pour­rait d’ailleurs être effec­tuée si une comp­ta­bi­li­té sociale était enfin mise en œuvre à côté de la comp­ta­bi­li­té stric­te­ment éco­no­mique, mais contre toute attente elle ne sus­cite pas l’adhésion des pou­voirs publics pour des rai­sons qu’on peut soup­çon­ner d’être for­te­ment idéologiques.

Des moyens à trouver pour soutenir une « real » utopie

Quoi qu’il en soit, dis­po­ser d’un reve­nu décent reste une condi­tion sine qua non de l’intégration des retrai­tés à la socié­té allant à l’encontre d’une cer­taine apa­thie poli­tique qui vise à blo­quer les pen­sions et à refu­ser leur indexa­tion au bien-être, en contri­buant de la sorte à accroitre la pau­vre­té par­mi les ainés.

Sans doute fau­dra-t-il trou­ver les moyens bud­gé­taires de rééqui­li­brer les sys­tèmes de pro­tec­tion sociale, mais même si le main­tien du prin­cipe de répar­ti­tion semble essen­tiel à la sau­ve­garde de la soli­da­ri­té inter­gé­né­ra­tion­nelle, rien ne s’oppose en théo­rie à ce que des res­sources com­plé­men­taires soient éga­le­ment mises en œuvre, éma­nant de l’impôt ou de toutes autres formes de taxa­tion (sur la valeur ajou­tée, sur les tran­sac­tions bour­sières, sur le capi­tal, etc.). Il serait tra­gique qu’une des meilleures façons qui ait été ima­gi­née au XXe siècle pour garan­tir la soli­da­ri­té entre caté­go­ries sociales soit mena­cée à cause d’un atta­che­ment irré­flé­chi à une vision ortho­doxe qui veut que les sys­tèmes de pro­tec­tion des tra­vailleurs soient finan­cés exclu­si­ve­ment par les coti­sa­tions pré­le­vées sur leurs salaires et traitements.

D’autres dis­po­si­tifs pour­raient encore être mis en œuvre au niveau de l’emploi, comme les primes à l’embauche des tra­vailleurs âgés, à leur for­ma­tion ou leur accom­pa­gne­ment, afin d’effacer les images néga­tives véhi­cu­lées dans les milieux pro­fes­sion­nels à l’encontre de cette caté­go­rie sacri­fiée, afin que le vieillis­se­ment social ne débute plus à cin­quante ou qua­rante-cinq ans, comme on en a vu trop d’exemples au cours des der­nières années. Une ins­ti­tu­tion qui méri­te­rait de voir le jour serait les com­mis­sions char­gées de l’examen des pro­jets de plu­ri­ac­ti­vi­té sou­mis par des tra­vailleurs âgés sou­cieux de par­ta­ger leur temps entre plu­sieurs types d’activité, à la fois dans le sec­teur éco­no­mique tra­di­tion­nel et dans le sec­teur du non-marchand.

Mais fina­le­ment, pour que toutes ces ini­tia­tives puissent voir le jour, et qu’elles soient démo­cra­ti­que­ment déci­dées et adop­tées, il convien­drait de créer une sorte de com­mis­sion sur le deve­nir de la popu­la­tion et de la pros­pec­tive sur le vieillis­se­ment, qui ne soit pas seule­ment un groupe d’experts, ni de déci­deurs poli­tiques tra­di­tion­nels, mais qui regroupe aus­si toutes les sen­si­bi­li­tés de la socié­té civile, et qui soit char­gée de réflé­chir aux grands enjeux des socié­tés vieillis­santes et aux orien­ta­tions stra­té­giques à mettre en œuvre pour que la révo­lu­tion grise ne soit plus seule­ment un espoir uto­pique mais une réa­li­té à por­tée de main.

D’autres pays l’on fait his­to­ri­que­ment (les États-Unis, les Pays-Bas), pour­quoi la Wal­lo­nie ne pour­rait-elle s’en ins­pi­rer et prendre la tête d’un com­bat pour un vieillis­se­ment col­lec­tif et indi­vi­duel réussi ?

Annexe sta­tis­tique. Le vieillis­se­ment de la Bel­gique et de la Wal­lo­nie vu à tra­vers quelques indi­ca­teurs : pers­pec­tives à l’horizon 2060
Bel­gique Bel­gique Bel­gique Wal­lo­nie Wal­lo­nie Wal­lo­nie
2000 2030 2060 2000 2030 2060
Indices de taille
Popu­la­tion totale (x 1.000) 10.239 11.982 12.663 3.340 3.942 4.325
Accrois­se­ment en % 100% 117,2% 123,7% 100% 118% 129,5%
65 – 79 ans (x 1.000) 1.359 1.941 2.012 447 630 688
En% 13,3% 16,2% 15,9% 13,4% 16% 15,9%
Accrois­se­ment en % 100% 142,8% 148% 100% 140,9% 153,9%
80 ans et + (x 1.000) 356 773 1.314 114 240 432
En % 3,5% 6,5% 10,4% 3,4% 6,1% 10%
Accrois­se­ment en% 100% 217,1% 369,1% 100% 210,5% 278,9%
Indices de mouvement
Nbre moyen d’en­fants par femme 1,66 1,76 1,77 1,77 1,78 1,79
Eo hommes 75,1 81,2 85,3 73,4 80,3 84,7
Eo femmes 81,4 87 90 80,5 86,6 90,7
E65 hommes 15,9 19,7 22,7 15,1 19,2 22,3
E65 femmes 20,1 24,1 27,3 19,4 23,8 27,1
Indices de structure
Vieillis­se­ment en % (65+)/(0 – 14) 95 137,1 166,6 90,2 130,1 160,4
Inten­si­té du vieillis­se­ment en % (80+)/(65+) 20,8 28,5 39,5 20,3 27,6 38,6
Actif poten­tiel par per­sonne âgée (15 – 64)/(65+) 3,9 2,7 2,2 3,9 2,8 2,2
Age moyen (en années) 39,7 43 45 39,3 42,6 44,7

Source.: Bureau fédé­ral du Plan, Pers­pec­tives de popu­la­tion 2007 – 2060, Plan­ning Paper 105, Bruxelles, mai 2008.

Signi­fi­ca­tion des sigles :

  • Eo : espé­rance de vie à la naissance
  • E65 : espé­rance de vie à 65 ans
  • (x 1.000) Effec­tifs abso­lus en milliers
  • En %: effec­tifs rela­tifs et indices

[(Com­men­taires de l’annexe statistique

  • La popu­la­tion belge aug­men­te­ra de près de 2.5 mil­lions entre 2000 et 2060, celle de la Wal­lo­nie de près d’un million.
  • En 2000, les per­sonnes âgées de 65 ans et plus repré­sen­taient envi­ron 17 % de la popu­la­tion totale contre 26 % à l’horizon 2060.
  • Les octo­gé­naires et au-delà qui repré­sen­taient moins de 4 % de la popu­la­tion totale en 2000 seront mul­ti­pliés en 2060 par un coef­fi­cient de 3.7 (presque un quadruplement).
  • Les écarts entre la Wal­lo­nie et le Royaume sont, dans l’ensemble, assez faibles.
  • L’espérance de vie à la nais­sance devrait atteindre en 2060 les 90 ans pour les femmes et 85 ans pour les hommes, tan­dis que l’espérance de vie à 65 ans pro­gres­se­ra d’environ 7 ans pour les deux sexes en un peu plus d’un demi-siècle et s’établira en 2060 à 27 ans pour les femmes et 22 ans pour les hommes (selon les hypo­thèses retenues).
  • L’âge moyen de la popu­la­tion aug­men­te­ra d’environ 5 ans entre 2000 et 2060.
  • Le coef­fi­cient de vieillis­se­ment qui était infé­rieur à 100 % en 2000 (moins de vieux que de jeunes) avoi­si­ne­ra ou dépas­se­ra les 160 % en 2060, tan­dis que le coef­fi­cient d’intensité du vieillis­se­ment sera mul­ti­plié par deux (presque 40 % de très âgés par rap­port à l’ensemble des per­sonnes âgées en 2060 contre 20 % en 2000).
  • Alors qu’en 2000, il y avait encore 4 adultes poten­tiel­le­ment actifs pour une per­sonne âgée, il n’y en aura plus qu’un peu plus de 2 en 2060.)] 
  1. Phi­lippe Des­tatte, « Wal­lo­nie 2030 : quelles seraient les bases d’un contrat socié­tal pour une Wal­lo­nie renou­ve­lée ? », Rap­port du congrès du 25 mars 2011 au Palais des congrès de Namur, Col­lège régio­nal de pros­pec­tive de Wal­lo­nie (www.college-prospective-wallonie.org).
  2. Orga­ni­sa­tion mon­diale de la San­té, Guide mon­dial des villes-amies des ainés, 2007.

Michel Loriaux


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