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Enseignement, une liberté à réinterroger

Numéro 3 Mars 2013 par Donat Carlier

mars 2013

La liber­té d’en­sei­gne­ment fait-elle réel­le­ment débat ? Reste-t-elle « cette hache de guerre enter­rée dans la Consti­tu­tion », dont par­lait si joli­ment Théo Hachez dans le der­nier dos­sier que La Revue nou­velle a consa­cré à ce prin­cipe orga­ni­sa­teur de l’é­cole ? À maints égards. La crainte que sus­ci­tait un pos­sible retour des guerres sco­laires s’est certes estom­pée pour ne plus être évoquée […]

La liber­té d’en­sei­gne­ment fait-elle réel­le­ment débat ? Reste-t-elle « cette hache de guerre enter­rée dans la Consti­tu­tion », dont par­lait si joli­ment Théo Hachez dans le der­nier dos­sier1 que La Revue nou­velle a consa­cré à ce prin­cipe orga­ni­sa­teur de l’é­cole ? À maints égards. La crainte que sus­ci­tait un pos­sible retour des guerres sco­laires s’est certes estom­pée pour ne plus être évo­quée que de manière rhé­to­rique, comme l’ont encore illus­trée en aout der­nier la sor­tie du pré­sident du CDH sur les bâti­ments de l’en­sei­gne­ment libre et les réac­tions immé­diates qu’elle a sus­ci­tées. On ne redoute plus ces « que­relles sté­riles, aujourd’­hui dépas­sées sans doute, mais dont on a toutes les peines du monde à endi­guer les séquelles », qu’é­vo­quait Théo Hachez.

En 1998, la liber­té d’en­sei­gne­ment sem­blait sim­ple­ment gêner aux entour­nures, mais on s’en satis­fai­sait au nom de ses soi-disant ver­tus iré­niques. Évi­dence intou­chable pour ses défen­seurs, la liber­té d’en­sei­gne­ment ne sem­blait devoir être remise en cause ni par les écueils struc­tu­rels qu’elle pro­duit ou qu’elle contri­bue à aggra­ver ni par le constat que le prin­cipe même d’ar­ti­cu­la­tion intime de l’é­du­ca­tion aux convic­tions reli­gieuses n’é­tait déjà plus actif. De leur côté, les détrac­teurs de la liber­té d’en­sei­gne­ment pos­tu­laient que trop en par­ler mas­quait les vrais enjeux de l’é­cole, voire fai­sait le lit de sa déré­gu­la­tion mar­chande. Pour cer­tains enfin, si la liber­té d’en­sei­gne­ment avait une uti­li­té, c’é­tait d’être faci­le­ment convo­cable en tant que cause fon­da­men­tale de tous nos maux, argu­ment d’au­tant plus déci­sif dans l’ex­pli­ca­tion des dif­fi­cul­tés ren­con­trées par les acteurs de l’é­cole que le Pacte sco­laire en ver­rouille toute évolution.

Le texte de Mathias El Berhou­mi qui consti­tue l’ar­ticle « tronc » de ce dos­sier a comme pre­mier mérite de syn­thé­ti­ser, d’a­na­ly­ser et de relan­cer sur la place publique les ques­tions que les der­nières évo­lu­tions des poli­tiques sco­laires posent à la liber­té d’en­sei­gne­ment. Cette der­nière s’é­ro­de­rait autant qu’elle ne résis­te­rait avant tout du fait de ses contra­dic­tions de plus en plus exa­cer­bées avec l’im­pé­ra­tif éga­li­taire. Les dos­siers les plus mar­quants des der­nières années, tels que les diverses ten­ta­tives de régu­la­tion des ins­crip­tions à l’en­trée dans le secon­daire, et le récit col­lec­tif qu’on en a fait, en consti­tuent des illus­tra­tions de choix (Joëlle Sau­tois, Xavier Del­grange, Chris­tian Maroy). La repro­duc­tion sociale par­ti­cu­liè­re­ment forte dans notre sys­tème sco­laire (Jean-Pierre Kerck­hofs) est deve­nue un peu moins tolé­rable qu’a­vant, d’au­tant plus que d’autres acteurs s’en sont plus mas­si­ve­ment empa­rés du point de vue du simple res­pect des droits fon­da­men­taux (Benoît Van der Meer­schen) ou de la lutte contre la pauvreté.

Mais bien d’autres enjeux que celui de la ques­tion éga­li­taire viennent éga­le­ment inter­ro­ger ce prin­cipe : la ques­tion de la coexis­tence dans les socié­tés mul­ti­cul­tu­relles relance les demandes de recon­nais­sance (Hen­ri Gold­man, Albert Bas­te­nier) ou des pro­jets liés à la laï­ci­té (Jean-Yves Don­nay). Tou­jours est-il que la liber­té d’en­sei­gne­ment comme capa­ci­té col­lec­tive d’ac­tion semble retrou­ver un sens pra­tique dans diverses ini­tia­tives et pro­po­si­tions de ren­for­ce­ment de l’é­man­ci­pa­tion et de la jus­tice sociales (Domi­nique Groo­taers, Chris­tian Maroy, Jean-Yves Don­nay, Albert Bas­te­nier). Ce qui plus fon­da­men­ta­le­ment inter­roge l’or­ga­ni­sa­tion sco­laire sur les plans démo­cra­tique et péda­go­gique : État, (cer­taines) familles, tech­no­crates, réseaux, ensei­gnants, etc., qui a le pou­voir de dire ce qu’il convient d’ap­prendre et com­ment ? (Chris­tian Maroy, Jean-Pierre Kerck­hofs et Albert Bastenier).

L’in­té­rêt de l’ar­ticle de Mathias El Berhou­mi, dont le tour de force a consis­té à « conden­ser » une thèse de doc­to­rat sou­te­nue récem­ment, tient non seule­ment au croi­se­ment de l’ap­proche du juriste avec celles de l’his­to­rien, du socio­logue, du poli­to­logue et du phi­lo­sophe, mais sur­tout au carac­tère sti­mu­lant des ana­lyses avan­cées. L’au­teur ne s’y res­treint pas à un diag­nos­tic scien­ti­fique, mais se risque à pro­po­ser au lec­teur une série de « sug­ges­tions » pros­pec­tives dans le cas de figure (peut-être « impro­bable »?) d’une révi­sion future du prin­cipe juri­dique de « liber­té d’enseignement ».

Le panel de réac­tions contra­dic­toires que ce texte a sus­ci­té et que nous avons repris ne se veut pas repré­sen­ta­tif. Il ne s’est pas pen­sé comme le pro­duit d’un savant équi­libre, mais plu­tôt comme un flo­ri­lège diver­si­fié de réflexions signi­fi­ca­tives, illus­tra­tives des réflexions en par­tie nou­velles que l’en­jeu de la liber­té d’en­sei­gne­ment sus­cite auprès d’une série d’ob­ser­va­teurs qui s’ex­priment ici en toute auto­no­mie. Si nous n’a­vons pas, à ce stade, sol­li­ci­té les acteurs ins­ti­tu­tion­nels pre­miers et domi­nants de l’é­cole que sont les réseaux, les par­tis, les syn­di­cats, les asso­cia­tions de parents…, ce n’est cer­tai­ne­ment pas pour les écar­ter du débat, mais bien pour pou­voir entrer, dans un second temps, en dia­logue avec leurs points de vue, plus riches d’un pre­mier tour de table élargi. 

  1. « Libé­rer la liber­té d’en­sei­gne­ment », La Revue nou­velle, octobre 1998.

Donat Carlier


Auteur

Né en 1971 à Braine-le-Comte, Donat Carlier est membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle depuis 1997. Actuellement Directeur du Consortium de validation des compétences, il a dirigé l’équipe du Bassin Enseignement Formation Emploi à Bruxelles, a conseillé Ministre bruxellois de l’économie, de l’emploi et de la formation ; et a également été journaliste, chercheur et enseignant. Titulaire d’un Master en sociologie et anthropologie, ses centres d’intérêts le portent vers la politique belge, et plus particulièrement l’histoire sociale, politique et institutionnelle de la construction du fédéralisme en Wallonie, à Bruxelles et en Flandre. Il a également écrit sur les domaines de l’éducation et du monde du travail. Il est plus généralement attentif aux évolutions actuelles de la société et du régime démocratiques.