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Élections guatémaltèques : les apories du désir citoyen de sécurité

Numéro 2 Février 2012 par Aldo Tobar Gramajo

février 2012

Gua­te­ma­la, 6 novembre 2011. Le second tour de l’élection pré­si­den­tielle vient d’être joué. Le ver­dict est don­né : avec 53,74% des votes, Otto Pérez Moli­na, ancien géné­ral mili­taire du Par­ti Patriote (PP), sera le futur chef de l’État. Son adver­saire, éga­le­ment de droite, M. Manuel Bal­dizón, popu­liste du par­ti Lider (Liber­té démo­cra­tique réno­vée), est décla­ré vain­cu. « Mais […]

Gua­te­ma­la, 6 novembre 2011. Le second tour de l’élection pré­si­den­tielle1 vient d’être joué. Le ver­dict est don­né : avec 53,74%2 des votes, Otto Pérez Moli­na, ancien géné­ral mili­taire du Par­ti Patriote (PP), sera le futur chef de l’État. Son adver­saire, éga­le­ment de droite, M. Manuel Bal­dizón, popu­liste du par­ti Lider (Liber­té démo­cra­tique réno­vée), est décla­ré vain­cu. « Mais Bal­dizón sera pro­ba­ble­ment le pré­sident élu au pro­chain suf­frage », com­mente un Gua­té­mal­tèque qui nous rap­pelle com­bien, dans l’histoire poli­tique du pays, le can­di­dat per­dant est sou­vent le gagnant du pro­chain scrutin.

De nom­breux Gua­té­mal­tèques issus de la classe moyenne se consolent de ce choix, sou­vent por­té par défaut : « Des deux can­di­dats, Pérez Moli­na a avan­cé des pro­messes cré­dibles, du moins par contraste avec celles pro­po­sées par son adver­saire. » Pérez Moli­na, héros auto­pro­cla­mé de la poli­tique de la Mano Dura (qui n’est pas sans rap­pe­ler les trois décen­nies de guerre civile), s’est don­né comme pre­mière mis­sion de réta­blir un cli­mat de paix et de sécu­ri­té dans le pays. Le futur pré­sident annon­çait ain­si dans une inter­view le len­de­main de son élec­tion : « J’affirme que le pp va consa­crer 60 à 70% de son temps de tra­vail à la sécu­ri­té, afin de mener à bien son plan gou­ver­ne­men­tal3. » Vaste pro­gramme dans cette ancienne Répu­blique bana­nière où petites cri­mi­na­li­tés, maras (gangs) et crimes orga­ni­sés entre autres par les puis­sants car­tels de nar­co­tra­fic ne cessent d’allonger la sinistre liste des homicides.

Selon un rap­port de l’ONU, au Gua­te­ma­la, le nombre d’homicides volon­taires s’élève à 41 pour 100.000 habi­tants4. Un chiffre certes 50% infé­rieur à celui de son voi­sin hon­du­rien (82), et de 30% infé­rieur à celui du Sal­va­dor (66), mais simi­laire à celui du Bélize et sur­tout plus éle­vé que lors des années de guerre civile. Un autre rap­port révèle que l’Amérique cen­trale est deve­nue la région la plus vio­lente au monde : « Les régions les plus affec­tées par la vio­lence meur­trière sont l’Amérique cen­trale, avec un taux moyen régio­nal de 29 (morts) pour 100.000 (habi­tants) […]5. » Dans cette région carac­té­ri­sée par un net accrois­se­ment des actes de vio­lence, le qua­tuor « Sal­va­dor, Hon­du­ras, Gua­te­ma­la et Belize » se démarque en par­ti­cu­lier. On assiste depuis quelques années à un dépla­ce­ment du crime orga­ni­sé basé au Mexique vers les plus proches pays d’Amérique cen­trale. Les cam­pagnes anti­nar­co­tra­fi­quants au Mexique, sou­te­nues par les États-Unis, ne sont sans doute pas étran­gères à cette situa­tion. Le pays le plus proche et dis­po­sant d’une large fron­tière avec le Mexique (lar­ge­ment incon­trô­lée puisque située en majo­ri­té dans les épaisses jungles du Petén), est sans conteste le Gua­te­ma­la6.

Dans ce contexte, rien n’est plus ven­dable qu’un pro­gramme poli­tique qui mise sur l’éradication de la vio­lence et de l’impunité, fléaux régnant en maitres sur le pays. Rien de moins éton­nant encore que le Par­ti Patriote fut le vain­queur dans les dépar­te­ments les plus vio­lents du pays7 à l’exception d’Escuintla : Gua­te­ma­la, Quet­zal­te­nan­go et Jutia­pa. Les Gua­té­mal­tèques pré­fèrent dès lors voir le nou­vel homme fort du pays comme l’artisan des accords de paix plu­tôt que le géné­ral, cri­mi­nel de guerre. La mémoire est sélec­tive, par­ti­cu­liè­re­ment en période élec­to­rale, et pro­ba­ble­ment aus­si en cette période trouble, où l’on pré­fère sou­vent se sou­ve­nir de ses rêves et enfouir ses cauchemars.

Un pays multiethnique

Pérez Moli­na est l’élu des Gua­té­mal­tèques, mais il est avant tout l’élu des cir­cons­crip­tions élec­to­rales cita­dines. Les scru­tins élec­to­raux issus du monde rural et cita­din se dis­tinguent fon­da­men­ta­le­ment. Les habi­tants des villes ont soif de sécu­ri­té et ont opté pour le pro­gramme à mis­sion paci­fi­ca­trice de Pérez Moli­na. Bal­dizón ne s’est pas mon­tré indif­fé­rent au contexte d’exacerbation de la vio­lence : comme solu­tions radi­cales, il pro­po­sa le réta­blis­se­ment de la peine de mort et l’augmentation de l’effectif militaire.

Mais la frange rurale de la popu­la­tion, au pour­cen­tage impor­tant d’agriculteurs8, craint majo­ri­tai­re­ment pour sa sécu­ri­té ali­men­taire. Grâce à sa pro­messe d’augmenter les reve­nus des familles, Bal­dizón, a récol­té les voix des sym­pa­thi­sants du pré­sident sor­tant, Álva­ro Colom. Il était le « pré­fé­ré » des popu­la­tions rurales issues, entre autres, des dépar­te­ments de Toto­ni­capán et de Sololá. Il pro­met­tait de pour­suivre les pro­grammes sociaux9du pré­dé­ces­seur, dont le main­tien des bol­sas soli­da­rias (bourses soli­daires) et l’offre de fer­ti­li­sants agri­coles. Mais les pré­oc­cu­pa­tions des ruraux ne sont pas celles des cita­dins. Mal­gré le fait d’être majo­ri­taires, les popu­la­tions rurales consti­tuent un corps élec­to­ral mino­ri­taire10 trop faible que pour faire bas­cu­ler une option politique.

Le com­por­te­ment des élec­teurs gua­té­mal­tèques dépasse le simple cli­vage urbain-rural. Dix par­tis se dis­pu­taient le pre­mier tour, le 11 sep­tembre 2011. Cette mul­ti­tude de par­tis et la frag­men­ta­tion du corps élec­to­ral qui en découle reflètent la dif­fi­cile conso­li­da­tion d’un pro­jet poli­tique natio­nal. Au Gua­te­ma­la, la divi­sion poli­tique et l’absence de pro­jet poli­tique vont de pair.

Dans ce pays mul­tieth­nique11, la pro­fu­sion des par­tis poli­tiques ne reflète cepen­dant pas l’hétérogénéité cultu­relle et sociale des Gua­té­mal­tèques. Créés et sou­te­nus par des entre­pre­neurs et des repré­sen­tants du sec­teur pri­vé12, les par­tis ne se carac­té­risent pas en majo­ri­té par des idéo­lo­gies fortes capables, entre autres, de ques­tion­ner l’oligarchie au pou­voir. À l’inverse, les quelques can­di­da­tures de gauche ne béné­fi­cient pas de res­sources finan­cières solides, capables de leur per­mettre de véri­ta­ble­ment tenir cam­pagne. Le maigre résul­tat (3,22%) de Rigo­ber­ta Men­chú à la tête du par­ti indi­gé­niste Winaq, allié à l’Union révo­lu­tion­naire natio­nale gua­té­mal­tèque (urng), l’illustre bien.

La repré­sen­ta­ti­vi­té poli­tique de la popu­la­tion indi­gène sou­lève éga­le­ment de nom­breuses inter­ro­ga­tions dans un espace natio­nal lati­no-amé­ri­cain à forte pro­por­tion indi­gène13. Aucun par­ti poli­tique, ni aucun lea­deur poli­tique n’a réus­si à fédé­rer les votes des popu­la­tions indi­gènes. Si Rigo­ber­ta Men­chú repré­sen­tait par exemple la popu­la­tion indi­gène, elle aurait lar­ge­ment empor­té les élec­tions en 2007. L’identité indi­gène est émi­nem­ment locale au Gua­te­ma­la et ne se cen­tra­lise pas en groupe eth­nique. L’identité « maya » ou les pro­ces­sus de maya­ni­sa­tion14 tels qu’ils sont défen­dus dans les cercles bien pen­sants, ne consti­tuent qu’une vue de l’esprit. De fait, cette iden­ti­té indi­gène n’existe pas en tant que bloc mono­li­thique, et un tel pro­jet semble aujourd’hui inca­pable de ras­sem­bler la popu­la­tion autochtone.

Enfin, à l’hypothèse que la lutte pour l’accès aux res­sources natu­relles réuni­rait la popu­la­tion, on peut à nou­veau oppo­ser la dicho­to­mie ville-cam­pagne cou­plée à celle entre riches et pauvres. Cette double seg­men­ta­tion sociale, sur­ajou­tée aux divi­sions eth­niques, débouche assez inévi­ta­ble­ment, nous semble-t-il, sur une oppo­si­tion radi­cale entre citoyens. Selon leur lieu et mode de vie, et dès lors selon leurs pré­oc­cu­pa­tions émi­nem­ment diver­gentes, les enjeux appa­raissent contra­dic­toires. Selon qu’ils donnent prio­ri­té à la sécu­ri­té phy­sique ou ali­men­taire, leurs attentes poli­tiques varient dia­mé­tra­le­ment. Bref, le tableau socio­po­li­tique du pays ren­voie à un constat de frag­men­ta­tions mul­tiples : géo­gra­phiques, socioé­co­no­miques, poli­tiques, eth­niques, voire iden­ti­taires. Dans ces condi­tions, com­ment réus­sir à incar­ner le pre­mier homme du pays sans pas­ser pour le tenant de tel ou tel clan, de telle ou telle pré­oc­cu­pa­tion sin­gu­lière ? Le pari semble dif­fi­cile à rele­ver. Il est cer­tain que c’est sur le front de la sécu­ri­sa­tion que joue­ra le man­dat du nou­veau pré­sident. Mais à voir la diver­si­té séman­tique de ce mot et les désac­cords quant aux enjeux réels et ima­gi­naires qu’il char­rie avec lui, il fau­dra plus que de la clair­voyance pour vaincre le signe indien du fata­lisme poli­tique et de la dés­illu­sion des citoyens gua­té­mal­tèques pour leur État. Ren­dez-vous dans quatre ans pour le bilan

  1. Tous les quatre ans ont lieu des élec­tions géné­rales au Gua­te­ma­la. Outre l’élection du pré­sident et du vice-pré­sident, les Gua­té­mal­tèques élisent les membres des Congrès natio­naux et dépar­te­men­taux, ceux du Par­le­ment d’Amérique cen­trale, les maires et les conseillers municipaux.
  2. Voir le site offi­ciel du Tri­bu­nal suprême élec­to­ral du Gua­te­ma­la : http://resultados2011.tse.org.gt/.
  3. Pren­sa Libre, 7 novembre 2011.
  4. www.unodc.org/unodc/en/data-and-analysis/homicide.htm.
  5. www.genevadeclaration.org/fileadmin/docs/gbav2/gbav2011_CH2.pdf.
  6. Pour un état de la ques­tion voir Gabriel Kess­ler, « Crime orga­ni­sé et vio­lences en Amé­rique latine et dans les Caraïbes », publié dans le numé­ro 76 de la revue Pro­blèmes d’Amérique latine (prin­temps 2010), p. 7 – 23.
  7. www.gam.org.gt/.
  8. En 2004, 53,3% des 12 mil­lions de Gua­té­mal­tèques vivent dans des zones rurales. Selon le recen­se­ment de l’Institut natio­nal de sta­tis­tique (INE), 70,5% de la popu­la­tion rurale se consacre à des acti­vi­tés agri­coles (INE, IV Cen­so nacio­nal agro­pe­cua­rio, 2003, Guatemala).
  9. Au Gua­te­ma­la, il existe neuf « pro­grammes sociaux » coor­don­nés par le Conseil de cohé­sion sociale. Ils ont été créés par le gou­ver­ne­ment d’Álvaro Colom avec pour objec­tif de fédé­rer les actions ins­ti­tu­tion­nelles et de les diri­ger en prio­ri­té vers les muni­ci­pa­li­tés les plus pauvres du pays pour réduire la pau­vre­té et l’exclusion.
  10. Il est à noter que le Par­ti Patriote rem­por­ta les votes dans 10 des 22 dépar­te­ments du pays. Mais le pour­cen­tage de per­sonnes ayant voté est plus impor­tant dans les cir­cons­crip­tions majo­ri­taires du PP, carac­té­ri­sées comme cita­dines Tel est le cas du dépar­te­ment de Gua­te­ma­la qui com­porte à lui seul 25% de la popu­la­tion totale recen­sée comme votante et dans lequel le PP a gagné haut la main en rem­por­tant 66% des votes. L’inscription d’un citoyen gua­té­mal­tèque comme élec­teur est un droit et non un devoir. Pour diverses rai­sons, la popu­la­tion rurale, majo­ri­tai­re­ment indi­gène consti­tue un corps élec­to­ral mino­ri­taire. Les expli­ca­tions prin­ci­pales sont les sui­vantes : toute la popu­la­tion rurale n’est pas en pos­ses­sion de papiers d’identité (et encore moins les femmes et les plus pauvres); le pre­mier tour élec­to­ral compte davan­tage de votants dans les zones rurales car l’enjeu est alors d’élire les auto­ri­tés locales. Le second tour, cen­tré sur l’élection pré­si­den­tielle, ren­contre un inté­rêt moindre auprès de la popu­la­tion rurale car elle ne s’identifie pas à un par­ti poli­tique par­ti­cu­lier et est peu encou­ra­gée à voter par les lea­deurs com­mu­nau­taires ; et enfin, pour des rai­sons pra­tiques, les bureaux de vote sont sou­vent fort éloi­gnés des domi­ciles des per­sonnes vivant dans des zones rurales, sou­vent mal des­ser­vies en trans­port public.
  11. Sur le ter­ri­toire gua­té­mal­tèque, 23 eth­nies coha­bitent dont 21 d’origine maya. Chaque eth­nie pos­sède une langue ver­na­cu­laire qui se décline en divers dia­lectes en fonc­tion des localités.
  12. Las­salle G., 28 octobre 2011, « Le pays où la droite est reine », Le Monde diplo­ma­tique.
  13. À l’instar d’autres pays lati­no-amé­ri­cains comme la Boli­vie, le Pérou et l’Équateur, la pro­por­tion de la popu­la­tion indi­gène du Gua­te­ma­la est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante. Les chiffres se situent autour de 45% de la population.
  14. Le phé­no­mène de maya­ni­sa­tion est ana­ly­sé par Bas­tos, Cumes et Lemus comme un nou­veau para­digme idéo­lo­gique pour com­prendre la diver­si­té eth­nique du Gua­te­ma­la : le mul­ti­cul­tu­ra­lisme (Maya­ni­zacíon y vida coti­dia­na, Gua­te­ma­la, Flacso/Cirma/Cholsamaj, 2007). Moteur de ce chan­ge­ment social, le Mou­ve­ment Maya et ses agents ou membres, appe­lés maya­nistes, dénoncent la domi­na­tion de la culture ladi­na et reven­diquent la résis­tance du peuple maya, une culture com­mune, des langues mayas, une cos­mo­vi­sion propre et une des­cen­dance directe avec les mayas de l’époque pré­co­lo­niale (Bas­tos et al., 2007 : 8). Ils donnent à la culture et aux iden­ti­tés eth­niques un sens poli­tique sus­cep­tible de don­ner une iden­ti­té poli­tique uni­fi­ca­trice du peuple maya.

Aldo Tobar Gramajo


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