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Ébullitions électorales au Congo : de Charybde en Scylla

Numéro 1 Janvier 2012 par Jean-Claude Willame

janvier 2012

Cet article est le pro­duit d’un pas­sage à Kin­sha­sa durant les quelques jours qui ont pré­cé­dé et sui­vi les élec­tions qui se sont tenues dans ce sous-conti­nent qu’est le Congo. Les réflexions four­nies ici sont en par­tie celles d’un accom­pa­gna­teur d’une mis­sion d’observation qui a pu voir, entendre et récol­ter un cer­tain nombre d’informations per­ti­nentes autour et […]

Cet article est le pro­duit d’un pas­sage à Kin­sha­sa durant les quelques jours qui ont pré­cé­dé et sui­vi les élec­tions qui se sont tenues dans ce sous-conti­nent qu’est le Congo. Les réflexions four­nies ici sont en par­tie celles d’un accom­pa­gna­teur d’une mis­sion d’observation qui a pu voir, entendre et récol­ter un cer­tain nombre d’informations per­ti­nentes autour et alen­tour d’un scru­tin qui a sur­tout été un énorme défi.

Un paysage politique toujours éclaté dans un affrontement bipolaire

Un constat s’impose au pre­mier chef. Plus encore qu’aux élec­tions de 2006, celles de 2011 nous ren­voient à un pay­sage poli­tique tota­le­ment mor­ce­lé et écla­té. Plus de dix-huit-mille can­di­dats se sont enre­gis­trés à la dépu­ta­tion contre envi­ron dix-mille aux élec­tions pré­cé­dentes. Ces can­di­dats déclarent être man­da­tés par près de quatre-cent-cin­quante par­tis poli­tiques (dont quatre-cent-dix-sept avaient été recon­nus par le minis­tère de l’Intérieur en aout 2011) contre deux-cent-trois en 2006. Ajou­tons aus­si que le pré­sident de la Répu­blique s’est lui-même pré­sen­té en can­di­dat indé­pen­dant, « son » par­ti, le PPRI (Par­ti pour la recons­truc­tion et le déve­lop­pe­ment), comme celui de son prin­ci­pal rival, Étienne Tshi­se­ke­di, l’UDPS (Union pour la démo­cra­tie et le pro­grès social), com­pre­nant cha­cun une soixan­taine d’«alliés » qui sont autant de fac­tions sus­cep­tibles de reprendre leurs dis­tances en fonc­tion de « qui sera le vainqueur ».

Pour ce qui regarde l’élection pré­si­den­tielle, le constat était un peu plus « res­ser­ré » : il n’y avait plus que onze can­di­dats contre trente-trois en 2006. Une rai­son réside sans doute dans le fait que le cau­tion­ne­ment élec­to­ral pour les can­di­dats à la pré­si­dence était pas­sé de 50.000 dol­lars à 100.000 (non rem­bour­sables). Ici aus­si la pro­por­tion de can­di­dats indé­pen­dants était impor­tante : trois sur onze contre cinq sur trente-trois en 2006, en excep­tant la can­di­da­ture de Joseph Kabi­la qui ne s’est jamais pré­sen­té sous une quel­conque éti­quette. Quatre des onze can­di­dats étaient des nou­veaux venus pra­ti­que­ment inconnus.

Les seuls can­di­dats pré­si­den­tiables pou­vant inquié­ter Joseph Kabi­la étaient Vital Kamerhe et Étienne Tshi­se­ke­di. Le pre­mier, ancien direc­teur de cam­pagne du pré­sident qui s’est sépa­ré de lui en décembre 2010, a pré­sen­té un nombre impor­tant de can­di­dats à la dépu­ta­tion dans toutes les régions du Congo et pas seule­ment au Kivu où il béné­fi­cie d’une plus large popu­la­ri­té : bien qu’il ait accu­sé le « pou­voir » de s’en prendre aux membres de sa for­ma­tion, l’UNC, il a joué la modé­ra­tion dans une cam­pagne élec­to­rale qui a été en fait lan­cée avant la date légale (28 octobre). Quant à Étienne Tshi­se­ke­di, vieille figure emblé­ma­tique de l’opposition au Congo-Zaïre qui ne s’est pas pré­sen­té aux élec­tions de 2006 et qui a lui aus­si pré­sen­té des can­di­dats à la dépu­ta­tion dans toutes les pro­vinces, il a joué la stra­té­gie de la ten­sion, à l’instar de Jean-Pierre Bem­ba dont il a cher­ché en vain le sou­tien et auquel lui et ses par­ti­sans ont repris le « moto » de « Kabi­la-le-Rwan­dais ». Son nom mythique mobi­lise les foules, mais aus­si les enfants des rues connus sous le nom de « pom­ba » (jeunes qui pra­tiquent les arts mar­tiaux) ou « kulu­na » (jeunes ban­dits sou­vent armés de cou­teaux et de machettes) qui ont cepen­dant ser­vi aus­si de « main‑d’œuvre » au par­ti pré­si­den­tiel, le pprd, et à d’autres par­tis. Reje­tant tous azi­muts les tra­vaux de la com­mis­sion élec­to­rale (Ceni) en matière d’enrôlement des élec­teurs et de dépôt des can­di­da­tures, ins­tru­men­ta­li­sant aus­si l’idée d’un « prin­temps arabe » en RDC, il a joué avec le feu en tenant avant, pen­dant et après la cam­pagne des pro­pos pour le moins popu­listes. Refu­sant de signer le code de bonne conduite élec­to­rale signé par toutes les autres for­ma­tions, il invi­ta ses mili­tants, à par­tir de sa base en Afrique du Sud, à « cas­ser les portes des pri­sons » où étaient déte­nus une tren­taine de « mili­tants », et s’autoproclama d’emblée pré­sident de la Répu­blique parce qu’il était le « can­di­dat du peuple ».

En défi­ni­tive, c’est entre lui et Joseph Kabi­la que s’est situé le « grand affron­te­ment » du 29 novembre 2011. Le second a dis­po­sé d’un avan­tage cer­tain sur son prin­ci­pal concur­rent : dis­po­sant des moyens du pou­voir et sur­tout de l’accès qua­si prio­ri­taire aux prin­ci­paux médias, il a pu tran­quille­ment mener une cam­pagne à l’américaine, tout en ver­rouillant une Cour suprême de jus­tice — dont il a nom­mé dix-huit nou­veaux membres en pleine cam­pagne élec­to­rale — char­gée, en l’absence de Cour consti­tu­tion­nelle, de se pro­non­cer sur la vali­di­té finale des résul­tats. S’adressant sur­tout aux pauvres et aux exclus des grandes villes, Étienne Tshi­se­ke­di a, quant à lui, cana­li­sé toutes les frus­tra­tions de ceux qui n’ont pas tou­ché les divi­dendes d’une « sta­bi­li­sa­tion » et d’une « nor­ma­li­sa­tion » poli­tique plus ou moins « accep­table » pour les grands par­rains du Congo (États-Unis, Bel­gique, FMI, Banque mon­diale, Conseil de sécu­ri­té…), mais où seules les formes d’une démo­cra­tie par­le­men­taire ont été jusqu’ici plus ou moins respectées.

Un scrutin qui fut une gageüre

Et ce sont sur­tout ces « formes » que les par­rains du Congo et la classe poli­tique congo­laise ont vou­lu por­ter en orga­ni­sant dans la hâte un pre­mier scru­tin légis­la­tif et pré­si­den­tiel, qui doit être sui­vi de beau­coup d’autres jusqu’à la mi-2013. Cette hâte a d’abord été celle de l’élite poli­tique congo­laise qui a mis long­temps à s’accorder sur le « who is who » d’une com­mis­sion élec­to­rale qui se vou­lait d’abord, sou­ve­rai­nisme oblige, « natio­nale » avant d’être « indé­pen­dante », les diri­geants congo­lais ayant tenu à finan­cer à plus de 80% le poids des élec­tions (contre 20 à 30% en 2006). Mais le défi était une fois de plus colos­sal si l’on en juge par les contraintes logis­tiques dans un pays où très peu de pro­grès ont été accom­plis en matière d’infrastructures et sur­tout par un démar­rage trop tar­dif de la Ceni qui s’accrocha à une date fétiche, celle du 6 décembre 2011 laquelle mar­quait, selon elle, la fin du man­dat pré­si­den­tiel1. Il a ain­si fal­lu recom­men­cer à zéro par rap­port à 2006 en effec­tuant un nou­vel enrô­le­ment des élec­teurs dont la carte allait aus­si ser­vir de carte d’identité, opé­ra­tion lan­cée par la com­mis­sion élec­to­rale pré­cé­dente puis ter­mi­née… à la mi-juillet 2011, à moins de cinq mois du pre­mier scru­tin2. Il a aus­si fal­lu enre­gis­trer et véri­fier la vali­di­té des dix-huit-mille et quelques can­di­dats aux élec­tions légis­la­tives et pré­si­den­tielle, opé­ra­tion qui n’était pas encore ter­mi­née au début sep­tembre. Il a sur­tout fal­lu ins­tal­ler, sur la base d’une car­to­gra­phie par­fois péri­mée, près de soixante-quatre-mille bureaux de votes et seize-mille-neuf-cents centres de dépouille­ment, les ali­men­ter en urnes (fabri­quées en Chine), en maté­riel didac­tique, en iso­loirs, en PV de séance, en bul­le­tins de vote (impri­més en Afrique du Sud et res­sem­blant à un jour­nal de cin­quante-deux pages pour Kin­sha­sa): à dix jours des élec­tions, si le maté­riel élec­to­ral « non sen­sible » (urnes et kits élec­to­raux) avait été dis­pat­ché par la Monus­co à 86%, il n’y avait encore aucun bul­le­tin élec­to­ral dans les bureaux de vote. À ce moment, beau­coup d’observateurs et de diplo­mates esti­maient que tenir des élec­tions « apai­sées, trans­pa­rentes et démo­cra­tiques » rele­vait tout sim­ple­ment de la gageüre.

Résul­tat : le 28 novembre, les élec­tions purent fina­le­ment avoir lieu, sou­vent avec un retard de plu­sieurs heures dans les endroits « acces­sibles » (les grandes agglo­mé­ra­tions), mais on votait encore quatre jours après la date « fati­dique » du 28 novembre, tan­dis que dans les coins recu­lés de l’Équateur et de la pro­vince Orien­tale, on n’avait pas encore vu la cou­leur des bul­le­tins de vote. Le len­de­main du 28, un avion sud-afri­cain atter­ris­sait encore à Lubum­ba­shi avec cinq tonnes de maté­riel élec­to­ral, dont des bul­le­tins de vote pour l’élection pré­si­den­tielle, ce qui indi­quait bien qu’on avait été pris de cours.

Avant même que les élec­tions ne soient clô­tu­rées — elles se sont fina­le­ment éta­lées sur cinq jours —, un tel « désordre » ne man­qua pas de créer un vif émoi au sein des ambas­sades et de cer­taines mis­sions d’observation natio­nales et inter­na­tio­nales qui s’empressèrent de faire des « décla­ra­tions pré­li­mi­naires » tenant lieu de mise en garde pour la suite (le dépouille­ment et l’annonce des résul­tats). Si du côté des diplo­mates amé­ri­cains et belges, de la mis­sion par­le­men­taire belge (Awe­pa), de la mis­sion de la socié­té civile congo­laise d’observation, de la mis­sion d’observation de la dia­spo­ra congo­laise3, ou des mis­sions d’observation afri­caines (SADCC, Union afri­caine), les rap­ports et décla­ra­tions pré­li­mi­naires furent plu­tôt posi­tifs tout en consta­tant des « fai­blesses », des « man­que­ments » ou des « irré­gu­la­ri­tés », les plus grosses mis­sions comme celle de la fon­da­tion Car­ter ou la mis­sion d’observation de la Com­mis­sion euro­péenne s’interrogeaient sur­tout sur les « ano­ma­lies » et les « nom­breuses irré­gu­la­ri­tés », qui avaient entou­ré l’opération élec­to­rale, en se refu­sant à don­ner des conclu­sions ou à se pro­non­cer sur le fait de savoir s’il y avait eu « fraudes à grande échelle » ou « dys­fonc­tion­ne­ments ». Quant à la mis­sion d’observation la plus impor­tante, celle de l’Église catho­lique (Cen­co, trente-mille obser­va­teurs), elle décla­ra les élec­tions « cré­dibles » tout en déplo­rant « les irré­gu­la­ri­tés, les vio­lences et les ten­ta­tives de fraude ».

Aucune des « décla­ra­tions pré­li­mi­naires » ne remet­tait en cause le tra­vail accom­pli par la Ceni qui fut féli­ci­tée par beau­coup. On doit en effet consta­ter ici que, contrai­re­ment aux attaques et accu­sa­tions brouillonnes de l’opposition, mais aus­si de la presse (y com­pris inter­na­tio­nale), la com­mis­sion élec­to­rale, qui n’a effec­ti­ve­ment pas réus­si plei­ne­ment à mai­tri­ser un pro­ces­sus élec­to­ral cal­qué sur les stan­dards inter­na­tio­naux, mais dif­fi­ci­le­ment adap­tables aux réa­li­tés congo­laises, n’a pas été « aux ordres ». En plus de son pré­sident, qui était effec­ti­ve­ment un proche de Joseph Kabi­la et qui occu­pa lar­ge­ment la scène média­tique, ce bureau était com­po­sé de trois repré­sen­tants dési­gnés par la majo­ri­té et trois par l’opposition4. En ana­ly­sant les cur­sus des dif­fé­rents membres, on s’aperçoit que seule­ment trois sur les sept avaient été ou étaient des hommes poli­tiques (ministre ou par­le­men­taire), dont un, le vice-pré­sident, était une per­sonne de grande enver­gure. Trois autres étaient des femmes qui étaient des per­sonnes que l’on pou­vait faire entrer dans la socié­té civile (avo­cate, éco­no­miste, mou­ve­ment de femmes). Deux d’entre les membres enfin, dont le vice-pré­sident, avaient déjà été membres de la pré­cé­dente com­mis­sion élec­to­rale (CEI) ou avaient déjà par­ti­ci­pé à des mis­sions d’observation élec­to­rale en Afrique.

Fraudes et/ou dysfonctionnements ?

Il est cer­tain que, là où l’on avait pu voter, les élec­teurs congo­lais furent confron­tés à deux pro­blèmes majeurs. D’une part, la toute grande majo­ri­té d’entre eux eurent des dif­fi­cul­tés à trou­ver leur nom sur les listes élec­to­rales affi­chées à l’extérieur : lorsque la direc­tion de la Ceni auto­ri­sa très (trop) tard le vote dans une autre cir­cons­crip­tion que celle où l’on devait nor­ma­le­ment voter, la com­mu­ni­ca­tion fut très mau­vaise et des désordres s’ensuivirent. D’autre part, en beau­coup d’endroits, les élec­teurs sus­pec­tèrent des fraudes et se mirent en colère lorsqu’ils virent arri­ver dans les bureaux de vote des lots de bul­le­tins qu’ils accu­sèrent d’avoir été déjà « cochés » (pré­rem­plis), mais qui venaient ali­men­ter des bureaux de vote insuf­fi­sam­ment pour­vus en bul­le­tins. Ailleurs, les élec­teurs mani­fes­taient leur colère parce que les urnes étaient déjà rem­plies lorsqu’ils entrèrent dans le bureau de vote : on ne leur avait pas expli­qué que les témoins et les membres du bureau de vote avaient déjà voté comme le pré­voyait le règle­ment. Il est cepen­dant clair qu’il a dû y avoir des cas de fraude. La veille du scru­tin, un des can­di­dats pré­si­den­tiels pré­sen­ta au cours d’une soi­rée pri­vée un bul­le­tin élec­to­ral « coché » au nom du can­di­dat Kabi­la : des bul­le­tins élec­to­raux vierges étaient donc bel et bien « tom­bés du camion », mais on aurait pu lui rétor­quer que ses propres « mili­tants » avaient pu tout aus­si bien en profiter !

Le terme « chaos » fut lar­ge­ment uti­li­sé par la presse sur­tout anglo-saxonne pour qua­li­fier la situa­tion. Il est vrai que la « ner­vo­si­té » fut bien réelle : en maints endroits, des élec­teurs, « mili­tants » de par­tis ou pas, s’affrontèrent entre eux ou avec des agents élec­to­raux qui ne mai­tri­saient pas tou­jours le pro­ces­sus élec­to­ral, ceux-ci s’empoignant à leur tour avec des témoins de par­tis quelque peu agres­sifs ou pro­vo­ca­teurs ; des poli­ciers, en tenue « robo­cops », s’en prirent à des élec­teurs furieux et frus­trés ou à des témoins de par­ti tout aus­si furieux et frus­trés ; des élé­ments de l’armée inter­vinrent en lieu et place de la police dans le pro­ces­sus, etc. Tou­te­fois, à consi­dé­rer la car­to­gra­phie des « inci­dents », le Congo fut très loin d’être « à feu et à sang ». En fait, un peu plus de cent-cin­quante « inci­dents » de por­tée variable sont rap­por­tés sur ces cartes, mais la plus grande par­tie et les plus vio­lents d’entre eux se sont dérou­lés dans les endroits où la cam­pagne avait été « chaude » (les deux Kasaï, fief d’Étienne Tshi­se­ke­di, Kin­sha­sa et Lubum­ba­shi): ailleurs, c’est-à-dire en Équa­teur et au Nord Kivu, les inci­dents et les irré­gu­la­ri­tés fla­grantes n’entrainèrent en tout cas pas de morts d’homme.

En atten­dant, on « com­pi­lait » dans les cent-soixante-neuf centres pré­vus à cet effet. À Kin­sha­sa, la pru­dente Radio Oka­pi, par­rai­née par l’ONU, rap­por­tait que les « quatre centres locaux de com­pi­la­tion des résul­tats (CLCR) fonc­tionnent dans un cafouillage indes­crip­tible. Des enve­loppes non fer­mées conte­nant des pro­cès-ver­baux et bul­le­tins de vote sont aban­don­nées pêle­mêle à l’extérieur. Expo­sées aux intem­pé­ries, elles attendent d’être clas­sées et ordon­nées par des res­pon­sables des centres de vote sous un soleil de plomb. À l’intérieur des quatre entre­pôts de la Fikin [la Foire inter­na­tio­nale de Kin­sha­sa] se trouvent d’autres plis des pro­cès-ver­baux, entas­sés les uns sur les autres. Tout le monde trans­pire. Il fait très chaud. »

Des résultats attendus et des contestations aussi

La période entre la tenue des élec­tions et l’annonce offi­cielle des résul­tats fut mar­quée par un cli­mat de ner­vo­si­té et de pro­vo­ca­tions dans le chef des dif­fé­rents acteurs du mara­thon élec­to­ral. Étienne Tshi­se­ke­di, bien­tôt sui­vi par les autres can­di­dats pré­si­den­tiels de l’opposition, don­na le ton en annon­çant des résul­tats qui le don­naient gagnant à 58%. Ce à quoi, la Ceni, seule habi­li­tée à com­mu­ni­quer les résul­tats et sou­cieuse, non sans rai­son, de pré­ve­nir l’opinion contre des « rumeurs » qui don­naient Tshi­se­ke­di vain­queur, répon­dit en égre­nant avant le terme échu et à quatre reprises des résul­tats par pro­vince, mais pas par centres de dépouille­ment, résul­tats don­nant Kabi­la vain­queur. S’ensuivirent de nou­velles décla­ra­tions fra­cas­santes du chef de l’UDPS qui, se met­tant déjà en scène comme un futur « Alas­sane Ouat­ta­ra congo­lais » et en appe­lant une fois de plus au « peuple », reje­tait caté­go­ri­que­ment, comme les autres oppo­sants d’ailleurs, les résul­tats « offi­ciels » et émet­tait une « mise en garde » à l’encontre des « actes sui­ci­daires » du pré­sident Kabi­la et du patron de la Ceni en mena­çant de « lan­cer un mot d’ordre ». De son côté, le ministre de l’Intérieur annon­çait, au nom du main­tien de l’ordre, la sus­pen­sion du ser­vice de mes­sa­ge­rie télé­pho­nique (SMS) dans tous les réseaux de télé­com­mu­ni­ca­tion de la RDC. Les formes de la démo­cra­tie par­le­men­taire, aux­quelles la classe poli­tique congo­laise pro­cla­mait son atta­che­ment, com­men­çaient à être sérieu­se­ment mises à mal : d’un côté, chaque « camp » avan­çait « ses » chiffres qui étaient soit tron­qués soit par­tiels ; de l’autre, un exé­cu­tif en affaires ces­santes pre­nait de grandes liber­tés avec l’interprétation de la notion d’ordre public.

Couvre-feu pro­cla­mé à Mbu­ji-Mayi, fief d’Étien­ne Tshi­se­ke­di, fer­me­ture de l’ambassade de Bel­gique, déploie­ment de la garde pré­si­den­tielle à Lubum­ba­shi, repli de quelques mil­liers de Kinois et d’expatriés à Braz­za­ville, arres­ta­tion d’enfants des rues et déploie­ment poli­cier impor­tant autour du QG d’Étienne Tshi­se­ke­di et ailleurs à Kin­sha­sa, on se pré­pa­rait au pire à la veille de l’annonce des résul­tats offi­ciels : les mul­tiples appels au calme dra­ma­ti­saient une situa­tion qui concer­nait avant tout les quelques « points chauds » du pays. La veille de la publi­ca­tion offi­cielle des résul­tats, Mbu­ji-Mayi, Kin­sha­sa et Lubum­ba­shi avaient des allures de villes mortes : quelques heurts entre oppo­sants et forces de sécu­ri­té eurent lieu dans ces trois points chauds, notam­ment à Kin­sha­sa où il y eut, les 6, 7 et 8 décembre, des débor­de­ments de jeunes de l’UDPS qui, au QG d’Étienne Tshi­se­ke­di, jouèrent au chat et à la sou­ris avec la police et qui furent mai­tri­sés sans vio­lences mas­sives. De son côté, une délé­ga­tion de diplo­mates, conduite par le repré­sen­tant du secré­taire géné­ral des Nations unies, ren­con­trait le pré­sident de la Répu­blique et Étienne Tshi­se­ke­di, les­quels s’engagèrent « à res­pec­ter le résul­tat des urnes»… sans tou­te­fois lan­cer, comme le deman­dait la délé­ga­tion, un appel au calme à leurs « mili­tants » res­pec­tifs. Par ailleurs, la ten­sion s’exportait à Bruxelles (sur­tout), à Paris, à Londres, à Toron­to et en Afrique du Sud, où la dia­spo­ra congo­laise « tshi­se­ke­diste » mani­fes­ta, par­fois de manière vio­lente (attaques d’ambassades, véhi­cules incen­diés, jets de pro­jec­tiles…), son refus des résul­tats déjà annon­cés par la Ceni5.

C’est sans doute pour démon­trer la vali­di­té de son tra­vail, mais aus­si ten­ter de désa­mor­cer la ten­sion et d’atténuer le choc d’une vic­toire annon­cée, que la Ceni repor­ta de près de trois jours l’annonce des résul­tats com­plets et cette fois détaillés. Comme annon­cés, les résul­tats pro­cla­més le 9 décembre par la Ceni don­naient le pré­sident sor­tant gagnant à près de 49% contre 32% à son rival. Joseph Kabi­la fai­sait le plein dans ses bas­tions tra­di­tion­nels (Katan­ga et Manie­ma), mais aus­si, comme en 2008, en pro­vince Orien­tale : il avait cepen­dant per­du beau­coup de voix au Nord et au Sud Kivu où le « fils favo­ri », Vital Kamerhe, s’était empa­ré d’un bon paquet de voix sans tou­te­fois l’emporter. Étienne Tshi­se­ke­di avait sui­vi plus ou moins les traces du lea­deur popu­liste de 2006, Jean-Pierre Bem­ba, en gagnant les suf­frages des pauvres et des exclus de Kin­sha­sa et en étant bien enten­du vic­to­rieux dans sa région d’origine (les deux Kasaï) où la par­ti­ci­pa­tion élec­to­rale avait cepen­dant été plus faible qu’ailleurs : il effec­tuait comme Bem­ba une per­cée sur­tout dans les milieux urba­ni­sés du Bas Congo, mais, tout comme lui, ne réa­li­sait pas de per­cée au Ban­dun­du et échouait en Équa­teur qui reve­nait à un des siens, l’inusable ex-Pre­mier ministre de Mobu­tu, Léon Ken­go wa Don­do. Sur le plan de la par­ti­ci­pa­tion élec­to­rale glo­bale (59 % contre 70% en 2006), il était dif­fi­cile d’effectuer une com­pa­rai­son entre 2006 et 2011 : d’une part, un cer­tain nombre de bureaux de vote ne purent cor­rec­te­ment fonc­tion­ner ; d’autre part, le fichier de 2006 ne com­pre­nait que des « élec­teurs », tan­dis que celui de 2011 avait atti­ré les Congo­lais parce que la carte d’électeur fai­sait d’abord office de carte d’identité. Enfin, on note­ra qu’il fal­lait attendre encore un mois pour avoir le résul­tat détaillé des élec­tions légis­la­tives, qui ne mobi­li­sèrent pas grand monde et qui elles aus­si avaient sans doute été mar­quées par des irré­gu­la­ri­tés et des fraudes.

Les élec­tions, dont les résul­tats ont été en défi­ni­tive jugés peu cré­dibles par le centre Car­ter et mar­quées par beau­coup de désordres et d’irrégularités, sans que l’on puisse démon­trer des fraudes mas­sives et sys­té­ma­tiques, ont sur­tout démon­tré que l’immense navire Congo a navi­gué et navi­gue­ra sans doute encore entre Cha­rybde et Scyl­la. Par crainte de plus grandes vio­lences ou pour d’autres rai­sons, les élec­teurs n’ont pas vrai­ment sanc­tion­né le pré­sident sor­tant qui a subrep­ti­ce­ment réus­si à faire évo­luer son régime vers une sorte de « pré­si­den­tia­lisme mou » où les Pre­miers ministres suc­ces­sifs ont ser­vi de faire-valoir et n’ont pu être de vrais contre­pou­voirs. Son bilan pré­sente plu­tôt le pro­fil d’un « encé­pha­lo­gramme sans relief », sur lequel on cherche vai­ne­ment des signes de proac­ti­vi­té. Si les bailleurs de fonds lui ont don­né du bout des lèvres un satis­fe­cit quant à des per­for­mances macroé­co­no­miques qui ne repré­sentent pas grand-chose dans ce Congo « infor­ma­li­sé » à plus de 80%, il reste de nom­breuses ombres au tableau : une élite gou­ver­nante tou­jours engluée dans la cor­rup­tion contre laquelle le som­met du pou­voir a vai­ne­ment décla­ré une « tolé­rance zéro» ; des contrats miniers man­quant de trans­pa­rence ; une ten­dance à se lais­ser illu­sion­ner par la pers­pec­tive de pro­jets dis­pen­dieux qui étaient ceux du régime Mobu­tu (port en eau pro­fonde à Bana­na, Grand Inga, usine d’aluminium, pont sus­pen­du entre Braz­za­ville et Kin­sha­sa, etc.); une pau­vre­té qui n’a pas com­men­cé à être sérieu­se­ment prise en charge ; une situa­tion d’insécurité à l’est du pays qui, bien qu’ayant connu quelques amé­lio­ra­tions, reste un pro­blème struc­tu­rel ; une jus­tice civile en rade, etc.

La « réponse » de son rival n’a pas été convain­cante non plus. Jusqu’ici le « lea­deur maxi­mo » de l’udps n’a jamais pu démon­trer, depuis qu’il se pré­sente comme le seul oppo­sant his­to­rique du Congo-Zaïre, qu’il pou­vait revê­tir les habits de patron d’une oppo­si­tion ins­ti­tu­tion­nelle struc­tu­rée qui dépasse le cha­risme du chef et les simples pro­vo­ca­tions. Colé­rique autant que son rival était calme, inca­pable de sor­tir du « mythe » où il s’était enfer­mé, il a mené une cam­pagne axée sur le verbe toni­truant et sur l’acquisition du pou­voir, un pou­voir que son rival cher­chait avant tout à conser­ver. Lors d’une soi­rée pri­vée à la veille de l’élection, son futur « asso­cié » dans l’opposition (?), Vital Kamerhe, lan­ça une for­mule qui résu­mait remar­qua­ble­ment bien l’enjeu poli­tique de son pays : « Au Congo, c’est tou­jours “ou tu gagnes, ou tu gagnes”, mais jamais “ou tu gagnes ou tu perds”».

Ce qui reste tou­te­fois éton­nant dans ce pays où l’État reste à (re)construire, c’est la réa­li­té d’individus et de strates d’hommes (et sur­tout de femmes) com­pé­tents, intel­li­gents, pré­sents dans dif­fé­rents niveaux de la socié­té (à la socié­té civile, dans l’opposition, dans les sphères hautes et moyennes du pou­voir…), par­fai­te­ment bran­chés sur les contin­gences et les contraintes du monde exté­rieur : mal­heu­reu­se­ment, ils ne forment pas encore une masse cri­tique capable d’imprimer de vrais bou­le­ver­se­ments poli­tiques dans leur pays.

  1. Il y a en l’occurrence une ambigüi­té sur le plan consti­tu­tion­nel : l’article 70 de la Consti­tu­tion congo­laise pré­voit que le pré­sident de la Répu­blique est élu « pour un man­dat de cinq ans » (donc à la date du 6 décembre), mais ajoute immé­dia­te­ment après que le pré­sident reste en fonc­tion jusqu’à l’installation effec­tive du nou­veau pré­sident élu. C’est bien pour­quoi, en aout 2010, la com­mis­sion élec­to­rale (CEI) qui avait pré­cé­dé la Ceni, laquelle n’avait pas encore été ins­tal­lée, avait éta­lé davan­tage les scru­tins et avait pré­vu que le nou­veau pré­sident de la Répu­blique prê­te­rait ser­ment… le 10 jan­vier 2012. Ce fut d’ailleurs cette der­nière dis­po­si­tion qui fut invo­quée par la Ceni lorsqu’elle dut repor­ter à deux reprises la publi­ca­tion des résultats.
  2. On abou­tit ain­si à un chiffre de 32 mil­lions d’électeurs (contre 25,4 en 2006), un chiffre anor­ma­le­ment éle­vé si l’on se reporte à une crois­sance démo­gra­phique annuelle de 3,20%, ce qui accré­dite l’idée que des « non-Congo­lais », des jeunes et des mili­taires qui ne pou­vaient voter, avaient été ins­crits sur les registres élec­to­raux. Il faut savoir que la nou­velle carte d’électeur tenait lieu aus­si de carte d’identité, ce qui inci­ta les popu­la­tions de tous âges et de toutes ori­gines à s’enregistrer.
  3. Assez curieu­se­ment, cette délé­ga­tion ne semble pas avoir repré­sen­té les « radi­caux » congo­lais de la dia­spo­ra qui orga­ni­sèrent quelques jours plus tard à Bruxelles une mani­fes­ta­tion qui dégé­né­ra en violences.
  4. Sauf celle menée par Étienne Tshi­se­ke­di qui avait refu­sé de par­ti­ci­per aux élec­tions de 2006.
  5. Quatre ambas­sa­deurs euro­péens de pays concer­nés inter­pe­lèrent à cette occa­sion Étienne Tshi­se­ke­di pour lui deman­der de condam­ner expli­ci­te­ment les vio­lences com­mises par ses sup­por­teurs, ce qu’il refu­sa de faire.

Jean-Claude Willame


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