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Densité du vide

Numéro 2 - 2020 - 7. Italique fiction RevueNouvelle par Aline Andrianne

mars 2020

Tu ouvres un œil. Tu ne te sou­viens plus de la veille. Enfin, tu t’en sou­viens jusqu’à un cer­tain point. Jusqu’à un cer­tain verre. Et puis tout se mêle, s’entremêle, se mélange, se brouille, se dis­sipe, se dis­sout, s’assimile, s’altère, s’oublie. Ne serait ce léger mal de tête carac­té­ris­tique, tu te réveilles comme d’habitude : fatigué. […]

Italique

Tu ouvres un œil. Tu ne te sou­viens plus de la veille. Enfin, tu t’en sou­viens jusqu’à un cer­tain point. Jusqu’à un cer­tain verre. Et puis tout se mêle, s’entremêle, se mélange, se brouille, se dis­sipe, se dis­sout, s’assimile, s’altère, s’oublie. Ne serait ce léger mal de tête carac­té­ris­tique, tu te réveilles comme d’habitude : fati­gué. Hier ne repré­sente rien de déter­mi­nant pour qua­li­fier aujourd’hui ou les jours sui­vants. La veille se fond dans ce mag­ma tem­po­rel qui te sert de pas­sé et d’horizon. Rien n’est arri­vé. Et pour­tant. Tu aurais pu gar­der la tête droite et le pas assu­ré, la voix douce et les pen­sées à l’écart. Mais tu sais que tu avais besoin d’effacer la gri­saille des levers-métros, la las­si­tude des bou­lots-solos, la pla­ti­tude des repas-écrans. Alors tu as lâché prise, tu as ces­sé de t’agripper à toi-même, à ta sta­bi­li­té et tu as lais­sé ton corps tan­guer, ton esto­mac se rem­plir et se vider, ta tête cher­cher le rythme d’une musique incon­nue. Tu t’es lais­sé flot­ter pour évi­ter la col­li­sion de tes dés­illu­sions et de tes lâchetés.

Tu planes encore, ton corps sem­blant s’éparpiller et pétiller autour de toi, à l’image de la bière que tu as bue la veille ; tu te dilues dans l’instant. Ton enve­loppe ne se res­treint plus à une forme assi­gnable, sen­sée. Seule ton ima­gi­na­tion te donne encore un peu de pro­fon­deur. Tu cherches : une once de volon­té, un brin de désir, une étin­celle d’envie. Calme plat. Tu es un être sans pas­sion, sans autre élan que celui du gaz ingé­ré. Tu es un mor­ceau de pré­sent, tu es un frag­ment d’éternité. Tu restes allon­gé, les yeux rivés au pla­fond. Il te semble dis­tin­guer le vide de la matière en même temps qu’un poids revient t’oppresser. Petite pres­sion quo­ti­dienne du côté d’un cœur absent, engour­di. Ta conscience, bonne et mau­vaise, fait son retour au galop. Elle t’ordonne de t’activer, d’être effi­cace, de vaincre l’inertie de la lan­gueur : de te rendre utile. Utile à quoi ou à qui : ça reste encore à définir.

Pan­tin sans rêves et sans idées, tu com­mences par t’occuper de la méca­nique. Tu béné­fi­cies d’une cas­cade d’eau chaude pour cal­mer les élan­ce­ments de ta peau qui res­pire à nou­veau : la san­té par le savon. Aux cana­li­sa­tions les odeurs de par­fums capi­teux mas­quant mal les relents de fatigue d’une jour­née de tra­vail. Aux égouts les restes de cendre aux­quels tu te confonds. À la bonde les nom­breux che­veux que l’existence t’arrache. L’eau te dépouille des signes trop fla­grants de vie.

Tu es propre. Non, tu parais propre. Mais rien ne compte plus dans ce jeu d’apparence. Tu décides de te lais­ser abu­ser par ton reflet, ta cou­ver­ture adi­peuse masque la vase qui te hante. À défaut d’une nou­velle peau, tu essaies de ne pas per­cer celle-ci, déjà mitée par la veille, par toutes ces veilles.

Tu revêts un de tes cos­tumes et ton regard s’attarde là où il ne devrait pas. Ton image t’apparait plus ou moins inadap­tée, un peu gro­tesque, tout à fait dépla­cée. Le frot­te­ment des tis­sus t’irrite, te rat­tache à la terre, t’ancre dans une réa­li­té fade, presque irréelle. Peut-être que ta dis­har­mo­nie fait illu­sion si ta marche suit la cadence mon­diale ? Tu essaies en vain d’accorder tes mou­ve­ments à la vitesse des autres. Mais ta cadence ne s’aligne pas, jamais.

Mal­gré tout, la lente révo­lu­tion ter­restre s’empare de ta car­casse. Tu mets un pas devant l’autre, pas plus. Tu tré­buches sur les aspé­ri­tés du trot­toir. Tu frôles des voix, sens des conver­sa­tions et entre­vois des odeurs. Ta conscience est entiè­re­ment satu­rée par toutes ces pro­cla­ma­tions externes. L’animation du mar­ché te vide de toute per­son­na­li­té : il n’y a de place que pour cette foule affai­rée, ce monstre plu­ri­cel­lu­laire. Tu espères trou­ver un début d’envie par osmose. Mais rien ne vient, rien ne part. Tout s’écoule et se coule à l’ombre de ton indé­ci­sion, autre indice de ton inconsistance.

Tu achètes du sain parce qu’on t’a dit que ton corps était un temple. Tu penses tou­te­fois que le tien n’accueille qu’un éter­nel cou­rant d’air : le vent y souffle fort pour ne lais­ser qu’une plaine vide, aride, épu­rée, apeu­rée. Tu es dépouillé en même temps que cru­ci­fié par tes manques. Tu es un espace déser­té, une zone en friche, un ter­rain vague. Tu ne sais à quelle loi obéir pour pré­ser­ver tes ruines. Et les dieux ne répondent pas aux appels d’offres, ni aux demandes de colo­ca­tion. Ton invo­ca­tion n’est enten­due de personne.

Mais qu’à cela ne tienne, on t’a incul­qué le sou­ci des autres. Alors, tu prends soin des rares tiens, à ta façon. Pas besoin de sujets de conver­sa­tion : la dis­cus­sion se construit sur l’absence et tes silences deviennent réponses. Ta res­pi­ra­tion seule peut t’incarner. Tu laisses ton inter­lo­cu­teur évo­quer le tout, qui te perd dans son immen­si­té, et le rien, qui se rap­proche beau­coup trop de ton expé­rience du quo­ti­dien. Tu lou­voies. Et tu te bouches les oreilles pour ne pas entendre ta langue for­mer des sons insou­mis, des mots sté­riles, des phrases oiseuses.

Par­fois, rare­ment, tu rends visite à tes aïeuls et tu tentes de ne pas suc­com­ber à la cha­leur étouf­fante de leur nou­veau lieu de vil­lé­gia­ture : le home, la mai­son des âmes éga­rées. Tu rends ser­vice et sou­ris, potiche d’un nou­veau genre, sage image en trois dimen­sions, à la vacui­té inté­rieure sidé­rale. Tu broies les émo­tions sous une façade de bien­veillance. Tu es un trou noir sen­ti­men­tal : tout dis­pa­rait et te laisse exsangue.

La jour­née est pas­sée, entre conver­sa­tions pha­tiques et sou­rires empa­thiques. La jour­née s’est dérou­lée comme toutes celles où ton objec­tif n’a pas été défi­ni par des impé­ra­tifs éco­no­miques : sans trace, sans toi. Cumuls de sou­ve­nirs-gruyères dans les­quels le temps s’engouffre pour se perdre. Alors tu hésites entre rem­plir ton corps de matière ou de som­no­lence. Ne te lais­se­rais-tu pas glis­ser toi aus­si dans une exca­va­tion à l’abri de l’histoire ?

Tu appré­hendes le retour des heures cal­cu­lées, des cafés-machines et des res­pon­sa­bi­li­tés avor­tées. Sans alter­na­tive, tu plonges et replonges donc, jusqu’à l’asphyxie, dans le pla­fond de tes nuits, fati­gué d’une éner­gie inex­pri­mée, éteint par des attentes inaper­çues. Le som­meil ne tarde pas à t’ensevelir, à te confi­ner dans la rou­tine d’une semaine qui revient bien­tôt à la charge, qui n’est qu’à une son­ne­rie de réveil.

Ce matin, ou peut-être un autre, il pleut des visages comme il pleu­vrait des cordes : chaque espace du wagon de métro est occu­pé par ces formes à peu près humaines qui tendent à se consu­mer à l’instar des bou­gies. Les corps se glissent, se fondent, s’amalgament, se mélangent et prennent fina­le­ment moins de place que leur égo. Dis­pa­rue l’heure de pointe, voi­ci l’apogée de l’heure liquide : l’heure des ablu­tions-déglu­ti­tions éner­gi­santes. L’heure où il faut réor­ga­ni­ser sa den­si­té cor­po­relle pour l’adapter à la taille de la cage roulante.

Tu ne te presses pas en che­min, car peu importe ton élan, il n’a pas la bonne échelle. Tu te délaies donc dans la foule : dans la matrice. Pas besoin de volon­té, la mesure est don­née par ce concert de corps dési­gnés volon­taires par l’ordre mon­dial auquel tu n’entends rien. Pul­sa­tion argent, silence vacant. Ta cadence est réglée par d’autres, sur d’autres. Aucune eupho­nie pour accom­pa­gner ton exode jour­na­lier. Aucun opium pro­mis en fin de jour­née pour recon­duire ton illu­sion exis­ten­tielle. Tu es seul, avec tes apories.

Et mal­gré tout, tu tra­vailles. Tu œuvres à dépla­cer tes pous­sières de savoir, à souf­fler celles des autres, à éter­nuer quelques par­ti­cules obso­lètes. Tu fais, défais, méfais et c’est reçu, et ça passe. Rien n’a de sens, sinon pour les autres. Et les heures s’égrènent ain­si, mais ne comblent pas, ne comblent rien. Le temps s’étire, se pro­longe, allonge ton ombre. Tout devient plus grand : la connais­sance, le salaire, la vacui­té, les cernes.

Le soleil brille de ses der­nières lueurs avant de dis­pa­raitre der­rière les fenêtres de la rame qui t’emporte d’une boite à l’autre. D’un local-bocal à une mai­son-pri­son. Pour trom­per l’absence de toi, tu vas au théâtre, au ciné­ma, tu t’entoures de musiques, d’amis, tu t’étourdis de lec­tures, de musées. Tu t’affaires, ne te laisses pas de répit, voiles l’abysse d’une fumée d’activités. Tu te fatigues, fouilles sans relâche dans l’instant pour y lire la for­mule du futur impres­sion­nant. Tu esquives la pen­sée. Pas d’introspection. Tu refuses de réflé­chir à tes choix, à tes non-choix. Tu n’es pas un bon phy­si­cien de l’énergie humaine et tu ne ris­que­rais pas d’enrayer le mou­ve­ment auquel tu te sou­mets. Tu ne veux pas dou­ter, pour­tant, tu doutes. La vie est peut-être la fuite. La fuite c’est cette vie.

Tu es fati­gué de tout, mais sur­tout de toi. Tu es haras­sé par cette avan­cée à recu­lons que tu t’imposes, par cette errance indé­lé­bile, par cette tan­gente que tu n’arrives défi­ni­ti­ve­ment pas à prendre. Tu tra­verses tes jours comme les pas­sages pié­tons, sans regar­der, sans atten­tion. Tu vis plei­ne­ment tes nuits dans une absence à toi-même, dans une pleine incons­cience. Et tu finis par pen­ser que tu as presque vain­cu le temps : il n’est plus qu’un mar­queur de ta non-pré­sence au monde, aux autres, à toi-même.

Les jours se sont écou­lés. Ils n’ont rien lais­sé en toi que le sou­ve­nir du poids du monde. Ton corps aspire au relâ­che­ment et au délas­se­ment. Ton esprit cherche une énième trom­pe­rie. Alors tu fais ce que tu fais le mieux. Tu rejoins ta géné­ra­tion autour de tables instables. Tu contemples une liqueur jaune-orange-moi­rée, sucrée-amère, pétillante-plate, éla­bo­rée-simple, fraiche‑à tem­pé­ra­ture. Tu réchauffes ta gorge par l’alcool et un rire arti­fi­ciel. Tu creuses l’abime. Tu cloi­sonnes ton esprit mor­ce­lé. Tu t’oublies un peu plus.

Tu étour­dis tes per­cep­tions d’une musique sen­si­ble­ment trop forte. Tu aiguises ton regard sous les lumières tami­sées. Tu lèves le bras et bouges les hanches. Tu tournes sur toi-même, jusqu’à en perdre tes der­nières illu­sions. Jusqu’à en perdre l’horizon. Jusqu’à ne plus voir que les visages de ces autres sans-vies. Celui-ci que même la touf­feur du lieu et de l’alcool ne fera pas quit­ter sa veste. Celui-là aux traits juvé­niles et à la danse désac­cor­dée. Cet autre aux rides aus­si géné­reuses que son sou­rire. Cette dif­fé­rente au corps affa­mé de désir. Ce reflet à la rete­nue tan­gible et au dés­équi­libre sub­til. Tous unis dans une joie d’atmosphère, tan­tôt réelle, tan­tôt mirage. Tous dés­unis à l’image qu’ils se fai­saient de leur ave­nir. Tous seuls, ensemble.

Aline Andrianne


Auteur

Aline Andrianne est romaniste, professeure de français et français langue étrangère. École Européenne (EEB2).