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De l’altermondialisme en général et en particulier

Numéro 4 Avril 2005 - altermondialisme Communauté autochtone International Mexique par Joëlle Kwaschin

avril 2005

Le « gabe­lou » Rous­seau, comme il se dési­gnait lui-même, hor­mis un hypo­thé­tique séjour au Mexique, n’a jamais voya­gé. L’A­frique, qu’il repré­sente dans La Cas­cade qui figure en cou­ver­ture, est tout ima­gi­naire. Sa mytho­lo­gie exo­tique évoque une nature sereine, ordon­née où hommes et ani­maux vivent en har­mo­nie comme dans un Jar­din d’Eden. Puis­qu’il est ques­tion du « douanier » […]

Le « gabe­lou » Rous­seau, comme il se dési­gnait lui-même, hor­mis un hypo­thé­tique séjour au Mexique, n’a jamais voya­gé. L’A­frique, qu’il repré­sente dans La Cas­cade qui figure en cou­ver­ture, est tout ima­gi­naire. Sa mytho­lo­gie exo­tique évoque une nature sereine, ordon­née où hommes et ani­maux vivent en har­mo­nie comme dans un Jar­din d’Eden.
Puis­qu’il est ques­tion du « doua­nier » Rous­seau, il est aus­si ques­tion de fron­tières. Celles entre posi­tion poli­tique et ana­lyse socio­lo­gique, d’une part, et entre mili­tan­tisme tiers-mon­diste des orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales de déve­lop­pe­ment et le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, de l’autre. Ber­nard Duterme se livre à de la socio­lo­gie appli­quée lors­qu’il se penche sur les lec­tures mar­xistes et tou­rai­niennes de la « geste rebelle » des zapa­tistes du Chia­pas. Les deux grilles d’a­na­lyse explorent, cha­cune avec ses spé­ci­fi­ci­tés, les mêmes deux dimen­sions, l’a­vant 1er jan­vier 1994 — date du sou­lè­ve­ment — et l’o­ri­gi­na­li­té de la parole zapatiste.

Appli­quées à un mou­ve­ment social par­ti­cu­lier, elles sont inter­ro­gées dans leur per­ti­nence géné­rale à com­prendre la réa­li­té. Éva­luées de manière cri­tique, elles en disent aus­si long sur les lunettes des obser­va­teurs que sur les cagoules des insur­gés. Si l’au­teur accorde davan­tage de finesse aux ana­lyses pro­duites par les dis­ciples d’A­lain Tou­raine, il relève néan­moins les limites et les carences des deux approches. L’un des manques les plus criants est l’ab­sence du réel, un réel déles­té du poids de l’en­chan­te­ment et de la fas­ci­na­tion. Le résul­tat de l’emprise du nor­ma­tif est que, tant les tou­rai­niens, en quête du « vrai » mou­ve­ment social, que les mar­xistes, pour qui la rébel­lion zapa­tiste n’est qu’une nou­velle ver­sion de la lutte des classes, ne peuvent prendre en compte les mul­tiples dimen­sions du mou­ve­ment. Ber­nard Duterme pri­vi­lé­gie donc une approche construc­ti­viste, dont le retrait par rap­port à l’ob­jet ana­ly­sé ne signi­fie pas pour autant refus d’en­ga­ge­ment. Car, sou­ligne-t-il, « les lec­tures fan­tas­mées de la geste rebelle, plus encore si elle est exo­tique, ont eu des consé­quences désas­treuses pour l’action ».

La véri­table exper­tise de ter­rain dont peuvent se pré­va­loir les orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales de déve­lop­pe­ment pour­rait se trou­ver gâchée dans l’es­prit du public (c’est-à-dire des dona­teurs) à cause de sa trop grande proxi­mi­té avec l’al­ter­mon­dia­lisme. Pierre Coop­man et Andrés Patuel­li retracent l’his­toire d’or­ga­ni­sa­tions qui, de cari­ta­tives qu’elles étaient dans les années qui pré­cèdent la créa­tion du Centre natio­nal de coopé­ra­tion au déve­lop­pe­ment (C.N.C.D.), se sont iden­ti­fiées à la défense idéo­lo­gique des inté­rêts du tiers monde, incar­née aujourd’­hui par le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Or, c’est là que le bât blesse : si tous les mili­tants alter­mon­dia­listes s’ac­cordent pour dénon­cer l’i­déo­lo­gie capi­ta­liste, son carac­tère sim­pliste et sa main­mise sur la pla­nète, sources réelles d’in­jus­tices et de souf­frances, l’i­déo­lo­gie de l’al­ter­mon­dia­liste, son carac­tère par­ti­cu­lier sont d’au­tant moins mis en débat qu’ils ne sont pas recon­nus pour tels.
Michael Sin­gle­ton, qui se deman­dait si le Forum social de Mum­bai était une foire ou per­met­tait d’au­gu­rer du futur d’un autre monde, voit en tout cas dans la « reli­gion » alter­mon­dia­liste, la preuve de l’oc­ci­den­ta­li­sa­tion de la planète1. La mobi­li­sa­tion contre la guerre en Irak — dont la belle una­ni­mi­té reve­nait, dans le chef de cer­tains, à réha­bi­li­ter un régime san­gui­naire — a mon­tré, par ailleurs, que la diver­si­té des ten­dances idéo­lo­giques de l’al­ter­mon­dia­lisme, cen­sée per­mettre la libre expres­sion, l’au­to­no­mie et l’ex­pé­ri­men­ta­tion, en lis­sant les opi­nions, abou­tit, en réa­li­té, aux mêmes maux que l’i­déo­lo­gie capi­ta­liste : le réduc­tion­nisme et les contra­dic­tions entre dis­cours et pratiques.

Rejoi­gnant Ber­nard Duterme, Pierre Coop­man et Andres Patuel­li dénoncent l’i­déa­li­sa­tion de cer­tains acteurs sociaux. Les zapa­tistes sont ain­si pré­sen­tés comme l’a­vant-garde de l’al­ter­mon­dia­lisme du Sud, rédui­sant la carte du reste du monde à de vastes terræ incog­ni­tiæ. Ici aus­si le brouillage des fron­tières entre orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales et alter­mon­dia­lisme risque d’a­voir des consé­quences dom­ma­geables pour l’ac­tion. Le poli­ti­que­ment cor­rect est natu­rel­le­ment pas­sé par là, et per­sonne n’o­se­rait plus par­ler des « sau­vages », mais les char­mants habi­tants des jungles appri­voi­sées de Hen­ri Rous­seau sont-ils, fina­le­ment, si loin d’un monde réen­chan­té par l’altermondialisme ?

Les ver­tus des luttes indiennes hantent donc l’i­ma­gi­naire occi­den­tal. Pour­tant, aujourd’­hui, le bon Indien est capi­ta­liste, il gère un casi­no qui lui per­met de finan­cer des pro­grammes sociaux. Oli­vier Ser­vais explique cette contra­dic­tion et montre toute l’am­bigüi­té des rap­ports entre les com­mu­nau­tés amé­rin­diennes et le sys­tème capi­ta­liste. À la faveur d’un chan­ge­ment de la légis­la­tion amé­ri­caine, les casi­nos exis­tant dans les réserves se sont consi­dé­ra­ble­ment déve­lop­pés au point d’a­li­men­ter presque tout le bud­get tri­bal et d’être consi­dé­rés comme les « nou­veaux bisons », sym­boles d’un ave­nir où la pau­vre­té serait éra­di­quée. Para­doxa­le­ment, ces nou­velles recettes per­mettent d’ac­croitre l’au­to­no­mie des com­mu­nau­tés et ren­forcent les mou­ve­ments tra­di­tion­na­listes. Cette évo­lu­tion ne va pas sans créer tant des conflits éthiques à l’in­té­rieur des com­mu­nau­tés que des ten­sions eth­niques avec les popu­la­tions blanches. Cer­tains repré­sen­tants du Congrès arguent du fait que, puisque tous les Indiens sont riches, l’aide fédé­rale est superflue…

La figure de l’In­dien révo­lu­tion­naire et celle, plus inat­ten­due, de l’In­dien capi­ta­liste témoignent d’un même autisme tant les convic­tions néo­li­bé­rales qu’al­ter­mon­dia­listes assèchent le réel. 

Joëlle Kwaschin


Auteur

Licenciée en philosophie